De Susy Thunder à Martha Root : sur la trace des hackeuses

L’histoire d’une pirate infor­ma­tique masquée mettant hors d’état plusieurs sites racistes a fait le tour des médias début 2026. Entre clichés tenaces et effets d’invisibilisation dans l’histoire du numérique, les hackeuses doivent-elles jouer les super-héroïnes pour être enfin reconnues ?
Publié le 27/07/2026

Une personne déguisée en Power Ranger rose est face à un micro et son écran d'ordinateur sur une scène de conférence.
Capture d’écran de la vidéo retrans­met­tant en direct le déman­tè­le­ment de plusieurs sites supré­ma­cistes et néonazis par la hackeuse Martha Root, déguisée en Power Ranger rose, lors du Chaos Communication Congress en janvier 2026, à Hambourg (Allemagne). Crédit : YouTube / @back2TheRoot

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseu­do­nyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en intro­duc­tion de la vidéo : tout ceci est bien réel, et non un film d’action.

La scène se passe au Chaos Communication Congress, à Hambourg (Allemagne), un salon inter­na­tio­nal dédié aux hackeur·euses qui s’est tenu un mois plus tôt. Deux jour­na­listes, Eva Hoffmann et Christian Fuchs, viennent de conclure une pré­sen­ta­tion de l’enquête qu’elle et il ont mené pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur un site de ren­contres pour supré­ma­cistes blanc·hes baptisé WhiteDate. À leur côté, une troisième personne, habillée en Power Ranger, cette franchise de super-héros populaire chez les enfants dans les années 1990. On comprend qu’il s’agit de Martha Root. Sans un mot, elle se penche vers son ordi­na­teur et partage le contenu de son écran avec la salle. Des rires fusent, puis des cris de joie et des applau­dis­se­ments. Devant une audience conquise, la hackeuse vient de mettre hors ligne WhiteDate, ainsi que deux autres sites racistes.

Le Chaos Communication Congress (CCC) est un événement annuel majeur de la culture hacker depuis 1984. On y vient pour assister à des confé­rences et des ateliers sur des thèmes comme la sécurité infor­ma­tique, la vie privée et les libertés en ligne. Le hacking est un ensemble de pratiques qui consistent à bidouiller, détourner, parfois casser, des outils, en premier lieu dans le domaine du numérique. Elles sont mal connues du grand public, souvent réduites à des actes criminels ou mal­veillants. Pourtant, l’exploit de Martha Root a vite dépassé les fron­tières du CCC et les médias spé­cia­li­sés qui couvrent habi­tuel­le­ment le congrès. En France, on a salué « la Power Ranger hackeuse » (Le Parisien) qui a fait tomber un « Tinder pour nazis » (France Info). Sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, son allure de super-héroïne rose bonbon est aussitôt devenue virale. Martha Root a entretenu sa popu­la­ri­té en par­ta­geant cette vidéo YouTube où elle détaille son infil­tra­tion de WhiteDate. Tout en niant vouloir jouer les hackeuses de cinéma, elle prend plaisir à donner quelques éléments crous­tillants : personne n’était au courant de son projet, pas même les jour­na­listes qu’elle accom­pa­gnait sur scène. Elle a choisi le costume de Power Ranger pour masquer son identité, sans avoir l’air trop menaçante non plus.

Fortes et vulnérables

En reprenant les symboles virils du hacking – l’épreuve de force, la mise en avant d’un exploit indi­vi­duel –, Martha Root a prouvé que les hackeuses pouvaient fasciner le grand public autant que leurs homo­logues masculins. Une démons­tra­tion de pouvoir dans un univers numérique aussi dangereux pour les femmes que la vie physique. Les hackeurs sont souvent repré­sen­tés dans la pop culture comme des jus­ti­ciers du numérique, parfois dans leur propre intérêt, parfois dans celui des autres. Les exploits des hackeuses, bien moins nom­breuses que leurs pairs masculins, trouvent un écho d’autant plus fort à une époque où le Web se referme sur les femmes et les minorités. Nos pratiques en ligne sont en effet concen­trées sur une poignée de pla­te­formes privées – Meta (Instagram, Facebook WhatsApp), Alphabet (Google, YouTube), Amazon (Twitch, Prime Video), ByteDance (TikTok), etc. –, les­quelles sont aux mains de mil­liar­daires de la tech comme Elon Musk qui assument leurs idées poli­tiques rances. De plus, nos fils d’actualité sont gangrenés par des intel­li­gences arti­fi­cielles biaisées. Doit-on hacker pour être enfin respectées ?

