Dans un pays en passe de devenir une dictature, comme le sont actuellement les États-Unis dirigés par Donald Trump, la résistance prend parfois le visage d’une écrivaine floridienne passionnée de littérature médiévale. Dans la tête de Lauren Groff, du monde se bouscule : enfants tourmenté·es et nonnes saphiques, couples qui se forment ou se déchirent, familles choisies ou subies, hippies machos, fantômes à cheval sur des ouragans…
La romancière aime mettre en scène une Amérique plurielle défiant les stéréotypes. Elle compose ainsi une œuvre précieuse, qui embrasse des époques différentes. En 2015, Les Furies1Les Furies paraît en France en 2017. Comme tous les livres de Lauren Groff, ce roman est traduit par Carine Chichereau, et, comme tous ses autres livres à l’exception des Monstres de Templeton paru chez Plon, il est publié aux éditions de l’Olivier. lui vaut une renommée internationale, portée entre autres par l’enthousiasme de Barack Obama, qui le déclare « meilleur roman de l’année ». Avec virtuosité, le récit alterne la perspective des deux protagonistes d’un mariage, soulignant comment ce qui peut être banal à l’un est tragique aux yeux de l’autre. Changement de ton en 2021 avec Matrix (2023 en France) : Lauren Groff imagine Marie de France, extraordinaire poétesse dont la trace a été perdue au XIIe siècle, terminant sa vie à la tête d’une abbaye anglaise. Un lieu de refuge et de vie collective qui contraste avec l’errance solitaire mise en scène dans Les Terres indomptées (2023 en anglais et 2025 en français) : celle d’une adolescente en fuite, forcée de survivre dans la forêt primitive de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle.
Comme les devins de la Rome antique, qui fouillaient dans les entrailles des oiseaux pour trouver un sens à l’avenir, Lauren Groff enfonce ses doigts dans la glaise qui fait société, scrutant les âmes et l’air du temps : La Bagarre (publié aux États-Unis et en France en 2026), son dernier recueil de nouvelles, se compose de neuf histoires d’individus qui font face tantôt au sentiment amoureux qui les prend par surprise, tantôt au deuil maternel ou au retour du fils prodigue. Des carrefours, des déviations, le « drame de la petite vie ordinaire », selon l’expression de l’autrice.
Comment allez-vous en ces heures sombres ?
Sincèrement, je ne connais aucun·e Étasunien·ne raisonnable qui se porte bien en ce moment. Depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump [janvier 2025], nous subissons chaque jour un nouvel affront à notre dignité, à notre intégrité et à notre réputation dans le monde. Il nous a engagé·es dans une guerre insensée en Iran. Tout s’effondre. Et pourtant nous devons continuer à éduquer nos enfants, veiller à ce que nos familles soient en sécurité et en bonne santé autant que possible, préparer le dîner… Cela crée un profond décalage entre nos émotions et la matérialité de notre quotidien. Il y a de quoi perdre la raison.
Comment votre militantisme féministe a‑t-il fleuri ? Avez-vous grandi dans un foyer où la politique était un sujet de conversation ?
Mon féminisme a commencé à la maison : j’ai un grand frère qui a toujours été un génie très sûr de lui2Adam Groff fait une carrière brillante dans le domaine médical. La sœur cadette de Lauren Groff, Sarah True, est championne de triathlon., et j’avais l’impression que ma sœur et moi devions mener une bataille acharnée pour nous faire entendre. Nous parlions bien sûr de politique à la maison. Les années 1990 aux États-Unis n’étaient pas aussi terrifiantes que celles que nous vivons aujourd’hui : c’était plus facile de débattre de ses idées, de s’ouvrir à la vie politique.
Quel rôle ont joué les livres dans votre enfance, notamment dans votre éveil politique ?
