Sainte-Soline : penser les plaies

La mobi­li­sa­tion contre les méga­bas­sines à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres en 2023 a marqué une rupture dans les luttes envi­ron­ne­men­tales du fait de sa répres­sion par­ti­cu­liè­re­ment violente. Elle a aussi permis une meilleure prise en compte du soin psy­choé­mo­tion­nel. Tour d’horizon.
Publié le 19/10/2026

Dans un champs, où l'on voit une manifestation au loin, deux personnes en tee-shirts blancs et bleus soignent une autre personne allongée à terre.
Des street medics soignent une personne lors du week-end de mobi­li­sa­tion contre le projet de méga­bas­sines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en mars 2023. La répres­sion policière a blessé 200 personnes, dont 40 griè­ve­ment. Crédit : Morgan Bisson / Hans Lucas

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire.

« Il est très clair que l’extrême violence déployée contre nous vise à instaurer un climat de terreur », Noëmie*, 28 ans, réagit à ce qu’elle vient de voir le 25 mars 2023, sur la base arrière – lieu de repli logis­tique et sanitaire – de la mani­fes­ta­tion de Sainte-Soline (Deux-Sèvres). « La stratégie en face était vraiment une volonté de… j’sais pas si c’était une volonté de tuer, mais c’était vraiment de trau­ma­ti­ser », déclare à son tour Simon*, 32 ans. Ces bribes de témoi­gnages laissent imaginer des soldat·es revenu·es du front. Noëmie et Simon reve­naient pourtant d’une mani­fes­ta­tion éco­lo­giste, pour défendre un usage commun et raisonné de la ressource en eau. Ce jour-là, 30 000 manifestant·es ont encerclé l’une des plus vastes méga­bas­sines de France. Ce trou de 16 hectares, creusé pour un coût de 6 millions d’euros selon le porteur de projet (la Coop de l’eau 79), est financé à plus de 70 % par de l’argent public et destiné à 12 exploitant·es agricoles.

Primo-manifestant·es, zadistes, élu·es, riverain·es, groupes de familles ou d’ami·es : nul·le n’a, ce jour-là, été épargné·e par la répres­sion. Deux cents personnes ont été blessées par les gendarmes, dont 40 griè­ve­ment. Deux hommes sont restés plusieurs jours entre la vie et la mort.

« J’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »

Marie, mani­fes­tante à Sainte-Soline

À ce décompte peut s’en ajouter un autre : celui des blessures invi­sibles. Flash-back, insomnies, com­por­te­ments addictifs… Plus de trois ans après, celleux qui y étaient pansent encore leurs plaies. Marie* et Anouk*, 46 et 51 ans, en sont. « On était venues enjouées, déter­mi­nées », se rap­pellent les deux amies. Dans leur sac pour Sainte-Soline, quelques vic­tuailles et des vêtements chauds, mais ni masque de chantier ni casque de vélo. « On a rejoint le cortège familial [pensé par l’organisation pour être acces­sible à toustes, loin des zones de tension] », se souviennent-elles. Rapidement, une pluie de grenades les paralyse. Au sol, les blessé·es hèlent les street medics, des bénévoles formé·es pour apporter les premiers secours aux manifestant·es blessé·es. « Je ne peux pas oublier les visages en sang », Anouk revit la scène, en pleurs.

Les jours d’après, Marie comme Anouk suivent fré­né­ti­que­ment les infor­ma­tions, atterrées par l’écart entre les images com­men­tées qui défilent et ce qu’elles sentent dans leur chair. « Je sur­sau­tais souvent, je dormais mal », raconte Anouk. Marie, comptable de métier, n’a rien osé dire en revenant au bureau. Un silence dans lequel elle s’est murée jusqu’à ce qu’une formation militante la mène à relater un souvenir marquant : « Sans vraiment réfléchir, j’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »

Ni Marie ni Anouk n’ont pour autant cessé de lutter.

Comment se préparer avant une action ? Comment veiller les un·es sur les autres pendant celle-ci ? Comment panser les plaies ? Dans une culture militante qui garde sa part de virilisme, ces enjeux de care ont longtemps été relégués au second plan, portés par des col­lec­tifs fémi­nistes et des personnes mino­ri­sées. Mais, depuis Sainte-Soline, prendre soin
est devenu une question de survie. Ce care-là est collectif, bâti et consolidé, de brochures en for­ma­tions, de lignes d’écoute en « bases soin » déployées lors des mobilisations.

* Les personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.


