À Strasbourg, Un van contre les inégalités menstruelles

Depuis décembre 2025, un camion blanc sillonne le quartier du Neuhof à Strasbourg. Aménagé pour offrir confort et intimité, il se veut un espace d’échanges et de pré­ven­tion autour des règles et de la santé des femmes, dans un quartier où les habitant·es se sentent souvent délaissé·es par les pouvoirs publics.
Publié le 27/07/2026

La bénévole Fatoumata Diarrassouba, une femme noire voilée, lite de la documentation au premier plan. Derrière elle, on aperçoit l'infirmière Estelle Hilt. elles sont devant le van contre les inégalités menstruelles de l'association Hugeia.
Fatoumata Diarrassouba et Estelle Hilt, bénévoles de l’association Hugeia, accueillent les femmes devant le van dévolu à la lutte contre la précarité mens­truelle dans le quartier du Neuhof, à Strasbourg. Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel peaufine les éléments néces­saires à la sortie du van de l’association dont elle est membre.

Une boîte de culottes mens­truelles noires entre les mains, elle explique la façon dont les sous-vêtements sont rangés : « Là, il y a un point bleu pour les flux modérés, et là, c’est rouge pour les flux abondants. » Face à elle, Estelle Hilt, infir­mière et inter­ve­nante à ses côtés aujourd’hui, prend note. Ce lundi 27 avril, c’est la deuxième sortie du mois pour le van : un camion blanc de 30 mètres carrés, spé­cia­le­ment conçu et aménagé pour l’association Hugeia – du nom de la déesse grecque de la santé – dans le but d’aller à la rencontre des habitant·es pour parler de santé et de précarité mens­truelles. À 13 h 15, les thermos de café sont chargés, les affiches et les flyers, roulés dans un coin. C’est parti, direction la place Marschallhof, à quelques rues du CSC.

Sur cette place, une petite aire de jeux, un city-stade désert et deS tours HLM de cinq, six ou huit étages, comme l’emblématique « Demi-lune » du Neuhof, un immense bâtiment construit à la fin des années 1960 et rénové en 2021. Nous sommes en plein cœur d’un quartier prio­ri­taire de la ville (QPV), où 51 % des 16 000 habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté et où plus d’un tiers des familles sont monoparentales.

La prévention de proximité

« L’idée, c’est d’être là pendant le temps de l’école, comme ça les mamans peuvent passer avant d’aller chercher leurs enfants », explique Camille Michel, la tra­vailleuse sociale de 45 ans à l’origine du projet Hugeia, qui a vu le jour en 2024. Porté par une structure d’incubation sociale stras­bour­geoise (Edifis), il a reçu le soutien financier de fon­da­tions privées et des sub­ven­tions publiques à hauteur de 200 000 euros par an. « Ces dernières années, j’ai eu des échanges avec des mamans et des jeunes filles au CSC, poursuit la tra­vailleuse sociale. J’ai réalisé qu’il y avait une immense mécon­nais­sance des règles, et une grande précarité. J’ai par exemple rencontré des jeunes femmes qui ne portaient qu’une seule pro­tec­tion hygié­nique toute la journée pour des raisons finan­cières. » Camille Michel se lance alors dans le projet du van itinérant, pour parler précarité mens­truelle aux habitant·es.

En 2023 en France, 31 % des personnes mens­truées – soit 4 millions de personnes – étaient concer­nées par la précarité mens­truelle selon l’association Règles élé­men­taires. Un chiffre qui grimpait à 44 % pour les 18–24 ans, mais qui devrait baisser avec la mise en appli­ca­tion, à partir de septembre 2026, d’une loi pro­mul­guée il y a trois ans sur le rem­bour­se­ment par l’Assurance-maladie, partiel ou intégral, des pro­tec­tions pério­diques réuti­li­sables (coupes ou culottes mens­truelles) pour les moins de 26 ans et pour les béné­fi­ciaires de la com­plé­men­taire santé solidaire.

