Devenir des hommes

Comment se construit-on en tant qu’« homme » lorsqu’on est né au début du XXIe siècle ? La pho­to­graphe Camille Gharbi a recueilli le point de vue de dizaines de jeunes hommes partout en France. Chacun raconte comment il compose avec les lois de la masculinité.
Publié le 23 octobre 2023
Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme
Elouan, 21 ans, étudiant en métiers des arts et de la culture. Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Ma série Devenir des hommes s’intéresse à la construc­tion des mas­cu­li­ni­tés chez les jeunes hommes, en France. Pour la réaliser, je suis allée à la rencontre de personnes non binaires et d’hommes âgés de 18 à 25 ans, ori­gi­naires de divers milieux socio­cul­tu­rels et habitant un peu partout dans l’Hexagone. J’ai commencé chacun des entre­tiens par la même question : « Devenir un homme, qu’est-ce que cela évoque pour vous ? » J’ai invité chaque inter­lo­cu­teur à parler des valeurs dans les­quelles il a été éduqué, de celles qu’il reven­dique aujourd’hui, ou, au contraire, dont il aimerait se défaire. J’ai interrogé chacun sur les moments où il s’est senti obligé de se conformer à ce qu’on attend d’un homme. Plusieurs phrases très violentes d’injonction à performer la virilité m’ont été rapportées.

À partir des anecdotes, des méta­phores qui ont émergé, j’ai créé des images. Ces pho­to­gra­phies mettent en lumière l’homophobie et la misogynie latentes sur les­quelles se fondent les valeurs viriles. À l’issue des entre­tiens ou un peu plus tard, j’ai réalisé un portrait de chaque par­ti­ci­pant, dans un lieu choisi par lui, un « lieu à soi », dans lequel il estime pouvoir évoluer sans inter­fé­rence avec le regard des autres. Car il s’agit de pho­to­gra­phier un moment d’intériorité. Je ne demande pas de poser, je ne donne pas de direc­tives par­ti­cu­lières. L’image est construite en lumière naturelle, ou avec l’éclairage présent sur le lieu. En mêlant ainsi images et témoi­gnages, j’ai voulu esquisser un portrait profond et diver­si­fié de cette jeunesse masculine qui constitue une partie du monde de demain. Car ques­tion­ner les mas­cu­li­ni­tés est une démarche politique, tant la toxicité des liens entre virilité, violence, et domi­na­tion ont des réper­cus­sions sur l’ensemble de la société.

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Elouan, 21 ans, étudiant en métiers des arts et de la culture.
« La virilité, je dirais que c’est un ensemble de com­por­te­ments qui est consommé entre hommes, qui n’existe que par la confir­ma­tion des autres hommes, et qui est associé à des valeurs d’indépendance, émo­tion­nelle notamment, de dureté et de domi­na­tion. Moi, je m’identifie comme non binaire, même si je sais que je suis toujours perçu comme un homme. Mais je ne me reconnais pas dans leurs codes, et je vois le mal qu’ils engendrent. »

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Honorin, 21 ans, étudiant en médecine.
« L’obsession de la virilité, c’est le contrôle : sur tes sen­ti­ments, ton corps, ta vie, ton travail, ta famille, ta place dans l’espace public… Et comment tu mets en pratique ce contrôle ? En dominant. Quand on est un garçon, un homme, on a cette obli­ga­tion de résultat, de toujours tout savoir faire. Les hommes, on ne leur demande pas leur consen­te­ment. Pour être un homme, il faut. Alors que non ! C’est : “Tu peux.” Tu peux être autrement. Si on nous apprenait déjà ce qu’est le consen­te­ment visà-vis de nous-même, je pense qu’on pourrait com­prendre le consen­te­ment des autres plus facilement. »

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

 

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Anna, 25 ans, étudiant en mana­ge­ment ter­ri­to­rial.
« Être un homme, ce sont des injonc­tions à être dominant, dur, toujours dans la per­for­mance. Je trouve ça épuisant. Je n’ai pas été éduqué comme ça parce que je suis né femme, mais les autres hommes me font part de leurs dif­fi­cul­tés. Certains amis me disent que ma présence leur a permis de s’ouvrir à d’autres manières d’être eux-mêmes. Tout ça, c’est surtout chez les mecs hété­ro­sexuels. Chez les mecs gay, en tout cas ceux que je connais, il y a beaucoup plus de douceur. Le fait de ne pas être dans la norme pousse à se ques­tion­ner, à se mettre à la place des autres, quelque chose comme ça. »

 

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Anthony, 19 ans, étudiant en théâtre.
« Quand tu es hété­ro­sexuel, tu vas avoir toujours ce réflexe de te dire : “Il faut que les gens com­prennent que je suis hétéro. Il faut que tout le monde sache que je suis hétéro.” Donc tu vas contrôler ta posture, ta voix, tes gestes… À l’intérieur de nous, il y a une phrase qui est gravée, une phrase toute bête : “Tu es un homme.” C’est une prison, en fait, parce que ça nous force à toujours chercher ce rapport de supé­rio­ri­té. Plus on l’est, plus on paraît… viril. En fait, c’est le mot “viril” qui ne devrait plus exister. Ça ne sert à rien. »

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Scar, 19 ans, étudiant en graphisme.
« Ça fait cinq ou six ans que je me considère comme non binaire. Je laisse aux gens la pos­si­bi­li­té de me genrer comme ils veulent. J’ai toujours eu du déta­che­ment par rapport à ça. Quand j’étais petit, on me prenait souvent pour une fille, mais ça ne m’a jamais vraiment dérangé. Chez les garçons, c’est souvent péjoratif, mais justement, moi, je ne vois pas la féminité comme une insulte. Grâce au féminisme, les normes de la féminité ont évolué depuis super longtemps, mais celles de la mas­cu­li­ni­té, on a moins tendance à les questionner. »

Photos : Camille Gharbi / « Devenir des hommes » / Grande Commande Photojournalisme

Alex, 22 ans, pho­to­graphe (à gauche), et Adrien, 23 ans, éducateur spé­cia­li­sé.
« Dans l’enfance, l’image de l’homme typique, c’était vraiment celle du rugbyman, fort, com­pé­ti­tif. C’était cette norme-là qui prévalait, et à laquelle on était poussés à s’identifier, l’un comme l’autre, dans les coins où on a grandi. Il n’y avait pas d’identification possible à une autre forme de mas­cu­li­ni­té. Alors très vite, quand tu n’adhères pas à ce type de modèle, on te caté­go­rise comme gay, même si tu ne t’es pas encore posé ces questions-là. Parce qu’on assimile com­plè­te­ment mas­cu­li­ni­té, virilité, et sexualité. »

Camille Gharbi : Photographe, installée en région pari­sienne. Alliant dans son travail approches docu­men­taire et plas­ti­cienne, elle suit au long cours des pro­blé­ma­tiques sociales contem­po­raines, parmi les­quelles les violences de genre. Elle signe le portfolio du numéro #12.

Rêver : la révolte des imaginaires

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°12 Rêver, paru en novembre 2023. Consultez le sommaire.

Dans la même catégorie