Le chiffre

5 000

C’est le nombre de grenades lacry­mo­gènes tirées le 25 mars 2023 par les forces de l’ordre en moins de deux heures : un peu plus d’un tir toutes les deux secondes. Les vidéos montrent des tirs depuis des quads et des tirs tendus de grenades lacry­mo­gènes explo­sives, une pratique for­mel­le­ment interdite.

Quelques restes des plus de 5 000 grenades lacry­mo­gènes lancées par la police lors de la mobi­li­sa­tion de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en mars 2023.
Crédit : Frédéric Pétry / Hans Lucas

La lutte en 5 dates

29 octobre 2022 : acte 1

7 000 manifestant·es (Soulèvements de la Terre, Bassines non merci, Confédération paysanne, riverain·es, élu·es, membres d’organisations éco­lo­gistes) se retrouvent à Sainte-Soline. La mani­fes­ta­tion est interdite. Les affron­te­ments font une trentaine de blessé·es.

25 mars 2023 : répression

Deuxième mani­fes­ta­tion contre les méga­bas­sines, à Sainte-Soline. Trente mille personnes défilent malgré l’interdiction, 3 200 gendarmes sont mobilisés, 200 personnes sont blessé·es ce jour-là, dont 40 grièvement.

28 mars 2023 : dissolution

Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, engage une procédure de dis­so­lu­tion des Soulèvements de la Terre, accusant la coalition éco­lo­giste de « violences répétées, d’attaques contre les forces de l’ordre, d’appels à l’insurrection ». Le Conseil d’État annule la procédure de dis­so­lu­tion le 9 novembre 2023.

Novembre 2025 : enquête

Mediapart et Libération publient une enquête révélant des images de la répres­sion du 25 mars 2023, filmées par les caméras-piétons des gendarmes. « Faut leur tirer dans la gueule ! » ou « Faut qu’on les tue » : des menaces sont proférées par des agents. L’enquête jour­na­lis­tique atteste aussi de multiples tirs tendus de grenades (une pratique interdite et dan­ge­reuse), envoyées indis­tinc­te­ment sur la foule.

Juillet 2026 : condamnations

Le 1er juillet, la cour d’appel de Poitiers confirme une partie des condam­na­tions pro­non­cées contre quatre orga­ni­sa­teurs de la mani­fes­ta­tion du 25 mars 2023. La méga­bas­sine de Sainte-Soline, censée permettre aux agri­cul­teu­rices de pallier les séche­resses, est à sec dès le 20. Interdite d’utilisation, elle a vu dis­pa­raître – entre éva­po­ra­tion et usage à la légalité incer­taine – 54 000 m³ d’eau collectés lors des pluies hiver­nales, en moins de deux mois d’été.

Une grenade de désen­cer­cle­ment lancée par les gendarmes en mars 2023 à Saint-Soline (Deux-Sèvres) a blessé une personne à la cuisse, causant une plaie ouverte.
Crédit : Karoll Petit / Hans Lucas

Entretien avec Thomas Cuvelier : « Prioriser la santé psychique »

Psychologue clinicien et doctorant à l’université Paris 8, Thomas Cuvelier travaille sur la dimension trau­ma­tique des violences poli­cières. Dans le cadre de ses recherches, il était présent sur la base arrière de Sainte-Soline et connaît bien les enjeux de soin qui y ont émergé.

Vous vous êtes intéressé aux consé­quences psy­cho­lo­giques d’armes dites « non létales »,
celles qui ont fait 200 blessé·es à Sainte-Soline. Au-delà des consé­quences physiques, que pro­voquent ces armes ?

Un des effets pervers, c’est que, comme ces armes ne sont pas censées tuer, la brutalité de leur usage augmente. D’un point de vue psychique, les traits symp­to­ma­tiques qu’on retrouve chez des blessé·es sont les mêmes que chez certains soldats de la Première Guerre mondiale : flash-back, crises d’angoisse pro­vo­quées par des déto­na­tions, isolement, com­por­te­ments auto­des­truc­teurs… La quasi-totalité de celleux avec qui je me suis entretenu disent s’être vu·es mourir.

Vous avez participé au dis­po­si­tif psy sur la base arrière de Sainte-Soline, en mars 2023. Qu’en retenez-vous ?

