La 17e épidémie d’Ebola en Afrique, jugée « extrêmement grave et particulièrement difficile à gérer » par l’Organisation mondiale de la santé, aurait déjà causé, selon l’Agence sanitaire de l’Union africaine, près de 114 décès.
Découvert en 1976, le virus, qui tue en moyenne une personne infectée sur deux, touche particulièrement la République démocratique du Congo (RDC). Révélateur des inégalités à l’échelle mondiale, Ebola – tout comme le fut le Covid-19 durant la pandémie de 2020 – est également un amplificateur des fractures sociales et de genre. Interviewée par La Déferlante, Nana Mimbu, épidémiologiste congolaise, analyse le cercle vicieux dont le pays peine à sortir : les difficultés socio-économiques aggravent la propagation d’Ebola, puis les épidémies mal contrôlées viennent exacerber la précarité socio-économique et sanitaire. Nana Mimbu a été coordinatrice de Médecins sans frontières et de son ONG satellite Épicentre lors de la 11e épidémie d’Ebola en RDC (2020), mais elle s’exprime aujourd’hui en son nom propre.
Pourquoi Ebola fait-il autant de ravages en République démocratique du Congo ?
Ebola est un virus qui provient des animaux. Or, dans le bassin du Congo, les activités minières [des compagnies internationales, de l’État congolais et d’exploitants artisanaux] entraînent une déforestation massive qui pousse la faune sauvage à se rapprocher des zones habitées. C’est à ce moment-là que les contaminations explosent.
La propagation du virus est ensuite facilitée par la grande fragilité des infrastructures sanitaires. De nombreuses zones rurales de la RDC manquent de laboratoires, d’unités d’isolement, de personnel de santé, de gants, de désinfectant, de tests efficaces, de courant électrique… Sans compter les difficultés d’accès à certaines zones, qui requièrent la mise en place d’une logistique de transports complexe, voire impossible.
Surtout, le problème est que, en RDC, les épidémies d’Ebola ne sont pas anticipées par les autorités. Elles ne deviennent une priorité qu’une fois la crise enclenchée. L’argent de l’aide internationale d’urgence arrive seulement après l’annonce des mort⋅es à la télévision. Pourtant, il permet de financer la prévention et la riposte : les traitements, le matériel de protection, la construction des centres de traitement Ebola, les campagnes d’information dans les villages…
Bien sûr, lorsque Ebola a menacé l’Europe et les États-Unis en 2014, les essais cliniques de vaccins ont été considérablement accélérés. Cela prouve que les laboratoires avaient les moyens. Les Congolais⋅es ont eu l’impression que leurs vies comptaient moins que celles des habitant⋅es des pays riches. Ce manque de financements est exacerbé depuis le début de 2025 par la suppression des aides étasuniennes, décidée par Donald Trump. On assiste à un échec collectif de la solidarité mondiale.
« Les mères sont celles qui soignent et s’occupent du foyer, multipliant ainsi les contacts directs avec les malades »
En quoi Ebola fragilise-t-il des populations ?
Cette crise sanitaire est le symbole d’un effondrement du bouclier étatique qui est supposé protéger les populations locales. Pour certain⋅es malades, accepter l’hospitalisation est synonyme de faillite économique*. Lorsqu’un chef de famille attrape le virus, il sait que le centre de santé lui imposera vingt et un jours d’isolement. Il préférera cacher ses symptômes pour continuer à travailler et éviter que sa famille bascule dans la famine.
Il faut ajouter que les conflits armés, qui ont cours dans l’est de la RDC depuis trente ans, ont entraîné des déplacements massifs de population et la création de nombreux camps de réfugié⋅es, dans lesquels la promiscuité extrême facilite grandement la dispersion du virus. Parmi ces populations, les femmes et les jeunes enfants sont les plus exposé·es au virus. Les mères sont, par exemple, celles qui soignent et s’occupent du foyer, multipliant ainsi les contacts directs avec les malades. Ce qui les expose à un risque très élevé de contamination, avec un risque fort de transmission à leurs enfants. Pourtant, les Congolaises sont moins intégrées à la riposte sanitaire que leurs homologues masculins. Quand les autorités ou certaines ONG organisent des réunions de sensibilisation auprès des relais communautaires, ce sont les hommes qu’on invite : les pères, les chefs de village.
Lors de l’épidémie de 2018, de nombreuses Congolaises ont été victimes de violences sexuelles. Quel impact cela a‑t-il aujourd’hui sur la prise en charge des malades d’Ebola ?
Entre 2018 et 2020, des agents humanitaires prédateurs proposaient aux femmes un vaccin, des équipements de protection ou même un emploi contre des faveurs sexuelles. Nombre d’entre elles, parfois mineures, ont aussi été violées. Encore aujourd’hui, certaines femmes à qui on propose une visite à l’hôpital suspectent un piège. La confiance est détruite, et la reconstruire prend énormément de temps.
En réalité, [à l’échelle de la population congolaise] la méfiance tue plus que le virus lui-même. Elle est le fruit d’un choc social : à chaque nouvelle épidémie, les habitant⋅es voient débarquer dans leurs localités des soignant⋅es venue⋅es de Kinshasa et du personnel humanitaire étranger avec des grosses voitures et des moyens financiers importants. Quand le virus reflue, tout ce beau monde repart, et le village reste tel qu’il était auparavant : sans routes, sans école, sans eau. Les gens ont l’impression d’être instrumentalisés, d’avoir servi de cobayes à une sorte d’« Ebola business ». Leur colère est d’autant plus forte que de nombreuses personnes voient leurs moyens de subsistance brutalement entravés par la riposte sanitaire, que cela soit les taxis-motos ou les vendeuses sur les marchés. Pour ces travailleur⋅euses, Ebola est synonyme de ruine.
La défiance est encore accentuée par le manque d’éducation et les difficultés d’accès à l’école, qui participent à la propagation de la désinformation. Beaucoup de gens n’ont pas les outils pour démêler le vrai du faux. Ils sont nombreux à croire qu’Ebola est un complot des Blancs ou du gouvernement.
Les rites funéraires, par exemple, sont au cœur de ces tensions. Les dépouilles des victimes du virus restent très contagieuses et doivent être enterrées avec un niveau de sécurité maximal. Sauf que les traditions locales impliquent d’accompagner et de toucher à de multiples reprises l’être aimé. Les familles qui sont mal informées sur la maladie refusent ces restrictions et vont jusqu’à enterrer clandestinement les corps des malades non déclarés ou attaquer les centres de soin [comme en mai 2026 à Rwampara et Mongbwalu, deux municipalités de l’est du pays]. Sans s’en rendre compte, ces personnes s’exposent, ainsi que leur communauté, à des risques sanitaires accrus.
*Selon la Banque mondiale, trois quarts des Congolais⋅es vivent avec moins de 2,15 dollars par jour, soit le seuil international d’extrême pauvreté.


