En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci est bien réel, et non un film d’action.
La scène se passe au Chaos Communication Congress, à Hambourg (Allemagne), un salon international dédié aux hackeur·euses qui s’est tenu un mois plus tôt. Deux journalistes, Eva Hoffmann et Christian Fuchs, viennent de conclure une présentation de l’enquête qu’elle et il ont mené pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur un site de rencontres pour suprémacistes blanc·hes baptisé WhiteDate. À leur côté, une troisième personne, habillée en Power Ranger, cette franchise de super-héros populaire chez les enfants dans les années 1990. On comprend qu’il s’agit de Martha Root. Sans un mot, elle se penche vers son ordinateur et partage le contenu de son écran avec la salle. Des rires fusent, puis des cris de joie et des applaudissements. Devant une audience conquise, la hackeuse vient de mettre hors ligne WhiteDate, ainsi que deux autres sites racistes.
Le Chaos Communication Congress (CCC) est un événement annuel majeur de la culture hacker depuis 1984. On y vient pour assister à des conférences et des ateliers sur des thèmes comme la sécurité informatique, la vie privée et les libertés en ligne. Le hacking est un ensemble de pratiques qui consistent à bidouiller, détourner, parfois casser, des outils, en premier lieu dans le domaine du numérique. Elles sont mal connues du grand public, souvent réduites à des actes criminels ou malveillants. Pourtant, l’exploit de Martha Root a vite dépassé les frontières du CCC et les médias spécialisés qui couvrent habituellement le congrès. En France, on a salué « la Power Ranger hackeuse » (Le Parisien) qui a fait tomber un « Tinder pour nazis » (France Info). Sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, son allure de super-héroïne rose bonbon est aussitôt devenue virale. Martha Root a entretenu sa popularité en partageant cette vidéo YouTube où elle détaille son infiltration de WhiteDate. Tout en niant vouloir jouer les hackeuses de cinéma, elle prend plaisir à donner quelques éléments croustillants : personne n’était au courant de son projet, pas même les journalistes qu’elle accompagnait sur scène. Elle a choisi le costume de Power Ranger pour masquer son identité, sans avoir l’air trop menaçante non plus.
Fortes et vulnérables
En reprenant les symboles virils du hacking – l’épreuve de force, la mise en avant d’un exploit individuel –, Martha Root a prouvé que les hackeuses pouvaient fasciner le grand public autant que leurs homologues masculins. Une démonstration de pouvoir dans un univers numérique aussi dangereux pour les femmes que la vie physique. Les hackeurs sont souvent représentés dans la pop culture comme des justiciers du numérique, parfois dans leur propre intérêt, parfois dans celui des autres. Les exploits des hackeuses, bien moins nombreuses que leurs pairs masculins, trouvent un écho d’autant plus fort à une époque où le Web se referme sur les femmes et les minorités. Nos pratiques en ligne sont en effet concentrées sur une poignée de plateformes privées – Meta (Instagram, Facebook WhatsApp), Alphabet (Google, YouTube), Amazon (Twitch, Prime Video), ByteDance (TikTok), etc. –, lesquelles sont aux mains de milliardaires de la tech comme Elon Musk qui assument leurs idées politiques rances. De plus, nos fils d’actualité sont gangrenés par des intelligences artificielles biaisées. Doit-on hacker pour être enfin respectées ?
Parler des membres de la communauté du hacking, c’est d’abord écouter les histoires qu’elles et ils racontent, mais aussi les histoires qu’on raconte sur elles et eux. La mise en scène y est constante, comme le rappelle la journaliste étasunienne Claire L. Evans, autrice d’un essai sur l’histoire oubliée des femmes qui ont marqué le développement d’Internet : « Une grande part de la culture du hacking consiste à se construire un personnage. Même la vie réelle devient une forme de fiction. »
Figure récurrente dans la pop culture depuis une quarantaine d’années, le hackeur génère des clichés qui reflètent nos espoirs et nos craintes face aux technologies. On l’a longtemps représenté comme un jeune homme en marge de la société, à la recherche de sensations fortes derrière son clavier. Le mythe s’est petit à petit étoffé, inspiré par des figures émergeant dans l’actualité (tels le mouvement Anonymous ou Edward Snowden1Le collectif Anonymous s’est illustré au début des années 2000 avec des actions allant du simple canular à des attaques politiques beaucoup plus sérieuses contre des institutions ou des États. Edward Snowden est un lanceur d’alerte étasunien, qui a révélé en 2013 l’existence de plusieurs programmes de surveillance de masse dans son pays.) et favorisé par la pénétration du Web dans notre quotidien. Autrefois dépeint en lycéen criminel, le hackeur a pu prendre au fil du temps les traits d’un militant politique, d’un entrepreneur mégalomaniaque, d’un espion, d’un génie du mal ou encore d’un Robin des bois du numérique. Mais rarement ceux d’une femme.