A gauche, Estelle Hilt, une femme blanche, montre des culottes mentruelles à Shiam Ozzine, une femme voilée, à droite. Elles sont dans un van.
Estelle Hilt, bénévole de l’association Hugeia, discute avec Siham Ozzine, qui « aime l’échange avec les autres femmes » que permet la présence du van, notamment autour de la ménopause.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Les pro­tec­tions réuti­li­sables, Camille Michel en est une fervente ambas­sa­drice. Courant 2025, la qua­dra­gé­naire scelle un accord avec le fabricant JHO pour la four­ni­ture de culottes mens­truelles bio. Et, dès l’automne, le van aménagé sillonne le quartier. « On sait que le prix d’achat de ces culottes est un frein [entre 35 et 45 euros l’unité, selon les marques]. On en offre une et on accom­pagne les personnes dans ce chan­ge­ment de pratique, souvent source d’appréhension », détaille la tra­vailleuse sociale. En six mois, 90 culottes ont été dis­tri­buées, et une centaine de femmes rencontrées.

Parmi elles, Siham Ozzine, 43 ans, mère de trois enfants, de 13, 16 et 17 ans. Cette Marocaine installée à Strasbourg depuis ses 11 ans vient saluer l’équipe, qu’elle connaît déjà. Elle ne voulait pas « repro­duire le tabou instauré par [s]es parents autour des règles ». Alors le van d’Hugeia, elle trouve ça « génial » : « Moi, ce que j’aime, c’est l’échange avec les autres femmes. La dernière fois, j’ai parlé de la ménopause avec une autre maman. Je m’en approche, et ça m’a fait du bien d’en discuter. » La qua­dra­gé­naire est pourtant suivie par un médecin géné­ra­liste et un gyné­co­logue en centre-ville, ce qui est loin d’être le cas pour la majorité des habi­tantes du quartier. « Mais ici, dit-elle, c’est pas pareil, c’est pas un lieu de santé, je ne suis pas seule face au médecin, on est entre femmes, et c’est en bas de chez nous ! »

Un van blanc, dont le auvent est déplié et sur lequel des affiches sont collées, est garé devant une pelouse.
Le van aménagé de l’association Hugeia s’installe sur la place Marschallhof, à Strasbourg. Il y restera tout l’après-midi pour que les habitant·es puissent s’informer sur la santé mens­truelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Une passante s’approche lentement. « Vous donnez quoi, vous ? Des kebabs ? » Camille Michel sourit et commence son topo de pré­sen­ta­tion d’Hugeia. « Les règles ? Ah, mais moi, ça fait longtemps que c’est fini ! » répond en riant l’élégante sep­tua­gé­naire, en veste cintrée rouge. « D’accord, et vous allez bien ? » interroge sub­ti­le­ment la tra­vailleuse sociale. Janillia* se met alors à parler, sans s’arrêter. Elle raconte ses premières règles, vécues comme un drame sur son île natale en Guadeloupe, celles de ses filles, moins taboues, et enfin sa ménopause, survenue alors qu’elle tra­vaillait encore dans une crèche à Strasbourg : « Au début on est contentes de ne plus avoir ses règles, mais après c’est difficile, on a chaud, on déprime… » Estelle Hilt, l’infirmière, écoute avec attention la conversation.

Lutter contre les inégalités de santé

Après le passage de deux femmes venues se ren­sei­gner sur les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens présents dans les ser­viettes hygié­niques, la jeune femme prend quelques minutes pour répondre à nos questions. « Il serait temps que l’État comprenne : c’est évident que plus on est précaires, moins on est en bonne santé ! » s’insurge l’infirmière de 36 ans, qui affirme voir ces inéga­li­tés lors de chaque sortie du van : « Ici, les gens ont plus de maladies chro­niques, plus de diabète, plus de troubles de santé mentale, plus de maladies méta­bo­liques… » Des affir­ma­tions confir­mées par la socio­logue Maud Gelly, cher­cheuse au CNRS, qui travaille depuis quinze ans sur les inéga­li­tés sociales et ter­ri­to­riales de santé : « Les problèmes de santé sont plus fréquents et plus graves dans les classes popu­laires et parmi les personnes d’origine étrangère », rappelle la cher­cheuse, qui fut également médecin géné­ra­liste dans un centre du Planning familial en Seine-Saint-Denis pendant vingt ans. Là encore, les chiffres sont sans appel : un ouvrier sur quatre meurt avant 65 ans, contre un cadre sur huit. « Ensuite, il y a ce que le socio­logue Luc Boltanski décrit comme “les usages sociaux du corps”, c’est-à-dire que les classes popu­laires per­çoivent les symptômes de la maladie plus tar­di­ve­ment que les autres, uni­que­ment quand la maladie empêche vraiment le fonc­tion­ne­ment du corps au travail. » Enfin, souligne Maud Gelly, « de plus en plus de travaux en socio­lo­gie montrent que les professionnel·les de santé, notamment les médecins, délivrent des soins en quantité et en qualité inégales aux patient·es, selon leur position dans les rapports de classe, de race et de genre ».

Estelle Hilt illustre l’utilité plus large du van : « Être ici, à proximité des habitant·es, nous permet d’être dans l’écoute. Je vais parfois parler de santé mentale à une femme. C’est un sujet tabou, donc il faut l’aider à décul­pa­bi­li­ser, lui dire que c’est banal de prendre des anti­dé­pres­seurs, et que c’est parfois néces­saire. » L’infirmière informe également les habitant·es sur certaines patho­lo­gies peu connues, telles que les maladies hor­mo­no­dé­pen­dantes : le syndrome pré­mens­truel (SPM), ou encore le trouble dys­pho­rique pré­mens­truel (TDPM1Le trouble dys­pho­rique pré­mens­truel (TDPM) est reconnu depuis 2013 dans le DSM‑5. Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles mentaux et comme maladie psy­chia­trique au Canada et en Suisse, mais pas en France. Cette patho­lo­gie tou­che­rait entre 1,8 % et 5,8 % des personnes mens­truées selon l’association TPDM France.), qui entraîne une atteinte fonc­tion­nelle et une détresse significative.

Rosetta, une femme blanche d'une cinquantaine d'année, dans le van d'Hugeia.
Rosetta*, habitante du quartier du Neuhof, à Strasbourg, visite le van d’Hugeia et récupère une culotte mens­truelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

« Je me retrouve souvent face à des femmes qui me confient avoir extrê­me­ment mal pendant leurs règles. C’est le moment où j’aborde le sujet de l’endométriose. » Cette maladie inflam­ma­toire chronique cause des douleurs intenses pendant les mens­trua­tions, des sai­gne­ments très abondants et des douleurs pel­viennes. Elle est largement sous-diagnostiquée et constitue l’un des angles morts les plus criants de la santé des femmes en France, en par­ti­cu­lier dans les QPV. « Je sais que le parcours de soin qui les attend est long et compliqué, glisse l’infirmière, mais je leur dis de ne pas lâcher l’affaire, et, évi­dem­ment, je réoriente vers un médecin géné­ra­liste – faute de cabinets gyné­co­lo­giques dans le quartier. » D’après le ministère de la Santé, les personnes touchées par l’endométriose – environ 10 % des personnes mens­truées – attendent en moyenne sept ans avant qu’un diag­nos­tic soit posé.

L’endométriose, c’est justement ce dont souf­fri­rait la fille aînée de Rosetta*. Assise sur un banc un peu plus loin sur la place, cette jeune grand-mère de 50 ans regarde sa petite-fille de 4 ans jouer. Camille Michel est venue jusqu’à elles, pour leur donner un flyer Hugeia ainsi qu’un coloriage pour la petite Ceylan. « Ma fille pense avoir cette maladie, lâche brus­que­ment la quin­qua­gé­naire. Parfois elle a tellement mal qu’elle ne peut pas aller tra­vailler. Elle fait des malaises. » Alors, Rosetta aide comme elle peut : garde-malade et baby-sitteuse à la fois. Comme aujourd’hui, où sa fille n’a pas pu aller à l’usine d’Obernai, à trente kilo­mètres de là, où elle répare des machines.

Informer les plus vulnérables

Une dis­cus­sion d’une quinzaine de minutes sur le quartier, la santé, les enfants prend forme entre les deux femmes. « Notre projet, explique plus tard Camille Michel, c’est le “aller vers”, toucher les publics les plus fra­gi­li­sés, notamment les femmes qui sont invi­si­bi­li­sées dans ce quartier, pour leur redonner la parole. » Au Neuhof, les femmes sont souvent celles qui cumulent les vul­né­ra­bi­li­tés : pauvreté, chômage, mono­pa­ren­ta­li­té, etc. Siham Ozzine, par exemple, s’occupe de ses trois enfants pendant que son mari travaille comme boucher six jours sur sept à l’autre bout de la ville. Rosetta n’a pas d’activité rémunérée non plus, tout comme l’une de ses filles. Funda*, 55 ans, croisée un peu plus tard en pleine dis­cus­sion avec Estelle Hilt, ne peut pas non plus tra­vailler à l’extérieur parce qu’elle doit s’occuper de ses deux filles han­di­ca­pées, de 19 et 32 ans.

Il est 16 heures. Un homme s’approche du van. C’est le premier – et le seul de la journée. Curieux, il jette un œil à l’intérieur, entra­per­çoit les petites ban­quettes en tissu, la table, les boîtes de culottes mens­truelles. Miango Lobota sort du travail, il est maçon et conduc­teur d’engins de travaux, installé à Strasbourg depuis cinq ans. « On vient ici pour parler des règles ! » lui lance joyeu­se­ment Camille Michel. « Ah ! C’est bien de parler de ça entre vous, les femmes », répond le qua­dra­gé­naire, qui botte en touche : « J’ai trois filles au Gabon, mais c’est pas moi qui leur parle de ça, c’est leur maman. »

Camille Michel confie que, dans le quartier, chaque personne a son approche du sujet, et qu’Hugeia est aussi là pour ça : « Pour les gens du voyage séden­ta­ri­sés qui habitent juste à côté, c’est ultra tabou, par exemple, mais comme je travaille ici depuis quinze ans, certain·es me connaissent bien, et j’ai réussi à faire venir une maman qui avait plein de questions. »

« C’est bien que vous veniez, lance Miango Lobota avant de partir. On est dans un coin reculé dans ce quartier, parfois on a l’impression qu’on nous a oublié·es. »

Des initiatives itinérantes pour la santé des femmes

Depuis plusieurs années fleu­rissent en France des ini­tia­tives locales qui s’adressent aux femmes précaires et éloignées du système de santé.

Dans le Var, l’association Santé pour tous a créé en 2018 le Gynécobus pour permettre un accès aux soins gyné­co­lo­giques dans les zones rurales. Des médecins et des sages-femmes assurent des consul­ta­tions quo­ti­diennes, dans une cin­quan­taine de communes.

Dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines, c’est un par­te­na­riat inédit entre la RATP, l’Institut des Hauts-de-Seine, la Région et les dépar­te­ments qui a permis en 2019 la création du Bus Santé Femmes. Un ancien bus réaménagé sillonne plusieurs jours par semaine les quartiers popu­laires des deux dépar­te­ments, pour proposer des consul­ta­tions gratuites, anonymes et sans rendez-vous.

À Paris et à Lille, l’association Agir pour la santé des femmes organise des maraudes à bord du Frottis Truck depuis 2020. Les femmes en grande précarité peuvent y être aus­cul­tées (frottis de dépistage du cancer du col de l’utérus, dépistage des infec­tions sexuel­le­ment trans­mis­sibles…). L’association nationale Agir pour le cœur des femmes a également lancé son Bus du Cœur des femmes, qui se déplace depuis 2021 dans toute la France, afin de proposer des dépis­tages car­dio­vas­cu­laires et gyné­co­lo­giques gratuits.

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    Le trouble dys­pho­rique pré­mens­truel (TDPM) est reconnu depuis 2013 dans le DSM‑5. Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles mentaux et comme maladie psy­chia­trique au Canada et en Suisse, mais pas en France. Cette patho­lo­gie tou­che­rait entre 1,8 % et 5,8 % des personnes mens­truées selon l’association TPDM France. ↩︎
Maud de Carpentier

Maud de Carpentier est journaliste indépendante installée à Strasbourg et membre du collectif Longshot. Elle est autrice de documentaires radio et de podcasts, et travaille notamment pour Mediapart. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.