Quelque chose de très pratique : nous avons bien fait de placer le point d’écoute psy juste à côté de l’infirmerie. Si nous avions été ailleurs, peu de manifestant·es se seraient soucié·es de leur santé psychique. Ça a aussi permis d’épauler les street medics, qui sont les premiers récep­tacles des souf­frances. J’ai été marqué par un entretien, pendant que l’on nettoyait la jambe ensan­glan­tée d’un mani­fes­tant. Le soin physique a permis une médiation : on parlait, mais sans être dans un face-à-face trop formel. Ça confirme qu’il faut
faire ce qu’on appelle de la psy­cho­lo­gie de liaison, qui existe dans les CHU : des secteurs qui font le lien, aux urgences, entre symptômes orga­niques et psy­chia­triques. Il pourrait y avoir des psy­cho­logues de liaison avec les street medics, mais aussi avec les legal teams : leurs avocat·es se retrouvent souvent dépo­si­taires de leur souf­france psychologique.

Dans quelle mesure un collectif militant peut-il prendre en charge les trau­ma­tismes psy­choé­mo­tion­nels des activistes ?

Dans le cadre de ma thèse [« Les dimen­sions clinique et trau­ma­tique des violences poli­cières »], commencée en 2022, j’ai vu un collectif voler en éclats à la suite de la blessure, en mani­fes­ta­tion, de l’un des leurs. Si un milieu est déjà traversé de tensions, ça peut faire flancher tout le monde. À l’inverse, si un groupe n’est pas dans un trop mauvais état, il peut amoindrir les trau­ma­tismes indi­vi­duels. En psy­cho­thé­ra­pie ins­ti­tu­tion­nelle [une approche qui permet de croiser
le champ clinique et le champ social], on dit qu’il
faut soigner les murs avant les patient·es. On peut dresser le même constat chez les militant·es : si tout fonc­tionne sur des bases impli­cites, il sera difficile
de mettre en place un quel­conque soin quand ce sera néces­saire. C’est important d’écouter, d’avoir des temps qui ne sont consacrés qu’à la parole, à la prise de tem­pé­ra­ture émo­tion­nelle au sein du collectif.
Mais ça a ses limites, délicates à poser : le milieu militant ne veut pas forcément savoir qu’on ne peut pas « s’inventer psy ». Un milieu sain, qui a pris le temps
de se former, peut accueillir une part de souf­france.
Mais il faut aussi savoir recon­naître une détresse trop forte et passer le relais à des professionnel·les.


« La peur est restée longtemps logée en moi : je sur­sau­tais au moindre bruit inattendu. Mais, avec le temps, la peur est devenue une rage. Avant Sainte-Soline, je n’avais jamais entendu parler des medics. Ça a été un déclen­cheur : il faut qu’on soit prêt·es phy­si­que­ment mais aussi psy­cho­lo­gi­que­ment. »
Anouk, mani­fes­tante à Sainte-Soline


La question : qu’est-ce qu’une base soin ?

La « base arrière » de Sainte-Soline, d’une ampleur sans précédent pour ce type de mobi­li­sa­tion, réunis­sait un pôle de soutien légal (souvent appelé legal team), une garderie, une cantine, un tableau de covoi­tu­rage, un espace pour former des « binômes affi­ni­taires » pour ne pas mani­fes­ter seul·e, un pôle d’aide aux personnes han­di­ca­pées, un collectif anti­sexiste… et, grande nouveauté : une infir­me­rie psy, venue compléter l’infirmerie tra­di­tion­nelle, où a défilé une partie des 200 blessé·es.

Côté soin psy­choé­mo­tion­nel, un procédé de prise en charge avait été imaginé pour avant, pendant et après la mani­fes­ta­tion. Tout d’abord, des brochures pro­po­saient un protocole concret pour se préparer au mieux avant une action, savoir repérer les symptômes de trau­ma­tisme et y réagir. Ensuite, pendant l’action et dans les heures
suivantes, l’infirmerie psy disposait d’espaces pour les entre­tiens indi­vi­duels. « De nom­breuses mani­fes­tantes et mani­fes­tants étaient dans un état de choc dû à la violence indis­tincte, qui les a laissé·es avec un sentiment déshu­ma­ni­sant. La première chose qu’on pouvait faire, c’était d’écouter sin­cè­re­ment, dans un espace calme, pour redonner de la place à l’humain et au vécu », explique Claire*, psy­cho­logue de métier et bénévole à la base soin. Tout ne s’arrête pas une fois que chacun·e est rentré·e chez soi : une ligne d’écoute avait été mise en place pour soutenir celleux qui en éprou­vaient le besoin.

*Le prénom a été modifié.