Parler des membres de la com­mu­nau­té du hacking, c’est d’abord écouter les histoires qu’elles et ils racontent, mais aussi les histoires qu’on raconte sur elles et eux. La mise en scène y est constante, comme le rappelle la jour­na­liste éta­su­nienne Claire L. Evans, autrice d’un essai sur l’histoire oubliée des femmes qui ont marqué le déve­lop­pe­ment d’Internet : « Une grande part de la culture du hacking consiste à se construire un per­son­nage. Même la vie réelle devient une forme de fiction. »

Figure récur­rente dans la pop culture depuis une qua­ran­taine d’années, le hackeur génère des clichés qui reflètent nos espoirs et nos craintes face aux tech­no­lo­gies. On l’a longtemps repré­sen­té comme un jeune homme en marge de la société, à la recherche de sen­sa­tions fortes derrière son clavier. Le mythe s’est petit à petit étoffé, inspiré par des figures émergeant dans l’actualité (tels le mouvement Anonymous ou Edward Snowden1Le collectif Anonymous s’est illustré au début des années 2000 avec des actions allant du simple canular à des attaques poli­tiques beaucoup plus sérieuses contre des ins­ti­tu­tions ou des États. Edward Snowden est un lanceur d’alerte étasunien, qui a révélé en 2013 l’existence de plusieurs pro­grammes de sur­veillance de masse dans son pays.) et favorisé par la péné­tra­tion du Web dans notre quotidien. Autrefois dépeint en lycéen criminel, le hackeur a pu prendre au fil du temps les traits d’un militant politique, d’un entre­pre­neur méga­lo­ma­niaque, d’un espion, d’un génie du mal ou encore d’un Robin des bois du numérique. Mais rarement ceux d’une femme.

Certes, il existe des hackeuses de fiction. Elles partagent certains clichés avec leurs confrères : on les repré­sente jeunes, voire enfan­tines, à l’image d’Ed, héroïne de l’anime japonais Cowboy Bebop (1998), âgée d’une dizaine d’années. Leur apparence peut être excen­trique : dans la série policière éta­su­nienne NCIS (2003), Abby Sciuto arbore un look gothique. Malgré cette dimension fas­ci­nante, la plupart du temps, elles sont reléguées au rôle de compagnes de hackeurs, comme Kate, incarnée par Angelina Jolie dans le film Hackers (1995). Car la puissance que leur confère la maîtrise des infra­struc­tures numé­riques doit être limitée. Dans la série de films Fast and Furious (épisode 7, 2015), la sédui­sante Ramsey brille en infor­ma­tique… mais se révèle une piètre conduc­trice, dans une franchise où la voiture fait la loi. Héroïne de la série de romans policiers suédois Millénium (2005) et de leur adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique aux États-Unis, Lisbeth Salander repré­sente un cas par­ti­cu­lier. Elle cor­res­pond à la fois à certains clichés du hackeur (son aso­cia­li­té) et de la hackeuse (son look punk). Elle incarne aussi une fureur, une andro­gy­néi­té et une bisexua­li­té hors normes pour un per­son­nage féminin. Pour autant, son histoire est aussi celle d’une femme, hélas, comme les autres, marquée par les violences sexuelles, dont elle se venge grâce à ses com­pé­tences infor­ma­tiques. Son rapport au hacking est forcément grave, punitif.

Ruser pour mieux hacker

« Lisbeth est un miroir des hackeuses dans la vraie vie, qui portent fré­quem­ment un message politique dans leurs actions, explique Anne Bellon, cher­cheuse en socio­lo­gie et en science politique, spé­cia­liste des questions numé­riques. Pourtant, la culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. » Longtemps consi­dé­rés comme une tâche ingrate, et donc réservés aux femmes2Le rôle essentiel
des femmes dans les métiers de l’informatique demeure largement méconnu. Lire à ce sujet Les Oubliées du numérique d’Isabelle Collet, Le Passeur éditeur, 2019.
, les métiers de l’informatique se sont fortement mas­cu­li­ni­sés à partir des années 1980 avec la naissance de l’ordinateur personnel. Le numérique repré­sen­tait alors l’avenir, et il appar­tien­drait aux hommes. On retrouve les mêmes méca­nismes d’exclusion genrés dans les sous-cultures, dont celle du hacking. Pour le média étasunien The Verge, Claire L. Evans a enquêté en 2023 sur le destin de Susy Thunder3L’enquête a été traduite en français par Cyrille Rivallan pour le média Les Jours, et publiée en cinq épisodes sous le titre Recherche Susy Thunder déses­pé­ré­ment., reine des « phreakers ». Ce mot-valise issu de la contrac­tion de « phone » (téléphone) et « freak » (marginal, adepte d’une contre-culture) désigne les ancêtres des hackeurs, qui uti­li­saient les lignes télé­pho­niques pour commettre des actes plus ou moins illégaux (faire des blagues, passer des appels gra­tui­te­ment, espionner des conver­sa­tions, se faire passer pour un·e autre au bout du fil, etc.). En la matière, Susy Thunder fut une pionnière, tombée dans l’oubli à cause d’un parcours qui ne cor­res­pond pas à nos clichés sur les hackeurs : ancienne tra­vailleuse du sexe, elle utilisait ses com­pé­tences pour se venger d’hommes qui s’étaient mal comportés avec elle, plutôt que pour réaliser des canulars per­met­tant de briller auprès d’une communauté.

« La culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. »
Anne Bellon, cher­cheuse en socio­lo­gie et en science politique

Surtout, elle pri­vi­lé­giait des tech­niques de mani­pu­la­tion psy­cho­lo­gique. Sa voix de femme était un atout à une époque où l’utilisation du téléphone dépendait d’opératrices, qu’elle pouvait faci­le­ment imiter. Pas besoin de menace ou de toucher à l’infrastructure technique du réseau télé­pho­nique. Aujourd’hui, on qua­li­fie­rait ces méthodes de social engi­nee­ring, qui consiste à exploiter les failles psy­cho­lo­giques d’individus ou les fai­blesses d’une orga­ni­sa­tion. Ces com­pé­tences sociales, pourtant essen­tielles (que ce soit pour récupérer un mot de passe ou copier le com­por­te­ment d’une cible, par exemple), sont déva­lo­ri­sées par rapport aux exploits tech­niques – dans le milieu du hacking, autant que dans le reste de la société.

Pour mieux inclure les hackeuses dans l’histoire réelle ou les repré­sen­ta­tions fic­tion­nelles du numérique, il faut revoir nos clichés sur le hacking, géné­ra­le­ment réduit à l’acte de coder ou de casser illé­ga­le­ment des systèmes. L’anthropologue Gabriella Coleman4Gabriella Coleman, Anonymous. Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte, traduit par Nicolas Calvé, Lux Éditeur, 2016. propose une défi­ni­tion qui va au-delà du code. Hacker, c’est trouver « une technique astu­cieuse » obtenue grâce à des « moyens non évidents ». Le hackeur ou la hackeuse entre­tiennent par ailleurs un rapport distant aux tech­no­lo­gies, teinté d’humour. D’après le jour­na­liste étasunien Steven Levy, auteur d’un célèbre essai sur le sujet5Steven Levy, L’Éthique des hackers, traduit par Gilles Tordjman, éditions Globe, 2013., le hacking est aussi une éthique vis-à-vis des tech­no­lo­gies : il s’agit de bidouiller des machines pour améliorer le monde, au travers de valeurs d’ouverture et de décentralisation.

À la recherche de la malice

Il existe enfin des défi­ni­tions fémi­nistes du hacking. La cher­cheuse cana­dienne Sophie Toupin le divise en trois pratiques prin­ci­pales : le déve­lop­pe­ment d’infrastructures fémi­nistes autonomes, le hacking du corps (un ensemble de pratiques qui inter­rogent le rapport des techno­logies au corps, au genre et à l’identité sexuelle) et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

« Martha Root a fait émerger quelque chose de très fort, mais qui n’est qu’une toute petite partie de la culture du hacking, explique Bobby Brim, artiste trans­dis­ci­pli­naire et cyber­fé­mi­niste. Les figures pirates, qui réalisent des per­for­mances infor­ma­tiques, sont une seule couche d’un éco­sys­tème très riche. Surtout, tous ces projets tiennent grâce à une approche com­mu­nau­taire et des struc­tures affectives. »

En France, des hackers­paces fémi­nistes (lire l’enquête de Christelle Gilabert « Techno­féminisme : ni patrons ni maîtres ! » La Déferlante no 19, septembre 2025) diffusent cette approche large du hacking, en ciblant des personnes qui se pensent dépour­vues de com­pé­tences tech­niques. « J’aime dire que je pratique le hacking populaire, en référence à l’éducation populaire », explique Ada LaNerd, membre du hackers­pace stras­bour­geois Hackstub et coparente du collectif Hacqueen, où elle donne des for­ma­tions d’autodéfense numérique. « Tout le monde dispose d’une expertise sur les tech­no­lo­gies, y compris par l’aliénation. Notre but est que chacun·e reprenne le contrôle, en com­men­çant par les systèmes qu’elle ou il fréquente. »