Je pense que chaque livre que j’ai lu dans mon enfance a contribué d’une manière ou d’une autre à ma formation politique. Je lisais énormément de classiques anglais victoriens, comme les œuvres de Jane Austen ou Charlotte Brontë3Les autrices Jane Austen (1775–1817) et Charlotte Brontë (1816–1855) ont dépeint la quête d’autonomie matérielle d’héroïnes aux prises avec le fonctionnement classiste et patriarcal de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles. : celles-ci ont construit mon sentiment d’indignation et mon humilité face aux problèmes sociaux immenses et complexes qui prenaient au piège les femmes autour de moi. Par ailleurs, à 13 ans, j’ai lu Lolita de Vladimir Nabokov4Lolita raconte comment un professeur, Humbert Humbert, asservit sexuellement une adolescente, Dolorès Haze, qu’il surnomme Lolita. Racontée depuis le point de vue de Humbert Humbert, l’œuvre a longtemps souffert d’une réception invisibilisant la violence subie par le personnage féminin., dont je comprends aujourd’hui qu’il est une salve féroce et brillante contre ce meurtre de l’âme qu’est la pédocriminalité. Mais à l’époque, j’en avais seulement perçu la dimension de sexualisation des filles de mon âge, ce qui me mettait mal à l’aise. Ce roman a marqué le début de ma méfiance envers les hommes.
Avec le temps, je me suis construit une petite bibliothèque : j’ai déniché mes livres préférés par hasard, dans des librairies d’occasion, des vide-greniers… ils coûtaient cinquante cents mais valaient une fortune à mes yeux. Je pense qu’il faut préserver ce rapport physique au livre, parce que, à l’inverse de ce que l’on fait en ligne, nos lectures ne sont pas traçables par des milliardaires qui ne cherchent qu’à nous asservir. Les livres peuvent passer de main en main, et ce libre accès à la connaissance est l’un des premiers moyens par lesquels les communautés opprimées se libèrent.
Durant vos études, vous avez appris l’ancien français, ce qui n’est pas commun pour une jeune Étasunienne. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à une littérature remontant à des temps lointains ?
À l’université, j’ai lu beaucoup de classiques et j’ai ressenti un besoin de plus en plus pressant de découvrir des écrivaines d’autres siècles. Quand je suis tombée sur la poétesse Marie de France, j’ai failli fondre en larmes tant ses textes m’ont touchée. Les livres ancrés dans des époques passées peuvent formuler une critique puissante de la société qui ne s’enlise pas dans les préoccupations du présent.
Au moment de la publication de Matrix, en 2021, vous avez évoqué publiquement votre bisexualité. Pourquoi était-ce important de le faire ?
J’ai toujours été bisexuelle, même si je suis avec mon mari depuis vingt-cinq ans. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles certains hommes s’indignent de l’existence des femmes lesbiennes ou bisexuelles, c’est que ces petits hommes tristes sont secrètement terrifiés à l’idée de n’être pas si indispensables que ça. Dans Matrix, je dépeins un monde où les hommes sont des ombres rasant les murs – comme l’ont été si souvent les femmes dans l’histoire de la littérature. Je tenais à ce que ma loyauté envers elles soit, par ce coming-out bisexuel, clairement et publiquement établie.
Malgré leur diversité, vos histoires posent toutes la question difficile de notre rapport sacralisé au foyer, alors même qu’il peut être si hostile…
Ce qui est merveilleux dans le fait de partager des histoires avec le public, c’est qu’on peut m’expliquer ce dont parle mon œuvre ! Je n’y avais pas pensé pendant que j’écrivais, ni même après la publication, mais c’est effectivement un fil conducteur récurrent. Mes romans et mes nouvelles abordent la question de l’équilibre précaire entre l’individu et la communauté. La maison, c’est là où nous avons notre place, mais c’est aussi souvent là que résident nos douleurs. La romancière étasunienne Flannery O’Connor disait que « quiconque a survécu à l’enfance dispose de suffisamment d’informations sur la vie pour le reste de ses jours ». Certes, nous ne pouvons pas échapper à nos racines, mais nous pouvons toutefois comprendre les difficultés que nous avons vécues, même apprendre à les aimer.
Pourquoi avoir quitté le nord-est des États-Unis, il y a vingt ans, pour vous installer en Floride, un État connu pour son conservatisme ?
