« Nous les enfants, on devrait avoir le droit de vote ! »

Alors que les discours enfan­tistes s’élèvent pour dénoncer les violences faites aux enfants, il est encore trop rare d’entendre la parole des premier·es concerné·es. La jour­na­liste Mathilde Blézat a réuni sept d’entre elles et eux pour former un groupe de parole, au sein duquel leurs réflexions et leurs espoirs ont eu la place de s’exprimer. 
Publié le 19/10/2026

Des mains d'enfants racisés sont posées en cercle autour d'une grande ardoise sur laquelle est écrit les mesures qu'ils et elles proposeraient si ils et elles avaient le pouvoir : - Que les enfants ont le droit de vote dès 10 ans - Élection 2027 : ni sexiste ni raciste comme Présidente Hôtel 10 étoiles gratuis pour les SDF avec tout se qui ont besoin - que les garçons et les filles est les mêmes droits, qu'ils soient riches ou pauvres - Que les enfants aient le droit de s'exprimer ! - J'interdirai les violations sexuelles
Sur une ardoise, les enfants ont écrit les mesures qu’elles et ils met­traient en place si les enfants avaient « le pouvoir ». Ces pro­po­si­tions ont émergé lors d’un groupe de parole en juin 2026 à Marseille (Bouches-du-Rhône). Pour que les enfants de ce groupe de parole gardent la maîtrise de leur récit, y compris en images, ce sont elles et eux qui ont pris les photos que nous publions ici. La pho­to­graphe indé­pen­dante Valentine Vermeil les a guidé·es dans ce travail en leur mettant à dis­po­si­tion deux appareils photo et en leur donnant quelques conseils au début, mais sans les inter­rompre par la suite, pour les laisser faire en toute autonomie.

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

En juin 2026, à Marseille (Bouches-du-Rhône), cinq filles et deux garçons racisé·es de 9 à 11 ans – Abdelmalek, Alicia, Amilia, Mayssane, Nesrine, Noham et Nour – ont été invité·es à échanger en groupe de parole sur des sujets comme le racisme, l’égalité filles-garçons ou encore le droit de vote des enfants. Ce dis­po­si­tif a permis de recueillir leur parole sans autre inter­ven­tion adulte que quelques questions de relance pour aborder ou creuser certains sujets.

Elles et ils vivent en appar­te­ment, maison ou héber­ge­ment social dans dif­fé­rents quartiers de la ville et sont scolarisé·es dans des écoles élé­men­taires publiques plutôt mixtes socia­le­ment et racia­le­ment. Leurs parents sont ori­gi­naires d’Algérie, de Tunisie, du Cameroun, du Sénégal ou du Yémen et ont des métiers variés (agent de sécurité, archi­tecte, tra­vailleu­reuses du bâtiment, du nettoyage ou du social, spé­cia­liste en produits pour les peaux noires, etc.).

Selon le principe des groupes de parole, je leur ai proposé de noter sur des papiers des vécus de racisme et de sexisme, puis de les déposer dans un récipient avant de les trier par thé­ma­tique. Une enfant écrit qu’elle a été « traitée de caca » en mater­nelle ou que, en primaire, « Antoine disait que [sa] religion était nulle », tandis qu’un autre enfant témoigne qu’un ado lui a dit, en cours de judo : « Retournez chez vous en Afrique. » Un premier temps de dis­cus­sion est amorcé après la lecture à voix haute de ces témoi­gnages. Il en ressort que le nombre de discours et violences racistes auxquels elles et ils sont exposé·es au quotidien est colossal, et que les adultes ne sont pas d’une grande aide, voire en sont la source directe.

Nesrine Quand les bonnes sœurs portent le voile, personne dit rien, mais quand c’est les femmes musul­manes, là, c’est un problème. C’est pas parce qu’on n’a pas la même couleur de peau, religion ou origines qu’on ne fait pas partie de la même catégorie.

Nour À l’école, il y a souvent des enfants qui disent que les Arabes sont des voleurs.

Abdelmalek On a regardé le film Super Mario, il y avait un singe dedans et un copain m’a dit : « Regarde, c’est Miguel*. » Miguel, il est noir… Je l’ai dit à la maîtresse, elle a puni mon copain.