Certes, il existe des hackeuses de fiction. Elles partagent certains clichés avec leurs confrères : on les représente jeunes, voire enfantines, à l’image d’Ed, héroïne de l’anime japonais Cowboy Bebop (1998), âgée d’une dizaine d’années. Leur apparence peut être excentrique : dans la série policière étasunienne NCIS (2003), Abby Sciuto arbore un look gothique. Malgré cette dimension fascinante, la plupart du temps, elles sont reléguées au rôle de compagnes de hackeurs, comme Kate, incarnée par Angelina Jolie dans le film Hackers (1995). Car la puissance que leur confère la maîtrise des infrastructures numériques doit être limitée. Dans la série de films Fast and Furious (épisode 7, 2015), la séduisante Ramsey brille en informatique… mais se révèle une piètre conductrice, dans une franchise où la voiture fait la loi. Héroïne de la série de romans policiers suédois Millénium (2005) et de leur adaptation cinématographique aux États-Unis, Lisbeth Salander représente un cas particulier. Elle correspond à la fois à certains clichés du hackeur (son asocialité) et de la hackeuse (son look punk). Elle incarne aussi une fureur, une androgynéité et une bisexualité hors normes pour un personnage féminin. Pour autant, son histoire est aussi celle d’une femme, hélas, comme les autres, marquée par les violences sexuelles, dont elle se venge grâce à ses compétences informatiques. Son rapport au hacking est forcément grave, punitif.
Ruser pour mieux hacker
« Lisbeth est un miroir des hackeuses dans la vraie vie, qui portent fréquemment un message politique dans leurs actions, explique Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique, spécialiste des questions numériques. Pourtant, la culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. » Longtemps considérés comme une tâche ingrate, et donc réservés aux femmes2Le rôle essentiel
des femmes dans les métiers de l’informatique demeure largement méconnu. Lire à ce sujet Les Oubliées du numérique d’Isabelle Collet, Le Passeur éditeur, 2019., les métiers de l’informatique se sont fortement masculinisés à partir des années 1980 avec la naissance de l’ordinateur personnel. Le numérique représentait alors l’avenir, et il appartiendrait aux hommes. On retrouve les mêmes mécanismes d’exclusion genrés dans les sous-cultures, dont celle du hacking. Pour le média étasunien The Verge, Claire L. Evans a enquêté en 2023 sur le destin de Susy Thunder3L’enquête a été traduite en français par Cyrille Rivallan pour le média Les Jours, et publiée en cinq épisodes sous le titre Recherche Susy Thunder désespérément., reine des « phreakers ». Ce mot-valise issu de la contraction de « phone » (téléphone) et « freak » (marginal, adepte d’une contre-culture) désigne les ancêtres des hackeurs, qui utilisaient les lignes téléphoniques pour commettre des actes plus ou moins illégaux (faire des blagues, passer des appels gratuitement, espionner des conversations, se faire passer pour un·e autre au bout du fil, etc.). En la matière, Susy Thunder fut une pionnière, tombée dans l’oubli à cause d’un parcours qui ne correspond pas à nos clichés sur les hackeurs : ancienne travailleuse du sexe, elle utilisait ses compétences pour se venger d’hommes qui s’étaient mal comportés avec elle, plutôt que pour réaliser des canulars permettant de briller auprès d’une communauté.
« La culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. »
Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique
Surtout, elle privilégiait des techniques de manipulation psychologique. Sa voix de femme était un atout à une époque où l’utilisation du téléphone dépendait d’opératrices, qu’elle pouvait facilement imiter. Pas besoin de menace ou de toucher à l’infrastructure technique du réseau téléphonique. Aujourd’hui, on qualifierait ces méthodes de social engineering, qui consiste à exploiter les failles psychologiques d’individus ou les faiblesses d’une organisation. Ces compétences sociales, pourtant essentielles (que ce soit pour récupérer un mot de passe ou copier le comportement d’une cible, par exemple), sont dévalorisées par rapport aux exploits techniques – dans le milieu du hacking, autant que dans le reste de la société.
Pour mieux inclure les hackeuses dans l’histoire réelle ou les représentations fictionnelles du numérique, il faut revoir nos clichés sur le hacking, généralement réduit à l’acte de coder ou de casser illégalement des systèmes. L’anthropologue Gabriella Coleman4Gabriella Coleman, Anonymous. Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte, traduit par Nicolas Calvé, Lux Éditeur, 2016. propose une définition qui va au-delà du code. Hacker, c’est trouver « une technique astucieuse » obtenue grâce à des « moyens non évidents ». Le hackeur ou la hackeuse entretiennent par ailleurs un rapport distant aux technologies, teinté d’humour. D’après le journaliste étasunien Steven Levy, auteur d’un célèbre essai sur le sujet5Steven Levy, L’Éthique des hackers, traduit par Gilles Tordjman, éditions Globe, 2013., le hacking est aussi une éthique vis-à-vis des technologies : il s’agit de bidouiller des machines pour améliorer le monde, au travers de valeurs d’ouverture et de décentralisation.