Je me suis installée en Floride en 2006, et j’ai passé une douzaine d’années à détester cet État. Pas sa beauté naturelle spectaculaire, bien sûr, mais l’étroitesse d’esprit qui y règne, son climat politique5État à majorité républicaine depuis les années 1980, la Floride a pour gouverneur actuel l’ultraconservateur Ron DeSantis, connu pour ses attaques contre les droits des personnes LGBTQIA+, le droit à l’IVG, ainsi que ses positions climatosceptiques, antivax et pro-armes., et la façon dont elle se présente aux yeux du monde sous son pire visage. Mais je pense que les écrivain·es ne travaillent bien que lorsqu’ils ou elles écrivent depuis la périphérie, et la Floride n’est en aucun cas le centre de la scène littéraire étasunienne. Malgré mes désaccords avec la politique qui y est menée, je tiens désespérément à souligner ce qui la rend spéciale et formidable. Les États du nord du pays nous regardent de haut, alors que nous possédons une littérature très riche et une culture qui mérite d’être célébrée. Je veux briser tous les stéréotypes, qui ne servent qu’à dénigrer un groupe de personnes pour mieux en placer un autre au sommet de la hiérarchie sociale. Ce qui m’importe, c’est de travailler à rendre le monde plus nuancé, plus complexe et intéressant.
Quel lien entretenez-vous avec le drapeau des États-Unis ?
Je suis très tiraillée. Ce drapeau a été détourné. Il incarne désormais le racisme, la misogynie, la célébration insensée des riches au détriment des pauvres, la xénophobie, la pédocriminalité, le bellicisme, et ainsi de suite. Je suis révoltée par le fait que, au lieu d’affronter les aspects les plus sombres de notre histoire, nous ayons tout passé sous silence. Cela m’attriste profondément parce que je pense que toute population mérite d’être fière de l’endroit où elle vit, non pas comme un sentiment de supériorité ou d’infériorité par rapport aux autres, mais vis-à-vis des aspects les plus nobles de son histoire, des grandes choses qui ont été accomplies. Nous ne sommes pas nos politicien·nes, nous sommes plus grand·es que cela. J’aime ce qu’il y a de bon dans mon pays, mais j’ai le cœur brisé de voir ce qu’il est devenu. Je ne sais pas si je vivrai le jour où je pourrai à nouveau en être fière.
Dans un tel contexte, comment protégez-vous votre créativité ?
Je commence mon travail dans l’obscurité, très tôt, alors que je suis encore endormie, afin de pouvoir consacrer ce temps, cette énergie et ces pensées à mon monde onirique ; si le monde réel s’immisce, cela tue parfois le travail de l’imagination. J’essaie de tracer des frontières strictes entre ma vie artistique et le reste, non pas parce que l’une est plus importante que l’autre, mais parce qu’elles le sont toutes deux tellement que je ne voudrais pas en négliger une au profit de l’autre. La seule façon pour moi de rester saine d’esprit en ce moment est de considérer mon temps du matin comme sacré.
Vous écrivez beaucoup depuis le point de vue des enfants, vous avez vous-même des enfants. La nouvelle génération vous donne-t-elle de l’espoir, ou est-ce l’inquiétude pour elle qui domine ?
Les enfants sont extraordinaires, elles et ils ont toujours été capables d’assimiler une quantité incroyable de choses. Mais cette génération est fragilisée : les milliardaires de la Silicon Valley tentent de s’en prendre aux capacités cognitives des enfants, et par conséquent de les rendre plus faciles à manipuler en leur imposant l’intelligence artificielle et d’autres technologies néfastes. J’espère, pour leur bien, que les enfants apprendront à rejeter les méthodes par lesquelles les entreprises technologiques essaient de les appauvrir, et qu’elles et ils acquerront rapidement résilience, pouvoir
et maîtrise.
Vous avez ouvert en 2024 à Gainesville, la ville où vous vivez, la librairie The Lynx, devenue une oasis pour les cultures minoritaires. Comment cette aventure a‑t-elle commencé ?
En 2022, j’étais en résidence à Berlin lorsque le gouverneur de Floride a passé des lois permettant d’interdire certains livres dans les écoles et les bibliothèques publiques, au nom d’arguments moraux. Cela a fait la une de l’actualité internationale. Les Allemand·es que je côtoyais étaient indigné·es. J’ai pris conscience que nous devions agir pour mettre un terme à ces attaques, dans la mesure de nos moyens. Tous les génocides modernes ont commencé par des interdictions et des autodafés.
« Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que les livres interdits et les idées censurées continuent de circuler. »
Lauren Groff
La Floride sert souvent de banc d’essai pour le reste du pays, et cette vague d’interdictions de livres en dit long sur les fascistes au pouvoir et sur ce qu’ils veulent. Pour l’année scolaire 2023–2024, 36 % des livres interdits dans les écoles publiques mettaient en scène des personnes noires, autochtones ou racisées ; 25 % des personnages LGBTQIA+6Ces chiffres sont extraits du rapport produit en février 2025 par l’association Pen America, « Cover to Cover. An Analysis of Titles Banned in the 23–24 School Year ». Ces populations sont stigmatisées, reléguées dans la catégorie des « autres », et cela commence par l’interdiction des récits qui les concernent. Puis on passe à des mesures administratives qui s’en prennent directement à elles. La droite a décidé de prendre pour cibles les personnes trans, par exemple, parce qu’elles constituaient des boucs émissaires faciles : au Kansas, elles n’ont désormais plus le droit de conduire, leurs permis sont invalidés, car seul le genre assigné à la naissance peut y figurer. De manière générale, les personnes réduites à cet état d’altérité risquent toutes d’être raflées et enfermées : cette administration construit des camps de concentration à grande échelle dans tout le pays, et il y a fort à parier qu’elle ne s’arrête pas aux immigré·es.
Quel asile proposez-vous aux éditeur·ices et auteur·ices des œuvres interdites dans les écoles et les bibliothèques publiques ?
Avec notre association à but non lucratif, The Lynx Watch, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que les livres interdits et les idées censurées continuent de circuler en Floride. Nous distribuons gratuitement des livres interdits (pour une valeur totale dépassant, à ce jour, les 100 000 dollars). Nous nous opposons aux terribles projets de loi que les élu·es de l’État envisagent d’adopter7Le 12 mars 2026, la Florida Legislature (le Parlement de l’État composé de deux chambres) a par exemple accordé au gouverneur Ron DeSantis le pouvoir de retirer leur mandat aux élu·es locaux qui soutiendraient officiellement des événements ou activités liées aux questions. Et nous affirmons haut et fort notre fierté d’être un lieu où tout le monde est le bienvenu et aimé, non malgré ce qu’il est, mais précisément en vertu de cela. Il n’y a pas beaucoup d’endroits en Floride où les personnes LGBTQIA+ se sentent en sécurité, et nous sommes l’un d’entre eux.

Crédit : DUSTIN MILLER / THE NEW YORK TIMES / REDUX ‑REA
En France, plusieurs librairies LGBTQIA+ ou féministes ont été prises pour cible par les mouvements conservateurs ou menacées de perdre leurs subventions publiques. Est-ce le signe que l’Europe suit le chemin des États-Unis ?
L’Europe est depuis longtemps engagée dans cette même direction. En 1996–1997, j’ai passé un an à Nantes, et les propos que j’entendais de la part de certain·es Français·es au sujet des immigré·es étaient si horribles qu’ils sont restés gravés dans mon esprit. L’idée selon laquelle certaines personnes n’auraient aucun droit est révoltante. Elle constitue le fondement d’une grande partie du fascisme actuel. L’Europe est aujourd’hui en bien meilleure posture que les États-Unis, mais l’autoritarisme surgira aussi chez vous. Votre chute ne sera peut-être pas aussi rapide que la nôtre, mais elle arrive. Méfiez-vous.
Lauren Groff en 5 dates
1978
Naissance à Cooperstown, dans l’État de New York.
2008
Publication de son premier livre, Les Monstres de Templeton.
2021
Publication de Matrix.
2024
Ouverture de la librairie militante The Lynx, à Gainesville en Floride.
2026
Publication de son dernier recueil de nouvelles, La Bagarre.

