En cet après-midi de printemps, durant la pause méridienne, la cour de récréation de l’école élémentaire Louis-Armand, à Villeurbanne, près de Lyon, bruisse des activités des élèves. Assis sur le sol, un grand groupe écoute attentivement une histoire contée par une animatrice.
Un autre, plus restreint et composé en grande majorité de filles, s’est réuni dans une salle de classe laissée à disposition. Badges bariolés autour du cou ou épinglés sur le tee-shirt, les membres du projet Les enfants s’organisent (LEO) sont facilement identifiables.
Depuis décembre 2025, ces élèves font l’expérience d’une activité périscolaire pas tout à fait comme les autres, proposée par une association. Le but : mener une campagne d’interpellation citoyenne pensée par et pour les élèves, qui permettra d’améliorer leur cadre de vie à l’école ou dans leur quartier.
L’association Les enfants s’organisent, créée à Lyon en 2022, forme des animateurices du périscolaire et des directeurices de centres de loisirs à l’accompagnement de projets suivant la méthode du community organizing. Cette méthode née aux États-Unis dans les années 1930 permet à des personnes éloignées de la politique de s’organiser à une échelle locale et d’utiliser des outils pour améliorer leur lieu de vie, l’accès à la santé et aux droits, etc. Ici, tout commence par une page blanche, en partant du principe que les enfants sont capables de choisir elleux-mêmes les actions à mener, de construire leur campagne, puis de la porter devant les autorités concernées. D’autres formes de participation citoyenne pour les enfants existent un peu partout en France, telles que les conseils d’enfants à l’école ou les conseils municipaux des enfants. Mais dans la démarche LEO, les enfants sont décisionnaires du début à la fin et expérimentent ainsi une modalité de démocratie plus directe, sans système de représentation, comme c’est le cas pour les délégué·es de classe.
La méthode LEO repose sur des étapes précises : une première phase d’écoute auprès des autres enfants pour déterminer un sujet de campagne ; une phase de priorisation des idées recueillies ; une enquête pour trouver des solutions ; et enfin l’étape d’interpellation et de négociation avec les adultes responsables du dossier.
Créer du lien entre les élèves
Lors des campagnes accompagnées par l’association – qui peuvent durer de quelques mois à deux ans –, les mobilisations des élèves ont porté sur des projets aussi divers que le réaménagement d’un parc, les menus de la cantine, ou encore un plan contre le harcèlement. Dans une école lyonnaise, les enfants se sont mobilisé·es ce printemps pour rénover une vieille cabane à oiseaux, puis elles et ils ont contacté la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) afin d’organiser une journée de sensibilisation à la rentrée.
En deux mois, février et mars 2026, les membres du projet LEO de l’école Louis-Armand ont recueilli l’avis de 190 de leurs 300 camarades. « On est très fiers, lance Anastassia, 9 ans, avec un grand sourire. Au début, on s’était donné pour objectif d’aller voir 90 enfants sur le temps de la cantine. On se présentait et on leur demandait ce qu’ils voudraient améliorer dans l’école ou le quartier. » De quoi développer leur capacité à aller vers les autres, selon Hélène Balazard, cofondatrice de l’association et chercheuse en science politique au laboratoire Environnement, ville, société de l’université de Lyon : « On les incite à parler en direct le plus possible. C’est aussi l’occasion de créer du lien entre les grands et les petits. »
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante
« J’étais plus timide avant, confie Amalia, 10 ans. Maintenant j’ose parler avec des personnes que je ne connais pas. » « Des CP sont venus nous voir pour nous donner leurs idées », explique Gaspard, 9 ans. Lui, comme Laureline, 8 ans, a rejoint l’équipe en cours de route. « Je m’ennuyais le midi, et ça m’a donné envie de faire pareil quand ils ont fait la phase d’écoute », raconte Laureline. Amine, en CM2, a pour sa part rejoint le groupe dès la première réunion d’information, en décembre, « quand [il a] entendu que c’était pour améliorer l’école ».
En ce début de mois de mai 2026, la campagne d’écoute et le vote sur les propositions sont achevés. Trois revendications sont souvent revenues : installer des bancs dans la cour, qui n’en dispose pas, y créer plus d’espaces verts et accrocher des filets dans la cage de foot. C’est d’abord sur la première proposition que l’équipe se concentre. Dans les couloirs de l’école, des affiches rosesréalisées par les enfants exposent les résultats, dessins à l’appui.
Sam Rey, animateur périscolaire formé par Enora Ledru, directrice de l’association, projette sur le tableau de la salle de classe le projet de mail écrit par les enfants et adressé à une adjointe de la mairie de Villeurbanne. Le texte détaille leur argumentaire visant à débloquer une enveloppe pour la mise en place de bancs et s’achève par cette phrase laconique : « Nous serons très très déçus de ne pas avoir de réponse. » Églantine, bientôt 11 ans, explique : « On veut des bancs, parce que sinon on est obligés de s’asseoir par terre dans la cour. » « L’idée est aussi d’en faire des bancs de l’amitié, ajoute Laureline. Quand tu te sens seul, tu peux t’asseoir sur le banc et les autres enfants peuvent venir te voir. »
Depuis l’annonce des résultats de la phase d’écoute, des bancs ont été sortis temporairement du préau par le personnel de l’établissement et ont été placés le long du mur des toilettes. « C’est pas le meilleur endroit, à mon avis », souffle Églantine. Des travaux de réfection de la cour étant prévus d’ici quelques années, Brice Trallero, directeur des activités périscolaires de l’école, espère que ce projet émanant des élèves permettra d’accélérer le calendrier.
Une démarche qui porte ses fruits
En l’espace de seulement quatre ans, l’association a étendu son champ d’action de quatre écoles à 45 établissements, des primaires et quelques collèges et centres sociaux, entre Lyon, Villeurbanne, Feyzin (au sud de la métropole lyonnaise) et Grenoble. Les enfants s’organisent, dont le fonctionnement repose sur le travail d’une poignée de salariées, bénéficie de financements municipaux (dont certains, comme ceux de Lyon, arriveront à échéance en 2027) et de quelques financements privés, notamment de la Fondation pour le logement des défavorisés.
LEO donne la priorité aux interventions dans des écoles classées réseau d’éducation prioritaire ou dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville. « Il s’agit de créer les moyens [pour les enfants] de se faire entendre, d’autant plus quand elles et ils sont issus de quartiers populaires », précise Hélène Balazard, cofondatrice de l’association.
Dans un quartier populaire du 9e arrondissement de Lyon, entre les arbres du parc du Vallon qui bordent l’établissement et la ville en contrebas, l’école Les Fougères a été le terrain d’une des premières campagnes LEO de mai 2022 à juin 2024. Les résultats sont là : des dizaines de marquages ludiques ont été dessinés au sol pour que les enfants s’approprient pleinement les espaces extérieurs de l’école, tout en proposant d’autres options que le football. Des parcours de course, des marelles à trois, un morpion, un Twister (jeu d’équilibre et d’acrobaties par équipes)… Le bac à sable dans la cour des maternelles a aussi été nettoyé, alors qu’il était auparavant inutilisable. C’est le résultat de « tous les efforts » mis en œuvre par Amira, 11 ans, Jade, 10 ans, et leurs camarades du groupe LEO.
Depuis la campagne, Amira et Jade sont devenues « un peu célèbres » dans l’école. Elles étaient, au moment du projet, parmi les plus jeunes de l’équipe de huit filles qui se sont lancées dans l’aventure. « J’ai rejoint LEO dès que j’ai entendu que ce serait pour changer les choses dans l’école », indique Amira. « Moi, je voulais faire une activité différente de ce qu’on fait d’habitude », se souvient Jade.
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante
Au départ, l’idée émerge de mettre balançoires et toboggans dans la cour. Une première
campagne est menée suivant cette proposition, avant que les enfants comprennent que le projet serait à la fois trop coûteux et ne favorisait pas les jeux collectifs. À l’issue de la seconde campagne, les enfants parviennent à faire débloquer 10 000 euros pour la réalisation des marquages et des fresques, ainsi que pour l’installation de tables de pique-nique dans la cour. Une somme importante pour une école : le budget alloué pour ce type de projet est habituellement de 2 000 à 3 000 euros, indique Julia Tavernelli, directrice du temps périscolaire.
Pour Amira et Jade, le plus difficile n’a pas été de parler avec les adultes ou la centaine d’autres enfants du CP au CM2, mais tout le processus de sélection des marquages. « Beaucoup de choses nous plaisaient, c’était dur de choisir, mais Yohann Paris [adjoint à l’éducation et à la vie scolaire du 9e arrondissement de Lyon] et Julia nous ont beaucoup aidées », explique Amira.
Développer le leadership des enfants
Quand elle a rejoint l’établissement, peu de temps après la pandémie de Covid-19, Julia Tavernelli était en pleine réflexion sur sa pratique professionnelle. Le projet LEO lui a permis de prendre du recul sur sa posture et de proposer une réorganisation des temps périscolaires. Désormais, les enfants choisissent leur activité le midi et peuvent en proposer de nouvelles, comme un club toupie dont elles et ils ont pu construire le cadre d’utilisation (les toupies doivent par exemple rester dans les sacs hors du temps du midi). « C’est une manière différente d’aborder le métier, alors que beaucoup dans la profession calquent encore le périscolaire sur le cadre de la salle de classe, avec une seule activité pour tous et toutes, explique-t-elle. Sur la confiance en eux et elles, sur la prise de parole, on sent que nos élèves ont moins de mal à partager leurs points de vue maintenant. »
Mettre en place la démarche LEO ne va pas sans difficulté, avec « des environnements scolaires ou périscolaires parfois difficiles, qui peuvent affecter la motivation des enfants sur la durée, observe cependant Enora Ledru, directrice de l’association. Nous essayons, en lien avec les adultes concernés, de trouver des solutions : en adaptant la méthode, en renforçant le suivi de terrain et l’accompagnement des équipes… » Mais encore faut-il que des moyens soient mis dans le périscolaire, alors que le métier d’animateurice est peu valorisé et marqué par un fort turn-over, ce qui ne permet pas toujours de porter les projets sur le long terme1Lire à ce sujet notre newsletter du 28 mai 2026 : « Cinq recos pour comprendre le MeToo périscolaire » sur revueladeferlante.fr..
L’association est parfois aussi confrontée à l’incompréhension des adultes interpellé·es. « Il arrive qu’ils se disent que c’est un échec si la campagne n’aboutit pas, et préfèrent ne pas agir. Mais pour nous, ce qui compte, c’est de développer le leadership des enfants. C’est un apprentissage très concret », souligne Hélène Balazard.
« Ce qui compte, pour moi, c’est que ce ne soit pas les adultes et les adolescents qui décident à notre place. »
Jade, écolière
La cofondatrice de l’association a aussi en mémoire des situations de franche hostilité, comme en 2023–2024, à un projet mené à Lyon par des élèves pour transformer un terrain vague de leur quartier en espace de jeux. La campagne a été portée auprès du bailleur social propriétaire du terrain. Alors qu’un représentant de ce dernier devait assister à une rencontre avec les enfants, seul·es certain·es locataires – des personnes blanches et âgées – s’y sont rendu·es. « Ils ont tenu des propos violents à l’égard des enfants [majoritairement racisé·es], assurant qu’ils feraient bien d’être mieux gardés par leurs parents, se rappelle Hélène Balazard. Une salariée LEO, une enseignante et un adjoint du maire étaient présents et ont dû faire sortir les élèves. » Le maire, indigné, a fini par appeler lui-même le bailleur : « Et ça a fini par marcher. »
Pour Jade comme pour Amira, l’important est d’avoir pu, par leur campagne, laisser leur marque dans leur école. « Ce qui compte, pour moi, c’est que ce ne soit pas les adultes et les adolescentes qui décident à notre place. Mon frère de 2 ans, quand il sera en CP, il pourra se servir des marquages. Et peut-être qu’ils seront encore là dans trente ans quand, nous aussi, on aura des enfants », espère Jade.