Malgré son manque de diversité, le milieu du hacking est un lieu de sub­ver­sion des normes. On hacke parce qu’on ne respecte pas les systèmes qu’on nous impose. Il a toujours existé des niches de hackeurs et hackeuses associant cette approche à des réflexions autour du genre et de l’identité sexuelle. Mais les clichés auxquels la pop culture associe le hacking et la miso­gynie bien réelle de ses membres repoussent à la marge la majorité des femmes, personnes queers, racisées et mino­ri­sées. Il faut cependant résister à la tentation de l’essentialisme, qui rangerait les hackeuses fémi­nistes uni­que­ment du côté du care, de la lutte contre les VSS numé­riques et des pratiques col­lec­tives. La popu­la­ri­té de Martha Root montre bien que la figure d’une super-héroïne masquée, capable de faire un doigt d’honneur numérique à ses ennemis, fait aussi rêver.

« Si ce côté spec­ta­cu­laire peut créer un ima­gi­naire enviable et que cela attire de nouvelles personnes vers des hackers­paces, c’est tant mieux, affirme Demo, qui a créé le hacklab trans­fé­mi­niste FluidSpace à Marseille, en 2021. L’une de nos grandes pro­blé­ma­tiques dans les milieux fémi­nistes, qu’ils soient cyber ou non, c’est qu’on y perd la joie d’être ensemble, ou juste de faire des choses drôles. Personnellement je suis toujours en recherche de la malice dans mes pratiques. » Au FluidSpace, on s’initie à la pro­gram­ma­tion, à la bidouille infor­ma­tique ou à la création de jeux vidéo amateurs, mais on apprend aussi à créer son propre fanzine, à imprimer des stickers ou à pratiquer le « circuit bending », c’est-à-dire à ouvrir des jouets élec­tro­niques pour en détourner les usages. Qu’il s’agisse de s’amuser ou de se former, le but est le même : retrouver une forme d’agentivité. Pour hacker une pla­te­forme en ligne, une machine, ou changer la société, il faut d’abord la démonter.

Apprendre à hacker

Si l’on veut s’initier au hacking dans un contexte féministe, on peut pousser la porte d’un hackers­pace ou d’un hacklab, comme le FluidSpace (Marseille), le Hackstub et le collectif Hacqueen (Strasbourg), ou le Bib (Montpellier). Ces lieux proposent souvent des ateliers thé­ma­tiques et du matériel pour apprendre les bases de la pro­gram­ma­tion ou de la bidouille informatique.

Le collectif À Tisser, un projet de recherche col­la­bo­ra­tif et par­ti­ci­pa­tif sur les mou­ve­ments fémi­nistes fran­co­phones en lien avec internet, propose une liste plus complète de hackers­paces, col­lec­tifs ou lieux trans et cyber­fé­mi­nistes en France.

Le Guide d’Autodéfense Numérique, écrit par un collectif d’anonymes, est dis­po­nible gra­tui­te­ment en ligne.

Pour des res­sources fémi­nistes, les sites des asso­cia­tions de lutte contre les cyber­vio­lences sexistes (Echap, Stop Fisha, Féministes contre le cybe­rhar­cè­le­ment) proposent aussi de nombreux tutos concrets.

  • 1
    Le collectif Anonymous s’est illustré au début des années 2000 avec des actions allant du simple canular à des attaques poli­tiques beaucoup plus sérieuses contre des ins­ti­tu­tions ou des États. Edward Snowden est un lanceur d’alerte étasunien, qui a révélé en 2013 l’existence de plusieurs pro­grammes de sur­veillance de masse dans son pays. ↩︎
  • 2
    Le rôle essentiel
    des femmes dans les métiers de l’informatique demeure largement méconnu. Lire à ce sujet Les Oubliées du numérique d’Isabelle Collet, Le Passeur éditeur, 2019. ↩︎
  • 3
    L’enquête a été traduite en français par Cyrille Rivallan pour le média Les Jours, et publiée en cinq épisodes sous le titre Recherche Susy Thunder déses­pé­ré­ment. ↩︎
  • 4
    Gabriella Coleman, Anonymous. Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte, traduit par Nicolas Calvé, Lux Éditeur, 2016. ↩︎
  • 5
    Steven Levy, L’Éthique des hackers, traduit par Gilles Tordjman, éditions Globe, 2013. ↩︎
Lucie Ronfaut

Journaliste et autrice spécialisée dans les nouvelles technologies et les cultures en ligne, elle coanime l’émission « Internet Exploreuses » pour le média indépendant Origami. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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