« Il est très clair que l’extrême violence déployée contre nous vise à instaurer un climat de terreur », Noëmie*, 28 ans, réagit à ce qu’elle vient de voir le 25 mars 2023, sur la base arrière – lieu de repli logistique et sanitaire – de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres). « La stratégie en face était vraiment une volonté de… j’sais pas si c’était une volonté de tuer, mais c’était vraiment de traumatiser », déclare à son tour Simon*, 32 ans. Ces bribes de témoignages laissent imaginer des soldat·es revenu·es du front. Noëmie et Simon revenaient pourtant d’une manifestation écologiste, pour défendre un usage commun et raisonné de la ressource en eau. Ce jour-là, 30 000 manifestant·es ont encerclé l’une des plus vastes mégabassines de France. Ce trou de 16 hectares, creusé pour un coût de 6 millions d’euros selon le porteur de projet (la Coop de l’eau 79), est financé à plus de 70 % par de l’argent public et destiné à 12 exploitant·es agricoles.
Primo-manifestant·es, zadistes, élu·es, riverain·es, groupes de familles ou d’ami·es : nul·le n’a, ce jour-là, été épargné·e par la répression. Deux cents personnes ont été blessées par les gendarmes, dont 40 grièvement. Deux hommes sont restés plusieurs jours entre la vie et la mort.
« J’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »
Marie, manifestante à Sainte-Soline
À ce décompte peut s’en ajouter un autre : celui des blessures invisibles. Flash-back, insomnies, comportements addictifs… Plus de trois ans après, celleux qui y étaient pansent encore leurs plaies. Marie* et Anouk*, 46 et 51 ans, en sont. « On était venues enjouées, déterminées », se rappellent les deux amies. Dans leur sac pour Sainte-Soline, quelques victuailles et des vêtements chauds, mais ni masque de chantier ni casque de vélo. « On a rejoint le cortège familial [pensé par l’organisation pour être accessible à toustes, loin des zones de tension] », se souviennent-elles. Rapidement, une pluie de grenades les paralyse. Au sol, les blessé·es hèlent les street medics, des bénévoles formé·es pour apporter les premiers secours aux manifestant·es blessé·es. « Je ne peux pas oublier les visages en sang », Anouk revit la scène, en pleurs.
Les jours d’après, Marie comme Anouk suivent frénétiquement les informations, atterrées par l’écart entre les images commentées qui défilent et ce qu’elles sentent dans leur chair. « Je sursautais souvent, je dormais mal », raconte Anouk. Marie, comptable de métier, n’a rien osé dire en revenant au bureau. Un silence dans lequel elle s’est murée jusqu’à ce qu’une formation militante la mène à relater un souvenir marquant : « Sans vraiment réfléchir, j’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »
Ni Marie ni Anouk n’ont pour autant cessé de lutter.
Comment se préparer avant une action ? Comment veiller les un·es sur les autres pendant celle-ci ? Comment panser les plaies ? Dans une culture militante qui garde sa part de virilisme, ces enjeux de care ont longtemps été relégués au second plan, portés par des collectifs féministes et des personnes minorisées. Mais, depuis Sainte-Soline, prendre soin
est devenu une question de survie. Ce care-là est collectif, bâti et consolidé, de brochures en formations, de lignes d’écoute en « bases soin » déployées lors des mobilisations.
* Les personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.
Le chiffre
5 000
C’est le nombre de grenades lacrymogènes tirées le 25 mars 2023 par les forces de l’ordre en moins de deux heures : un peu plus d’un tir toutes les deux secondes. Les vidéos montrent des tirs depuis des quads et des tirs tendus de grenades lacrymogènes explosives, une pratique formellement interdite.
Crédit : Frédéric Pétry / Hans Lucas
La lutte en 5 dates
29 octobre 2022 : acte 1
7 000 manifestant·es (Soulèvements de la Terre, Bassines non merci, Confédération paysanne, riverain·es, élu·es, membres d’organisations écologistes) se retrouvent à Sainte-Soline. La manifestation est interdite. Les affrontements font une trentaine de blessé·es.
25 mars 2023 : répression
Deuxième manifestation contre les mégabassines, à Sainte-Soline. Trente mille personnes défilent malgré l’interdiction, 3 200 gendarmes sont mobilisés, 200 personnes sont blessé·es ce jour-là, dont 40 grièvement.
28 mars 2023 : dissolution
Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, engage une procédure de dissolution des Soulèvements de la Terre, accusant la coalition écologiste de « violences répétées, d’attaques contre les forces de l’ordre, d’appels à l’insurrection ». Le Conseil d’État annule la procédure de dissolution le 9 novembre 2023.
Novembre 2025 : enquête
Mediapart et Libération publient une enquête révélant des images de la répression du 25 mars 2023, filmées par les caméras-piétons des gendarmes. « Faut leur tirer dans la gueule ! » ou « Faut qu’on les tue » : des menaces sont proférées par des agents. L’enquête journalistique atteste aussi de multiples tirs tendus de grenades (une pratique interdite et dangereuse), envoyées indistinctement sur la foule.
