Je me demande combien de kilomètres a parcourus
le sang qui bat dans mon corps depuis le
dernier chevet du lit dans l’heure si douce
d’avant 9 h, je me demande si cette distance
pompée par mon cœur je peux d’une manière
ou d’une autre la remonter
« oui : en pirogue ! »
- me souffle la petite, solutions en main,
simplicité du monde, clarté aux yeux.
elle joue avec un bâton dans l’eau et fait
des châteaux de galets, humble et pointue,
concentrée du bout du nez.
quelle distance en sang pompé à parcourir pour
remonter le temps du corps jusqu’au moment si
cher à vivre, jusqu’au moment du corps baigné
dans le lait d’arbre tiède
« c’est un figuier ! »
- et pourquoi y retourner, pourquoi remonter
le cours violent du sang des veines,
enfreindre la loi de la circulation, mettre le cœur
à contrecourant, faire ravaler
au cœur des kilomètres
« au moins mille ! »
- de sang gras, pourquoi ?
pour y être,
c’est tout.
y être
dans le présent lacté qui dilue le monde,
lui prend sa place,
le présent vrai qui fait sonner clair
tous les sons calfeutrés
chœur d’église le froissement du drap
éclat de vague sur rocher l’enroulement
matinal de la couette
éclair d’août le clapotement des pieds nus
sur le bois vernis du parquet
et le soupir de l’éveil derrière la porte
de la chambre est une avalanche lourde,
amplifiée amplifiée, agrandie en échos,
prenant comme nous la place du monde
un seul son grave et chaud et bon
ne faisant que s’amplifier
et ne sachant faire que ça
un seul son grave et chaud prenant comme
nous la place du monde
et bon à être
Pas de mains pour la pêche aux figues
maintenant que je possède
mes propres mains
je me demande s’il fut toujours
facile
d’escalader les arbres
ils me semblaient trop hauts
je n’avais pas de mains
pour la pêche aux figures
je laissais mes mains à d’autres
maintenant que je possède
mon propre nez
je me demande :
quel goût avait le vent
quand j’avais 21 ans ?
était-il salé
était-il genre
un peu salé ?
comment pourrait-iel me répondre
ellui qui n’a pas de langue
parce qu’iel partage
toujours
la mienne