Amilia En mater­nelle, j’avais aussi l’impression que la prof était raciste parce que son com­por­te­ment avec les élèves de couleur de peau noire ou mate était très différent de celui qu’elle avait avec les enfants blancs. Une fois, mon amie Alya* a demandé à se moucher, elle lui a dit « t’as qu’à attendre », mais elle a tout de suite dit oui à Louise*.

Alicia Quand je suis avec ma mère, qui est noire, le voisin nous ignore. Mais pas quand je suis avec mon père, qui est blanc !

Amilia Une fois, un ami parlait arabe avec sa mère dans le tramway. Une vieille dame s’est mise à lui crier dessus : « On en a marre des gens qui viennent des autres pays ! »

Nour C’est pas logique : si t’es arabe ou noir et que t’es né en France, t’es français ! Et pourquoi les gens des pays africains n’auraient pas le droit de venir ? Les Français peuvent aller partout, tranquilles…

Amilia S’il n’y avait pas de gens qui viennent d’autres pays, ça ne serait pas la France. Plein de magasins fer­me­raient. Elle serait pauvre, la France.

Noham Elle perdrait la moitié de sa population.

Alicia Il faudrait sen­si­bi­li­ser les gens dès l’école. Et pas seulement sur le racisme. Dans la rue, j’ai vu un petit enfant demander à son père pourquoi il donnait pas d’argent à une dame SDF, le père a répondu « parce qu’ils ont qu’à tra­vailler ».
Nesrine C’est surtout la faute des parents. Les enfants ne savent pas ce qui est bien ou mal. Ils répètent ce qu’ils entendent de leurs parents, de Marine Le Pen…

Mayssane Elle a dit que si les femmes veulent porter le voile, elles doivent retourner dans leur pays.

Amilia Et que si elle devient pré­si­dente, elle n’acceptera plus les personnes qui viennent d’Afrique.

Nour Si elle est élue, j’ai peur que mon papa doive retourner en Tunisie, qu’on soit séparés.

Nesrine Moi aussi. Même si je parle tunisien, je me sens bien en France, j’ai mes copines.

Mayssane Mais si tu veux porter le voile plus tard et que Marine Le Pen est élue, comment tu vas faire ?

Après que les enfants ont noté sur des bouts de papier leurs réponses aux thé­ma­tiques proposées par la jour­na­liste Mathilde Blézat, elles sont mélangées, puis piochées une à une pour être partagées à l’ensemble du groupe.
Accompagnement à la pro­duc­tion pho­to­gra­phique : Valentine Vermeil

Et vous, aimeriez-vous pouvoir voter ?

Unanimes et très enjoué·es, elles et ils s’exclament : « Oh, oui ! » Mayssane tempère : « Mais ce n’est pas autorisé aux moins de 18 ans… » La dis­cus­sion est lancée.

Alicia Même si on est plus jeunes que la plupart des Français, on fait partie de la France, on devrait avoir le droit de voter. Souvent, les adultes disent : « Ce n’est pas de votre âge, c’est politique, vous n’allez rien com­prendre. » C’est faux. C’est sûr qu’il y a des enfants qui vont écrire n’importe quoi sur le bulletin, mais des adultes aussi.

Nour C’est injuste car on est citoyens de France. Mais il faudrait qu’on puisse vraiment voter pour le ou la candidate de notre choix, parce que, des fois, les parents veulent trop influen­cer les enfants…

Mayssane J’aimerais qu’on me demande mon avis ! Les enfants n’ont pas le droit de penser, de s’exprimer, de dire ce qu’ils ont envie.

Nesrine Je pense qu’il faudrait quand même mettre un âge limite, à 9 ou 10 ans. Parce que si t’as 1 an, tu vas pas aller voter, tu vas rien comprendre.

Abdelmalek Au dernier conseil de maison1Dans l’hébergement social pour femmes avec enfants dans lequel vivent Abdelmalek et sa mère, les rési­dentes font une réunion mensuelle d’une heure, en présence de l’équipe salariée, pour échanger et chercher des amé­lio­ra­tions pour la vie commune. Les enfants assistent parfois aux échanges., il y avait un vote pour décider si on avait le droit de jouer dans une salle commune. J’ai levé la main, mais on m’a dit : « T’as pas le droit de voter parce que t’es un enfant. » Les autres enfants aussi auraient bien aimé donner leur avis. On pourrait faire une mani­fes­ta­tion pour se faire entendre et demander le droit de vote !

Pour le droit de vote des enfants ?

En France, certains partis de gauche – La France insoumise, Les Écologistes ou le Parti socia­liste – se disent favo­rables à l’abaissement de la majorité élec­to­rale à 16 ans, comme en Autriche, en Argentine ou encore à Malte, mais cette pers­pec­tive est glo­ba­le­ment peu discutée. Pourtant, plaide l’autrice Clémentine Beauvais dans Pour le droit de vote dès la naissance (Gallimard, 2024), les exis­tences des enfants sont direc­te­ment affectées par les décisions poli­tiques (inaction cli­ma­tique, casse des services publics, dur­cis­se­ment des mesures racistes…), tandis que leur enga­ge­ment (contre le réchauf­fe­ment de la planète ou les violences poli­cières) est souvent dénigré. Leur ouvrir ce droit per­met­trait de « réoriente[r] l’intérêt média­tique et public vers les mesures qui [les] protègent ». La roman­cière et tra­duc­trice, connue pour ses publi­ca­tions pour la jeunesse, démonte les procès en incom­pé­tence, rappelant qu’« être un enfant, c’est déjà une forme d’expertise sur le monde », et appelle au déploie­ment d’une vraie éducation populaire politique.

Vous avez parlé du racisme tout à l’heure, est-ce que vous vivez aussi des injus­tices entre filles et garçons ?

Vient alors la lecture des papiers sur l’égalité filles-garçons, qui fait état de com­men­taires entendus à l’école tels que « les filles sont nulles à la bagarre », ou « les filles disaient que j’étais un garçon car je détestais les jupes et les robes ». Les enfants partagent d’autres vécus.

Mayssane À l’école, des garçons ont râlé parce qu’au basket on était deux filles dans leur équipe. Ils disaient qu’on était pas fortes, sans jamais nous avoir vues jouer ! Ça nous a énervées, alors on leur a fait une sorte de morale.

Nesrine Mon grand frère dit « t’es petite, tu cours pas vite », mais j’ai les mêmes muscles, le même corps que quelqu’un de ma classe. Et, ce n’est pas pour être méchante, mais nous, les filles, on sait faire la cuisine…

Alicia C’est pas tout à fait vrai : il y a des filles qui brûlent tout ce qu’elles touchent ! On dit que les femmes savent cuisiner parce qu’avant elles étaient toutes au foyer.

Amilia J’ai aussi remarqué qu’il y a plus de pré­si­dents garçons que filles…

Nesrine Je pense que les gens ne veulent pas prendre de pré­si­dentes. Un jour, la maîtresse a dit que les filles, dans le passé, avaient le droit de rien faire. Je pense qu’ils ont gardé ça.

Alicia Il y a une pré­si­dente euro­péenne quand même. Elle s’appelle Ursula von… Mais Macron-Ursula, je crois que c’est Macron qui gagne.

Noham En quoi ?

Alicia En pouvoir.


« C’est sûr qu’il y a des enfants qui vont écrire n’importe quoi sur le bulletin de vote, mais des adultes aussi. »
Alicia


Est-ce que vous trouvez qu’il y a des inéga­li­tés aussi entre les enfants et les adultes ?

Avec celle sur le droit de vote, cette partie est celle qui les galvanise le plus. Elles et ils enchaînent les rires et les récits de demandes fluc­tuantes et règles arbi­traires imposées par les adultes.

Amilia Il y a certaines choses que les enfants devraient avoir le droit de faire, comme cuisiner. Ma mère m’a appris, mais les parents de certaines de mes amies disent qu’elles sont trop jeunes.

Mayssane Les adultes pensent que comme on est enfants, on sait pas quoi dire, on est incompétents.

Alicia En disant « j’ai le droit parce que je suis adulte ! », ils utilisent leur statut pour donner des punitions et des interdits.

Nesrine Quand tu te disputes avec tes parents, ils te disent « baisse les yeux ». Mais quand tu le fais, ils disent « monte les yeux quand je te parle ! ». Quand on essaie de répondre, ils nous disent « arrête de parler » et après, ils disent « réponds-moi ! ».

Noham Quand tu rentres avec une bonne note, un 16, ils te demandent « et ton ami, il a eu combien ? » S’il a eu 18, 19, ils te font un com­men­taire. Mais si tu dis qu’un autre ami a eu 5, ils sont en mode « mais on s’en fiche de ton ami, ce qui nous intéresse, c’est toi ! ».