Juillet 2026 : condamnations
Le 1er juillet, la cour d’appel de Poitiers confirme une partie des condamnations prononcées contre quatre organisateurs de la manifestation du 25 mars 2023. La mégabassine de Sainte-Soline, censée permettre aux agriculteurices de pallier les sécheresses, est à sec dès le 20. Interdite d’utilisation, elle a vu disparaître – entre évaporation et usage à la légalité incertaine – 54 000 m³ d’eau collectés lors des pluies hivernales, en moins de deux mois d’été.
Crédit : Karoll Petit / Hans Lucas
Entretien avec Thomas Cuvelier : « Prioriser la santé psychique »
Psychologue clinicien et doctorant à l’université Paris 8, Thomas Cuvelier travaille sur la dimension traumatique des violences policières. Dans le cadre de ses recherches, il était présent sur la base arrière de Sainte-Soline et connaît bien les enjeux de soin qui y ont émergé.
Vous vous êtes intéressé aux conséquences psychologiques d’armes dites « non létales »,
celles qui ont fait 200 blessé·es à Sainte-Soline. Au-delà des conséquences physiques, que provoquent ces armes ?
Un des effets pervers, c’est que, comme ces armes ne sont pas censées tuer, la brutalité de leur usage augmente. D’un point de vue psychique, les traits symptomatiques qu’on retrouve chez des blessé·es sont les mêmes que chez certains soldats de la Première Guerre mondiale : flash-back, crises d’angoisse provoquées par des détonations, isolement, comportements autodestructeurs… La quasi-totalité de celleux avec qui je me suis entretenu disent s’être vu·es mourir.
Vous avez participé au dispositif psy sur la base arrière de Sainte-Soline, en mars 2023. Qu’en retenez-vous ?
Quelque chose de très pratique : nous avons bien fait de placer le point d’écoute psy juste à côté de l’infirmerie. Si nous avions été ailleurs, peu de manifestant·es se seraient soucié·es de leur santé psychique. Ça a aussi permis d’épauler les street medics, qui sont les premiers réceptacles des souffrances. J’ai été marqué par un entretien, pendant que l’on nettoyait la jambe ensanglantée d’un manifestant. Le soin physique a permis une médiation : on parlait, mais sans être dans un face-à-face trop formel. Ça confirme qu’il faut
faire ce qu’on appelle de la psychologie de liaison, qui existe dans les CHU : des secteurs qui font le lien, aux urgences, entre symptômes organiques et psychiatriques. Il pourrait y avoir des psychologues de liaison avec les street medics, mais aussi avec les legal teams : leurs avocat·es se retrouvent souvent dépositaires de leur souffrance psychologique.
Dans quelle mesure un collectif militant peut-il prendre en charge les traumatismes psychoémotionnels des activistes ?
Dans le cadre de ma thèse [« Les dimensions clinique et traumatique des violences policières »], commencée en 2022, j’ai vu un collectif voler en éclats à la suite de la blessure, en manifestation, de l’un des leurs. Si un milieu est déjà traversé de tensions, ça peut faire flancher tout le monde. À l’inverse, si un groupe n’est pas dans un trop mauvais état, il peut amoindrir les traumatismes individuels. En psychothérapie institutionnelle [une approche qui permet de croiser
le champ clinique et le champ social], on dit qu’il
faut soigner les murs avant les patient·es. On peut dresser le même constat chez les militant·es : si tout fonctionne sur des bases implicites, il sera difficile
de mettre en place un quelconque soin quand ce sera nécessaire. C’est important d’écouter, d’avoir des temps qui ne sont consacrés qu’à la parole, à la prise de température émotionnelle au sein du collectif.
Mais ça a ses limites, délicates à poser : le milieu militant ne veut pas forcément savoir qu’on ne peut pas « s’inventer psy ». Un milieu sain, qui a pris le temps
de se former, peut accueillir une part de souffrance.
Mais il faut aussi savoir reconnaître une détresse trop forte et passer le relais à des professionnel·les.
« La peur est restée longtemps logée en moi : je sursautais au moindre bruit inattendu. Mais, avec le temps, la peur est devenue une rage. Avant Sainte-Soline, je n’avais jamais entendu parler des medics. Ça a été un déclencheur : il faut qu’on soit prêt·es physiquement mais aussi psychologiquement. »
Anouk, manifestante à Sainte-Soline
La question : qu’est-ce qu’une base soin ?
La « base arrière » de Sainte-Soline, d’une ampleur sans précédent pour ce type de mobilisation, réunissait un pôle de soutien légal (souvent appelé legal team), une garderie, une cantine, un tableau de covoiturage, un espace pour former des « binômes affinitaires » pour ne pas manifester seul·e, un pôle d’aide aux personnes handicapées, un collectif antisexiste… et, grande nouveauté : une infirmerie psy, venue compléter l’infirmerie traditionnelle, où a défilé une partie des 200 blessé·es.
Côté soin psychoémotionnel, un procédé de prise en charge avait été imaginé pour avant, pendant et après la manifestation. Tout d’abord, des brochures proposaient un protocole concret pour se préparer au mieux avant une action, savoir repérer les symptômes de traumatisme et y réagir. Ensuite, pendant l’action et dans les heures
suivantes, l’infirmerie psy disposait d’espaces pour les entretiens individuels. « De nombreuses manifestantes et manifestants étaient dans un état de choc dû à la violence indistincte, qui les a laissé·es avec un sentiment déshumanisant. La première chose qu’on pouvait faire, c’était d’écouter sincèrement, dans un espace calme, pour redonner de la place à l’humain et au vécu », explique Claire*, psychologue de métier et bénévole à la base soin. Tout ne s’arrête pas une fois que chacun·e est rentré·e chez soi : une ligne d’écoute avait été mise en place pour soutenir celleux qui en éprouvaient le besoin.
*Le prénom a été modifié.
Crédit : Jerome Gilles / NurPhoto via AFP
Analyse : décloisonner le soin
De plus en plus de féministes et de militant·es racisé·es appellent à une approche décoloniale et intersectionnelle du care dans les mobilisations.
Si la nécessité de prendre au sérieux les conséquences psychoémotionnelles de la répression est entrée dans les mœurs militantes, les manières de s’en emparer font encore l’objet de nombreux débats. Dans un entretien réalisé par l’association Organisez-vous !, en juin 2022, le collectif international Soutien et Rétablissement regrette que « le soin ne soit jamais une priorité » parce que « ce n’est pas rentable ni performatif », soulignant un culte de l’action héroïque à déconstruire. Depuis Sainte-Soline, tous les grands rassemblements écolos, de la lutte contre le mégacanal Seine-Nord au festival de luttes écologistes et sociales Les Résistantes, disposent d’une base arrière.
Mais celle-ci est, toujours ou presque, à l’initiative de femmes et de minorités de genre. Un biais qui ne surprend pas Léna Silberzahn, autrice d’une thèse intitulée « Penser la peur au temps des catastrophes : matériaux féministes pour une autodéfense affective ». Elle constate que, si la reconnaissance d’une nature systémique des enjeux émotionnels se généralise, sa prise en charge demeure à la marge des actions. « Sur les camps, il y a de plus en plus souvent une tente dévolue au soin, mais c’est un espace cloisonné et délégué à un collectif. »
Sans compter que des lacunes demeurent. Au festival des Résistantes, en août 2025, en Basse-Normandie, une dizaine de militant·es racisé·es ont interrompu la cérémonie de clôture pour dénoncer l’indifférence à leurs souffrances d’un milieu écologiste très majoritairement blanc : « Chaque question que vous posez est centrée sur vous ; c’est trop rarement que vous nous demandez ce qu’on ressent », exposent-iels au mégaphone, appelant les militant·es à se former davantage à une approche décoloniale du soin. Pour la prochaine édition, les bénévoles imaginent un autre dispositif, qui décloisonnerait le care : chaque « pôle » porterait une partie du soin, afin qu’il irrigue la programmation et l’organisation du camp.
Les luttes féministes et écoféministes qu’étudie Léna Silberzahn montrent la voie. « On a tendance à pathologiser et à vouloir soigner toutes les émotions négatives, à les individualiser. Or, elles façonnent nos conditions collectives de militantisme », avance la chercheuse, inspirée par les féministes radicales étasuniennes. Dès la fin des années 1960, celles-ci lançaient le mot d’ordre « Le privé est politique » : un slogan qui prenait matière dans des groupes de parole, où les souffrances et injustices subies par les femmes dans leur vie privée (mariage, sexualité, maternité…) étaient mises en commun pour devenir la base d’actions politiques. Léna Silberzahn a d’ailleurs traduit « Notre politique débute avec nos sentiments », manifeste de Lynn O’Connor pour les Redstockings West, l’un des collectifs issus de cette mouvance.
On y lit une proposition qui renverse la logique à l’œuvre dans les luttes contemporaines – en partant des maux et du soin plutôt qu’en les reléguant à la marge : « En faisant face à notre souffrance ensemble, nous pouvons commencer à imaginer l’absence de cette souffrance, identifier nos besoins et préciser notre vision politique », expose ce manifeste. Quelques années plus tard, la poétesse et militante africaine-étasunienne Audre Lorde faisait elle aussi du soin une « arme politique » : « Prendre soin de soi, ce n’est pas de la complaisance, c’est de la préservation de soi, et c’est un acte de guerre politique », écrit-elle dans A Burst of Light (1988, non traduit). Mettre le care au cœur des luttes, donc – non comme un besoin individuel, mais comme un point de départ mobilisant et collectif.