Une équipe de street medics évacue une personne blessée lors de la mobi­li­sa­tion contre les méga­bas­sines, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres).
Crédit : Jerome Gilles / NurPhoto via AFP

Analyse : décloisonner le soin

De plus en plus de fémi­nistes et de militant·es racisé·es appellent à une approche déco­lo­niale et inter­sec­tion­nelle du care dans les mobilisations.

Si la nécessité de prendre au sérieux les consé­quences psy­choé­mo­tion­nelles de la répres­sion est entrée dans les mœurs mili­tantes, les manières de s’en emparer font encore l’objet de nombreux débats. Dans un entretien réalisé par l’association Organisez-vous !, en juin 2022, le collectif inter­na­tio­nal Soutien et Rétablissement regrette que « le soin ne soit jamais une priorité » parce que « ce n’est pas rentable ni per­for­ma­tif », sou­li­gnant un culte de l’action héroïque à décons­truire. Depuis Sainte-Soline, tous les grands ras­sem­ble­ments écolos, de la lutte contre le mégacanal Seine-Nord au festival de luttes éco­lo­gistes et sociales Les Résistantes, disposent d’une base arrière.

Mais celle-ci est, toujours ou presque, à l’initiative de femmes et de minorités de genre. Un biais qui ne surprend pas Léna Silberzahn, autrice d’une thèse intitulée « Penser la peur au temps des catas­trophes : matériaux fémi­nistes pour une auto­dé­fense affective ». Elle constate que, si la recon­nais­sance d’une nature sys­té­mique des enjeux émo­tion­nels se géné­ra­lise, sa prise en charge demeure à la marge des actions. « Sur les camps, il y a de plus en plus souvent une tente dévolue au soin, mais c’est un espace cloisonné et délégué à un collectif. »

Sans compter que des lacunes demeurent. Au festival des Résistantes, en août 2025, en Basse-Normandie, une dizaine de militant·es racisé·es ont inter­rom­pu la cérémonie de clôture pour dénoncer l’indifférence à leurs souf­frances d’un milieu éco­lo­giste très majo­ri­tai­re­ment blanc : « Chaque question que vous posez est centrée sur vous ; c’est trop rarement que vous nous demandez ce qu’on ressent », exposent-iels au mégaphone, appelant les militant·es à se former davantage à une approche déco­lo­niale du soin. Pour la prochaine édition, les bénévoles imaginent un autre dis­po­si­tif, qui décloi­son­ne­rait le care : chaque « pôle » porterait une partie du soin, afin qu’il irrigue la pro­gram­ma­tion et l’organisation du camp.

Les luttes fémi­nistes et éco­fé­mi­nistes qu’étudie Léna Silberzahn montrent la voie. « On a tendance à patho­lo­gi­ser et à vouloir soigner toutes les émotions négatives, à les indi­vi­dua­li­ser. Or, elles façonnent nos condi­tions col­lec­tives de mili­tan­tisme », avance la cher­cheuse, inspirée par les fémi­nistes radicales éta­su­niennes. Dès la fin des années 1960, celles-ci lançaient le mot d’ordre « Le privé est politique » : un slogan qui prenait matière dans des groupes de parole, où les souf­frances et injus­tices subies par les femmes dans leur vie privée (mariage, sexualité, maternité…) étaient mises en commun pour devenir la base d’actions poli­tiques. Léna Silberzahn a d’ailleurs traduit « Notre politique débute avec nos sen­ti­ments », manifeste de Lynn O’Connor pour les Redstockings West, l’un des col­lec­tifs issus de cette mouvance.

On y lit une pro­po­si­tion qui renverse la logique à l’œuvre dans les luttes contem­po­raines – en partant des maux et du soin plutôt qu’en les reléguant à la marge : « En faisant face à notre souf­france ensemble, nous pouvons commencer à imaginer l’absence de cette souf­france, iden­ti­fier nos besoins et préciser notre vision politique », expose ce manifeste. Quelques années plus tard, la poétesse et militante africaine-étasunienne Audre Lorde faisait elle aussi du soin une « arme politique » : « Prendre soin de soi, ce n’est pas de la com­plai­sance, c’est de la pré­ser­va­tion de soi, et c’est un acte de guerre politique », écrit-elle dans A Burst of Light (1988, non traduit). Mettre le care au cœur des luttes, donc – non comme un besoin indi­vi­duel, mais comme un point de départ mobi­li­sant et collectif.

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Isma Le Dantec

Journaliste indépendante, ancienne rédactrice en chef du magazine Fracas, elle travaille sur les luttes, les alliances et les alternatives écologiques, féministes, sociales et antiracistes. Voir tous ses articles

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