Alicia Souvent, les parents, ils sont un peu dispersés. Quand tu te laves les dents rapi­de­ment parce qu’ils viennent de te dire « il est 21 heures, tu vas te coucher », ils disent « t’as déjà fini ? Tu l’as mal fait, rebrosse-toi les dents ! ».

Amilia Parfois, je leur demande si je peux les aider à faire le ménage, ils disent « non, c’est bon », mais deux secondes après ils se plaignent « oh, mais il n’y a personne qui m’aide dans cette maison ! ».

Mayssane Les adultes changent tout le temps d’avis !

Nour La maîtresse, c’est pareil. Elle dit « pourquoi tu fais pas ton travail ? » mais quand tu te mets à le faire, elle te dit « c’est plus le moment ! » Quand tu demandes si tu peux aller aux toilettes, elle dit « je vais pas t’interdire », mais si une autre personne demande, elle dit « oh, ça fait trop de gens ! C’est la journée pipi ou c’est comment ? ».

Noham Quand on est en anglais et que je demande si je peux y aller, la maîtresse dit « in English please! » Je lui dis « madame, s’il vous plaît, c’est vraiment pressé ! », mais elle répète « in English, please! ».

Nesrine Nous, on n’a pas le droit d’aller aux toilettes, sinon la maîtresse dit que toute la classe veut y aller.

Nour Une année, la maîtresse nous inter­di­sait de boire, même quand c’était la canicule ! Les adultes, eux, ils ont droit de boire quand ils travaillent…

Alors, si vous aviez le pouvoir, que feriez-vous ?

Je précise « si vous étiez président·e, ministre », mais c’est quand je dis « maire de Marseille » qu’elles et ils réagissent. En toute logique, la politique est d’abord vécue au quotidien, et il leur est plus évident de se projeter au niveau local du pouvoir. Elles et ils reviennent plusieurs fois à cette question, qui devient la synthèse finale du groupe de parole.

Nesrine Si j’étais maire de Marseille, je ferais un grand bâtiment où j’accueillerais tous les SDF, avec tout ce qu’il leur faut pour être bien, genre un hôtel 10 étoiles gratuit.

Abdelmalek Des appar­te­ments pour tout le monde ! Avec ma mère, on vit dans une toute petite chambre. La résidence sociale, c’est super parce que je peux jouer avec les autres enfants, mais j’aimerais avoir une chambre pour moi : je pourrais m’habiller et jouer dedans, inviter des copains.

Amilia Moi, je lutterais pour stopper le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. On pourrait utiliser moins de plastique, réuti­li­ser les ballons troués en les recousant…

Noham J’arrêterais le racisme et la pollution.

Mayssane Je donnerais le droit aux enfants de s’exprimer.

Nour Je donnerais les mêmes droits aux filles qu’aux garçons, et le droit de vote à 10 ans.

Amilia J’interdirais les vio­la­tions sexuelles. Récemment, une fille qui s’appelle Lyhanna a été violée puis assas­si­née par le père de sa meilleure amie…

Noham Il faudrait aussi que la guerre soit un gros mot dans notre langue, que ça n’existe plus.

Mayssane Ils disent tout le temps que la guerre, c’est pas bien, mais c’est eux qui l’ont inventée ! Les diri­geants, on doit les faire discuter et se com­prendre, parce que c’est plus possible.

Abdelmalek Je chan­ge­rais le racisme et la mentalité des gens, pour que tout le monde soit respecté et qu’il n’y ait plus d’enfants seuls à la récré ou mal­trai­tés par d’autres. Et je ferais la paix dans le monde.

* Les prénoms suivis d’un asté­risque ont été modifiés.

  • 1
    Dans l’hébergement social pour femmes avec enfants dans lequel vivent Abdelmalek et sa mère, les rési­dentes font une réunion mensuelle d’une heure, en présence de l’équipe salariée, pour échanger et chercher des amé­lio­ra­tions pour la vie commune. Les enfants assistent parfois aux échanges. ↩︎
Mathilde Blézat

Mathilde Blézat est journaliste et autrice spécialisée dans les sujets d’éducation, de l’autodéfense féministe et du handicap. Elle a participé à l’écriture du manuel Notre corps, nous mêmes (Hors d’atteinte, 2020) et publié Pour l’autodéfense féministe (Éditions de la dernière lettre, 2022). Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire