À Lyon, les enfants font campagne

Équiper la cour de récréa­tion de bancs, de marquages ludiques ou se réap­pro­prier un terrain vague du quartier… Depuis 2022, une asso­cia­tion forme des ani­ma­teu­rices du péri­sco­laire avec un objectif : accom­pa­gner des projets menés par et pour les enfants, qui expé­ri­mentent pour la première fois une démarche d’interpellation citoyenne.

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Publié le 19/10/2026

Photo d'un cahier dans les mains d'un ou d'une enfant qui porte un badge "Projet LEO"
Le 7 mai 2026, à Villeurbanne (Rhône), Amalia et Gaspard pré­sentent l’association Les enfants s’organisent, qui accom­pagne des projets conçus par et pour les enfants et les adolescent·es. Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

En cet après-midi de printemps, durant la pause méri­dienne, la cour de récréa­tion de l’école élé­men­taire Louis-Armand, à Villeurbanne, près de Lyon, bruisse des activités des élèves. Assis sur le sol, un grand groupe écoute atten­ti­ve­ment une histoire contée par une animatrice.

Un autre, plus restreint et composé en grande majorité de filles, s’est réuni dans une salle de classe laissée à dis­po­si­tion. Badges bariolés autour du cou ou épinglés sur le tee-shirt, les membres du projet Les enfants s’organisent (LEO) sont faci­le­ment identifiables.

Depuis décembre 2025, ces élèves font l’expérience d’une activité péri­sco­laire pas tout à fait comme les autres, proposée par une asso­cia­tion. Le but : mener une campagne d’interpellation citoyenne pensée par et pour les élèves, qui permettra d’améliorer leur cadre de vie à l’école ou dans leur quartier.

L’association Les enfants ­s’organisent, créée à Lyon en 2022, forme des ani­ma­teu­rices du péri­sco­laire et des direc­teu­rices de centres de loisirs à l’accompagnement de projets suivant la méthode du community orga­ni­zing. Cette méthode née aux États-Unis dans les années 1930 permet à des personnes éloignées de la politique de s’organiser à une échelle locale et d’utiliser des outils pour améliorer leur lieu de vie, l’accès à la santé et aux droits, etc. Ici, tout commence par une page blanche, en partant du principe que les enfants sont capables de choisir elleux-mêmes les actions à mener, de construire leur campagne, puis de la porter devant les autorités concer­nées. D’autres formes de par­ti­ci­pa­tion citoyenne pour les enfants existent un peu partout en France, telles que les conseils d’enfants à l’école ou les conseils muni­ci­paux des enfants. Mais dans la démarche LEO, les enfants sont déci­sion­naires du début à la fin et expé­ri­mentent ainsi une modalité de démo­cra­tie plus directe, sans ­système de repré­sen­ta­tion, comme c’est le cas pour les délégué·es de classe.

La méthode LEO repose sur des étapes précises : une première phase d’écoute auprès des autres enfants pour déter­mi­ner un sujet de ­campagne ; une phase de prio­ri­sa­tion des idées recueillies ; une enquête pour trouver des solutions ; et enfin l’étape d’interpellation et de négo­cia­tion avec les adultes res­pon­sables du dossier.

Créer du lien entre les élèves

Lors des campagnes accom­pa­gnées par l’association – qui peuvent durer de quelques mois à deux ans –, les mobi­li­sa­tions des élèves ont porté sur des projets aussi divers que le réamé­na­ge­ment d’un parc, les menus de la cantine, ou encore un plan contre le har­cè­le­ment. Dans une école ­lyonnaise, les enfants se sont mobilisé·es ce printemps pour rénover une vieille cabane à oiseaux, puis elles et ils ont contacté la Ligue pour la pro­tec­tion des oiseaux (LPO) afin d’organiser une journée de ­sen­si­bi­li­sa­tion à la rentrée.

En deux mois, février et mars 2026, les membres du projet LEO de l’école Louis-Armand ont recueilli l’avis de 190 de leurs 300 camarades. « On est très fiers, lance Anastassia, 9 ans, avec un grand sourire. Au début, on s’était donné pour objectif d’aller voir 90 enfants sur le temps de la cantine. On se pré­sen­tait et on leur demandait ce qu’ils vou­draient améliorer dans l’école ou le quartier. » De quoi déve­lop­per leur capacité à aller vers les autres, selon Hélène Balazard, cofon­da­trice de l’association et cher­cheuse en science politique au labo­ra­toire Environnement, ville, société de l’université de Lyon : « On les incite à parler en direct le plus ­possible. C’est aussi l’occasion de créer du lien entre les grands et les petits. »

Les reven­di­ca­tions portées par les enfants dans le cadre de leur campagne sont affichées dans les couloirs de l’école élé­men­taire Louis-Armand, à Villeurbanne (Rhône) : filet de foot pour les cages, plus de jeux ou ins­tal­la­tion de bancs dans la cour…
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante


« J’étais plus timide avant, confie Amalia, 10 ans. Maintenant j’ose parler avec des personnes que je ne connais pas. » « Des CP sont venus nous voir pour nous donner leurs idées », explique Gaspard, 9 ans. Lui, comme Laureline, 8 ans, a rejoint l’équipe en cours de route. « Je m’ennuyais le midi, et ça m’a donné envie de faire pareil quand ils ont fait la phase d’écoute », raconte Laureline. Amine, en CM2, a pour sa part rejoint le groupe dès la première réunion ­d’information, en décembre, « quand [il a] entendu que c’était pour améliorer l’école ».

En ce début de mois de mai 2026, la campagne d’écoute et le vote sur les pro­po­si­tions sont achevés. Trois reven­di­ca­tions sont souvent ­revenues : installer des bancs dans la cour, qui n’en dispose pas, y créer plus d’espaces verts et accrocher des filets dans la cage de foot. C’est d’abord sur la première pro­po­si­tion que l’équipe se concentre. Dans les couloirs de l’école, des affiches roses­réalisées par les enfants exposent les résultats, dessins à l’appui.

Sam Rey, animateur péri­sco­laire formé par Enora Ledru, direc­trice de l’association, projette sur le tableau de la salle de classe le projet de mail écrit par les enfants et adressé à une adjointe de la mairie de Villeurbanne. Le texte détaille leur argu­men­taire visant à débloquer une enveloppe pour la mise en place de bancs et s’achève par cette phrase laconique : « Nous serons très très déçus de ne pas avoir de réponse. » Églantine, bientôt 11 ans, explique : « On veut des bancs, parce que sinon on est obligés de s’asseoir par terre dans la cour. » « L’idée est aussi d’en faire des bancs de l’amitié, ajoute Laureline. Quand tu te sens seul, tu peux t’asseoir sur le banc et les autres enfants peuvent venir te voir. »

Depuis l’annonce des résultats de la phase d’écoute, des bancs ont été sortis tem­po­rai­re­ment du préau par le personnel de l’établissement et ont été placés le long du mur des toilettes. « C’est pas le meilleur endroit, à mon avis », souffle Églantine. Des travaux de réfection de la cour étant prévus d’ici quelques années, Brice Trallero, directeur des activités péri­sco­laires de l’école, espère que ce projet émanant des élèves permettra d’accélérer le calendrier.

Une démarche qui porte ses fruits

En l’espace de seulement quatre ans, l’association a étendu son champ d’action de quatre écoles à 45 éta­blis­se­ments, des primaires et quelques collèges et centres sociaux, entre Lyon, Villeurbanne, Feyzin (au sud de la métropole lyonnaise) et Grenoble. Les enfants s’organisent, dont le fonc­tion­ne­ment repose sur le travail d’une poignée de salariées, bénéficie de finan­ce­ments muni­ci­paux (dont certains, comme ceux de Lyon, arri­ve­ront à échéance en 2027) et de quelques finan­ce­ments privés, notamment de la Fondation pour le logement des défavorisés.

LEO donne la priorité aux inter­ven­tions dans des écoles classées réseau d’éducation prio­ri­taire ou dans des quartiers prio­ri­taires de la politique de la ville. « Il s’agit de créer les moyens [pour les enfants] de se faire entendre, d’autant plus quand elles et ils sont issus de quartiers popu­laires », précise Hélène Balazard, cofon­da­trice de l’association.

Dans un quartier populaire du 9e arron­dis­se­ment de Lyon, entre les arbres du parc du Vallon qui bordent l’établissement et la ville en contrebas, l’école Les Fougères a été le terrain d’une des premières campagnes LEO de mai 2022 à juin 2024. Les résultats sont là : des dizaines de marquages ludiques ont été dessinés au sol pour que les enfants s’approprient plei­ne­ment les espaces exté­rieurs de l’école, tout en proposant d’autres options que le football. Des parcours de course, des marelles à trois, un morpion, un Twister (jeu d’équilibre et d’acrobaties par équipes)… Le bac à sable dans la cour des mater­nelles a aussi été nettoyé, alors qu’il était aupa­ra­vant inuti­li­sable. C’est le résultat de « tous les efforts » mis en œuvre par Amira, 11 ans, Jade, 10 ans, et leurs camarades du groupe LEO.

Depuis la ­campagne, Amira et Jade sont devenues « un peu célèbres » dans l’école. Elles étaient, au moment du projet, parmi les plus jeunes de l’équipe de huit filles qui se sont lancées dans l’aventure. « J’ai rejoint LEO dès que j’ai entendu que ce serait pour changer les choses dans l’école », indique Amira. « Moi, je voulais faire une activité dif­fé­rente de ce qu’on fait d’habitude », se souvient Jade.

Dans la cour de l’école Les Fougères, l’un des marquages ludiques obtenus grâce à la campagne menée entre 2022 et 2024.
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante

Au départ, l’idée émerge de mettre balan­çoires et toboggans dans la cour. Une première
campagne est menée suivant cette pro­po­si­tion, avant que les enfants com­prennent que le projet serait à la fois trop coûteux et ne favo­ri­sait pas les jeux col­lec­tifs. À l’issue de la seconde campagne, les enfants par­viennent à faire débloquer 10 000 euros pour la réa­li­sa­tion des marquages et des fresques, ainsi que pour l’installation de tables de pique-nique dans la cour. Une somme impor­tante pour une école : le budget alloué pour ce type de projet est habi­tuel­le­ment de 2 000 à 3 000 euros, indique Julia Tavernelli, direc­trice du temps périscolaire.

Pour Amira et Jade, le plus difficile n’a pas été de parler avec les adultes ou la centaine d’autres enfants du CP au CM2, mais tout le processus de sélection des marquages. « Beaucoup de choses nous plai­saient, c’était dur de choisir, mais Yohann Paris [adjoint à l’éducation et à la vie scolaire du 9e arron­dis­se­ment de Lyon] et Julia nous ont beaucoup aidées », explique Amira.

Développer le leadership des enfants

Quand elle a rejoint l’établissement, peu de temps après la pandémie de Covid-19, Julia Tavernelli était en pleine réflexion sur sa pratique pro­fes­sion­nelle. Le projet LEO lui a permis de prendre du recul sur sa posture et de proposer une réor­ga­ni­sa­tion des temps péri­sco­laires. Désormais, les enfants choi­sissent leur activité le midi et peuvent en proposer de nouvelles, comme un club toupie dont elles et ils ont pu construire le cadre d’utilisation (les toupies doivent par exemple rester dans les sacs hors du temps du midi). « C’est une manière dif­fé­rente d’aborder le métier, alors que beaucoup dans la pro­fes­sion calquent encore le péri­sco­laire sur le cadre de la salle de classe, avec une seule activité pour tous et toutes, explique-t-elle. Sur la confiance en eux et elles, sur la prise de parole, on sent que nos élèves ont moins de mal à partager leurs points de vue maintenant. »

Mettre en place la démarche LEO ne va pas sans dif­fi­cul­té, avec « des envi­ron­ne­ments scolaires ou péri­sco­laires parfois dif­fi­ciles, qui peuvent affecter la moti­va­tion des enfants sur la durée, observe cependant Enora Ledru, direc­trice de l’association. Nous essayons, en lien avec les adultes concernés, de trouver des solutions : en adaptant la méthode, en ren­for­çant le suivi de terrain et l’accompagnement des équipes… » Mais encore faut-il que des moyens soient mis dans le péri­sco­laire, alors que le métier d’animateurice est peu valorisé et marqué par un fort turn-over, ce qui ne permet pas toujours de porter les projets sur le long terme1Lire à ce sujet notre news­let­ter du 28 mai 2026 : « Cinq recos pour com­prendre le MeToo péri­sco­laire » sur revueladeferlante.fr..

L’association est parfois aussi confron­tée à l’incompréhension des adultes interpellé·es. « Il arrive qu’ils se disent que c’est un échec si la campagne n’aboutit pas, et préfèrent ne pas agir. Mais pour nous, ce qui compte, c’est de déve­lop­per le leader­ship des enfants. C’est un appren­tis­sage très concret », souligne Hélène Balazard.


« Ce qui compte, pour moi, c’est que ce ne soit pas les adultes et les ado­les­cents qui décident à notre place. »
Jade, écolière



La cofon­da­trice de l’association a aussi en mémoire des situa­tions de franche hostilité, comme en 2023–2024, à un projet mené à Lyon par des élèves pour trans­for­mer un ­terrain vague de leur quartier en espace de jeux. La campagne a été portée auprès du bailleur social pro­prié­taire du terrain. Alors qu’un repré­sen­tant de ce dernier devait assister à une rencontre avec les enfants, seul·es certain·es loca­taires – des personnes blanches et âgées – s’y sont rendu·es. « Ils ont tenu des propos violents à l’égard des enfants [majo­ri­tai­re­ment racisé·es], assurant qu’ils feraient bien d’être mieux gardés par leurs parents, se rappelle Hélène Balazard. Une salariée LEO, une ensei­gnante et un adjoint du maire étaient présents et ont dû faire sortir les élèves. » Le maire, indigné, a fini par appeler lui-même le bailleur : « Et ça a fini par marcher. »

Pour Jade comme pour Amira, l’important est d’avoir pu, par leur campagne, laisser leur marque dans leur école. « Ce qui compte, pour moi, c’est que ce ne soit pas les adultes et les ado­les­centes qui décident à notre place. Mon frère de 2 ans, quand il sera en CP, il pourra se servir des marquages. Et peut-être qu’ils seront encore là dans trente ans quand, nous aussi, on aura des enfants », espère Jade.

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    Lire à ce sujet notre news­let­ter du 28 mai 2026 : « Cinq recos pour com­prendre le MeToo péri­sco­laire » sur revueladeferlante.fr. ↩︎
Sarah Bos

Journaliste indépendante, spécialisée dans les questions de discriminations, elle est membre de l'association des journalistes antiracistes et racisé·e–s (Ajar). Elle a notamment réalisé l’interview croisée de Assa Traoré et Sophie Binet ainsi que le débat « Faut-il débattre avec l’extrême droite ? » Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire