Nawal El Saadawi : la voix est libre

Ferdaous, une voix en enfer de l’Égyptienne Nawal El Saadawi (1931–2021) est l’un des premiers textes fémi­nistes à toucher un large lectorat ara­bo­phone. Publié en 1975, ce roman raconte le destin de Ferdaous, une femme qui, la veille de son exécution, confie à une psy­chiatre les raisons pour les­quelles elle a tué un homme. La roman­cière Souad Labbize explique pourquoi ce texte court a compté, pour elle comme pour tant de lecteur·ices dans le monde arabe.
Publié le 08/08/2022

Modifié le 24/08/2026

Dans le texte « Nawal El Saadawi » La Déferlante 7

Cet article est issu du numéro 7 de La Déferlante, Réinventer la famille.

Surnommée la Simone de Beauvoir égyp­tienne, Nawal El Saadawi est une figure de proue des fémi­nistes ara­bo­phones, de la géné­ra­tion des années 1970, recon­nais­sable entre toutes par sa verve facé­tieuse face aux caméras de télé­vi­sion, hostiles à sa douce audace. Partout où elle allait en Égypte, l’intellectuelle – médecin, psy­chiatre, écrivaine – faisait salle comble. 

Ayant toujours adopté une attitude simple malgré son immense notoriété, elle était l’une des rares femmes publiques à s’exprimer en dialecte égyptien, dans cette langue qui touchait un large public dans son pays. Ses prises de position poli­tiques contre le fon­da­men­ta­lisme religieux et le pouvoir lui valurent d’être révoquée de son poste de direc­trice générale de l’éducation à la santé publique pour avoir publié La Femme et le Sexe (1969), qui traite de sexualité, de religion et de l’excision. Dans le même temps, la revue Health, dont elle est l’éditrice, est interdite, et ses livres sont censurés. Accusée d’atteinte à la sûreté de l’État pour avoir notamment pris position contre la loi du parti unique édictée par Anouar el-Sadate, ellea été briè­ve­ment incar­cé­rée en 1981 – avant l’assassinat de ce dernier par les isla­mistes. De 1987 à 1996, Nawal El Saadawi s’exile aux États-Unis pour échapper aux menaces de mort et aux arres­ta­tions arbi­traires : ses décla­ra­tions agacent le régime et inquiètent les forces conser­va­trices. Elle devient consul­tante pour l’ONU et continue de dénoncer notamment l’excision des filles, pratique ances­trale largement répandue et alors méconnue en Occident. Son combat en faveur de l’interdiction de l’excision des fillettes a contribué à la prise de conscience des autorités sur les graves réper­cus­sions de ces mutilations.

Elle-même excisée à l’âge de six ans – souvenir brûlant qu’elle relate dans son essai La Face cachée d’Ève1La Face cachée d’Ève, traduit de l’anglais par Elisabeth Geiger van Eissen (éditions Des femmes, 1982). Nourri des consul­ta­tions de l’autrice comme médecin, cet essai analyse les causes et les condi­tions de l’exploitation des femmes dans le monde arabe. – El Saadawi était intime d’une réalité qu’elle n’a cessé d’évoquer à travers ses livres. De sa pratique de médecin en milieu rural, exerçant comme sage-femme puis psy­chiatre, attentive à ses patientes des milieux défa­vo­ri­sés, elle a forgé, en ayant souvent recours à l’arabe dialectal, une écriture capable d’éclairer le vécu des femmes de son pays. La cin­quan­taine d’ouvrages qu’elle a publiés, essais et fictions, décor­tiquent de manière impla­cable la machine d’oppression sexiste.

Actrice de son destin, elle n’est pas femme à se résigner

C’est d’abord à Beyrouth, en 1975, que Ferdaous, une voix en enfer a été publié. En effet, depuis la parution de La Femme et le Sexe en 1969, les livres de Nawal El Saadawi sont censurés et ne peuvent paraître en Égypte. Le roman expose les confes­sions de Ferdaous (« Paradis » en arabe), une femme condamnée à la peine capitale, la veille de son exécution à la prison d’Al Qanater. Le texte est inspiré de la vie d’une condamnée à mort dont Nawal El Saadawi avait elle-même, en tant que psy­chiatre, recueilli le témoi­gnage. Cette paysanne née en Haute-Égypte, devenue pros­ti­tuée de luxe dans la méga­lo­pole cairote est morte par pendaison dans la prison pour femmes d’Al Qataner – celle-là même où Nawal El Saadawi a été incar­cé­rée. La nar­ra­trice se met d’abord en scène en tant que psy­chiatre face à ce per­son­nage d’une « trempe » excep­tion­nelle qu’elle ne verra jamais plus « ni en prison, ni ailleurs » et qui « a refusé de signer son recours en grâce » proposé par le médecin de la prison. Ferdaous veut payer pour son crime et ne souhaite pas béné­fi­cier d’une amnistie ou d’une remise de peine. Actrice de son destin, debout face à son sort, Ferdaous n’est pas femme à se résigner.

Construit autour des grandes étapes de sa vie, qu’elle raconte à la première personne, le récit obéit aux courbes d’une spirale qui commence par une intimité assas­si­née sur ordre maternel : « Celle-ci m’a coupé un bout de chair entre les cuisses. » Il glisse vers la parole insurgée née de la conscience que son corps de fille puis d’adolescente a été abusé et fait pri­son­nier. Chemin faisant, Ferdaous goûte à l’amour, celui qu’elle se découvre pour une ensei­gnante, Mlle Iqbal, puis le récit s’attarde sur son émoi sexuel pour Ibrahim, un révo­lu­tion­naire qui la trahit. Tout au long de son monologue d’une incroyable puissance, la condamnée inter­pelle les opprimées : celles qui ouvrent les yeux dans le ventre de l’ogre patriar­cal. Ferdaous le perfore de l’intérieur. Elle brise la peur : « Je ne suis parvenue à la vérité sauvage qu’après de longues années de lutte. Il est rare d’arriver à la vérité redou­table, brutale en quelques années. » Les faits déroulent les déno­mi­na­teurs communs entraî­nant l’« iné­luc­table déchéance » commune à des milliers de femmes. Ferdaous a tué un homme. Mais par quel miracle, les milliers de femmes victimes de violences sécu­laires ne tuent-elles pas plus d’hommes ou ne commettent-elles pas plus d’infanticides ?

Ferdaous, une femme au point zéro – son titre original en arabe – nous arrache à la tragédie de la condamnée à mort : « Il est pré­fé­rable de mourir à cause de mon crime, plutôt que de périr en victime des vôtres ! », affirme-t-elle. Affranchie de la peur, elle transmue la nature de son acte : de profane il devient sacré. « Combien d’années de ma vie se sont écoulées avant que je ne dispose de moi-même et de mon corps ? » Étrangère aux gémis­se­ments, la condamnée ne se raconte pas en termes vic­ti­maires et ne s’avoue pas vaincue malgré une vie indigne de sa foi en la liberté.

Malgré tout, retrouver la voix de Ferdaous

J’étais étudiante à la Fac centrale d’Alger au milieu des années 1980 quand j’ai assisté, émue, entourée de mes enseignant·es, à une confé­rence de Nawal El Saadawi. Il m’a fallu du courage pour lui faire part d’un doute, au moment des échanges avec le public. Ma voix tremblait quand j’ai osé souligner que, selon moi, sa confé­rence par­ta­geait le monde d’uneaçon binaire entre Occident inventeur et détenteur de modernité et monde arabe voué – voire condamné – aux pires schémas réac­tion­naires. Qu’il était beau le sourire de Nawal El Saadawi, quand elle acquiesça et réajusta son propos !

Après une vie de dénon­cia­tion impla­cable de l’oppression sexiste et des liens entre les archaïsmes de son pays d’une part, et l’immobilisme social et le confor­misme religieux d’autre part, le parcours excep­tion­nel de cette intel­lec­tuelle a bifurqué dans les dernières années de sa vie. Alors qu’en 2011, l’octogénaire, en dépit des risques de bous­cu­lades et de pro­vo­ca­tions des voyous du régime, avait rejoint la foule sur la place Tahrir submergée de manifestant·es réclamant la chute du régime de Moubarak, trois ans plus tard, elle affirma son soutien au gou­ver­ne­ment. Qu’est-il arrivé à cette farouche militante féministe pour qu’elle se mette à louer la dictature d’Abdel Fattah al-Sissi, parvenu au pouvoir après un coup d’État qui a balayé la révo­lu­tion en 2014 sous couvert de la lutte contre les Frères musulmans ?

Ses dernières inter­views révèlent des propos popu­listes et parfois contra­dic­toires. Accusant les médias occi­den­taux de faire une pré­sen­ta­tion fal­la­cieuse des dérives de l’autoproclamé maréchal al-Sissi, Nawal El Saadawi se laisse aller à des rac­cour­cis et des invec­tives qui ont choqué ses plus fervent·es partisan·es. Son évidente phobie du voile et sa critique de l’islam politique l’aveuglaient-elles au point d’absoudre l’autoritarisme qu’elle réfutait hier ? L’âge a‑t-il brouillé cette conscience inflexible à l’orée de la mort ? Faute de pouvoir répondre, relisons la vie de Ferdaous et n’oublions pas sa voix en enfer. •

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    La Face cachée d’Ève, traduit de l’anglais par Elisabeth Geiger van Eissen (éditions Des femmes, 1982). Nourri des consul­ta­tions de l’autrice comme médecin, cet essai analyse les causes et les condi­tions de l’exploitation des femmes dans le monde arabe. ↩︎

Réinventer la famille

Cet article est issu du numéro 7 de La Déferlante, Réinventer la famille.