À la recherche de la malice
Il existe enfin des définitions féministes du hacking. La chercheuse canadienne Sophie Toupin le divise en trois pratiques principales : le développement d’infrastructures féministes autonomes, le hacking du corps (un ensemble de pratiques qui interrogent le rapport des technologies au corps, au genre et à l’identité sexuelle) et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
« Martha Root a fait émerger quelque chose de très fort, mais qui n’est qu’une toute petite partie de la culture du hacking, explique Bobby Brim, artiste transdisciplinaire et cyberféministe. Les figures pirates, qui réalisent des performances informatiques, sont une seule couche d’un écosystème très riche. Surtout, tous ces projets tiennent grâce à une approche communautaire et des structures affectives. »
En France, des hackerspaces féministes (lire l’enquête de Christelle Gilabert « Technoféminisme : ni patrons ni maîtres ! » La Déferlante no 19, septembre 2025) diffusent cette approche large du hacking, en ciblant des personnes qui se pensent dépourvues de compétences techniques. « J’aime dire que je pratique le hacking populaire, en référence à l’éducation populaire », explique Ada LaNerd, membre du hackerspace strasbourgeois Hackstub et coparente du collectif Hacqueen, où elle donne des formations d’autodéfense numérique. « Tout le monde dispose d’une expertise sur les technologies, y compris par l’aliénation. Notre but est que chacun·e reprenne le contrôle, en commençant par les systèmes qu’elle ou il fréquente. »
Malgré son manque de diversité, le milieu du hacking est un lieu de subversion des normes. On hacke parce qu’on ne respecte pas les systèmes qu’on nous impose. Il a toujours existé des niches de hackeurs et hackeuses associant cette approche à des réflexions autour du genre et de l’identité sexuelle. Mais les clichés auxquels la pop culture associe le hacking et la misogynie bien réelle de ses membres repoussent à la marge la majorité des femmes, personnes queers, racisées et minorisées. Il faut cependant résister à la tentation de l’essentialisme, qui rangerait les hackeuses féministes uniquement du côté du care, de la lutte contre les VSS numériques et des pratiques collectives. La popularité de Martha Root montre bien que la figure d’une super-héroïne masquée, capable de faire un doigt d’honneur numérique à ses ennemis, fait aussi rêver.
« Si ce côté spectaculaire peut créer un imaginaire enviable et que cela attire de nouvelles personnes vers des hackerspaces, c’est tant mieux, affirme Demo, qui a créé le hacklab transféministe FluidSpace à Marseille, en 2021. L’une de nos grandes problématiques dans les milieux féministes, qu’ils soient cyber ou non, c’est qu’on y perd la joie d’être ensemble, ou juste de faire des choses drôles. Personnellement je suis toujours en recherche de la malice dans mes pratiques. » Au FluidSpace, on s’initie à la programmation, à la bidouille informatique ou à la création de jeux vidéo amateurs, mais on apprend aussi à créer son propre fanzine, à imprimer des stickers ou à pratiquer le « circuit bending », c’est-à-dire à ouvrir des jouets électroniques pour en détourner les usages. Qu’il s’agisse de s’amuser ou de se former, le but est le même : retrouver une forme d’agentivité. Pour hacker une plateforme en ligne, une machine, ou changer la société, il faut d’abord la démonter.
Apprendre à hacker
Si l’on veut s’initier au hacking dans un contexte féministe, on peut pousser la porte d’un hackerspace ou d’un hacklab, comme le FluidSpace (Marseille), le Hackstub et le collectif Hacqueen (Strasbourg), ou le Bib (Montpellier). Ces lieux proposent souvent des ateliers thématiques et du matériel pour apprendre les bases de la programmation ou de la bidouille informatique.
Le collectif À Tisser, un projet de recherche collaboratif et participatif sur les mouvements féministes francophones en lien avec internet, propose une liste plus complète de hackerspaces, collectifs ou lieux trans et cyberféministes en France.
Le Guide d’Autodéfense Numérique, écrit par un collectif d’anonymes, est disponible gratuitement en ligne.
Pour des ressources féministes, les sites des associations de lutte contre les cyberviolences sexistes (Echap, Stop Fisha, Féministes contre le cyberharcèlement) proposent aussi de nombreux tutos concrets.




