« Les Congolais⋅es ont l’impression d’avoir servi de cobayes »

Depuis un mois sévit en République démo­cra­tique du Congo une nouvelle épidémie d’Ebola. Frappant prin­ci­pa­le­ment l’est du pays, en proie à la guerre, le virus mortel agit comme un révé­la­teur des inéga­li­tés Nord-Sud et des fractures sociales du pays. Il met par­ti­cu­liè­re­ment en lumière la condition subal­terne des femmes et des enfants.
Publié le 12/06/2026

Modifié le 17/06/2026

En République démo­cra­tique du Congo, bien que les femmes soient par­ti­cu­liè­re­ment exposées au virus, elles sont rarement intégrées par les autorités et les ONG dans la riposte sanitaire. Crédit photo : Stringer/Anadolu (Photo by Anadolu via AFP).

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La 17e épidémie d’Ebola en Afrique, jugée « extrê­me­ment grave et par­ti­cu­liè­re­ment difficile à gérer » par l’Organisation mondiale de la santé, aurait déjà causé, selon l’Agence sanitaire de l’Union africaine, près de 114 décès.

Découvert en 1976, le virus, qui tue en moyenne une personne infectée sur deux, touche par­ti­cu­liè­re­ment la République démo­cra­tique du Congo (RDC). Révélateur des inéga­li­tés à l’échelle mondiale, Ebola – tout comme le fut le Covid-19 durant la pandémie de 2020 – est également un ampli­fi­ca­teur des fractures sociales et de genre. Interviewée par La Déferlante, Nana Mimbu, épi­dé­mio­lo­giste congo­laise, analyse le cercle vicieux dont le pays peine à sortir : les dif­fi­cul­tés socio-économiques aggravent la pro­pa­ga­tion d’Ebola, puis les épidémies mal contrô­lées viennent exacerber la précarité socio-économique et sanitaire. Nana Mimbu a été coor­di­na­trice de Médecins sans fron­tières et de son ONG satellite Épicentre lors de la 11e épidémie d’Ebola en RDC (2020), mais elle s’exprime aujourd’hui en son nom propre.



Pourquoi Ebola fait-il autant de ravages en République démo­cra­tique du Congo ?

Ebola est un virus qui provient des animaux. Or, dans le bassin du Congo, les activités minières [des com­pa­gnies inter­na­tio­nales, de l’État congolais et d’exploitants arti­sa­naux] entraînent une défo­res­ta­tion massive qui pousse la faune sauvage à se rap­pro­cher des zones habitées. C’est à ce moment-là que les conta­mi­na­tions explosent.

La pro­pa­ga­tion du virus est ensuite facilitée par la grande fragilité des infra­struc­tures sani­taires. De nom­breuses zones rurales de la RDC manquent de labo­ra­toires, d’unités d’isolement, de personnel de santé, de gants, de dés­in­fec­tant, de tests efficaces, de courant élec­trique… Sans compter les dif­fi­cul­tés d’accès à certaines zones, qui requièrent la mise en place d’une logis­tique de trans­ports complexe, voire impossible.

Surtout, le problème est que, en RDC, les épidémies d’Ebola ne sont pas anti­ci­pées par les autorités. Elles ne deviennent une priorité qu’une fois la crise enclen­chée. L’argent de l’aide inter­na­tio­nale d’urgence arrive seulement après l’annonce des mort⋅es à la télé­vi­sion. Pourtant, il permet de financer la pré­ven­tion et la riposte : les trai­te­ments, le matériel de pro­tec­tion, la construc­tion des centres de trai­te­ment Ebola, les campagnes d’information dans les villages…

Bien sûr, lorsque Ebola a menacé l’Europe et les États-Unis en 2014, les essais cliniques de vaccins ont été consi­dé­ra­ble­ment accélérés. Cela prouve que les labo­ra­toires avaient les moyens. Les Congolais⋅es ont eu l’impression que leurs vies comp­taient moins que celles des habitant⋅es des pays riches. Ce manque de finan­ce­ments est exacerbé depuis le début de 2025 par la sup­pres­sion des aides éta­su­niennes, décidée par Donald Trump. On assiste à un échec collectif de la soli­da­ri­té mondiale.


« Les mères sont celles qui soignent et s’occupent du foyer, mul­ti­pliant ainsi les contacts directs avec les malades »


En quoi Ebola fragilise-t-il des populations ?

Cette crise sanitaire est le symbole d’un effon­dre­ment du bouclier étatique qui est supposé protéger les popu­la­tions locales. Pour certain⋅es malades, accepter l’hospitalisation est synonyme de faillite éco­no­mique*. Lorsqu’un chef de famille attrape le virus, il sait que le centre de santé lui imposera vingt et un jours d’isolement. Il préférera cacher ses symptômes pour continuer à tra­vailler et éviter que sa famille bascule dans la famine.

Il faut ajouter que les conflits armés, qui ont cours dans l’est de la RDC depuis trente ans, ont entraîné des dépla­ce­ments massifs de popu­la­tion et la création de nombreux camps de réfugié⋅es, dans lesquels la pro­mis­cui­té extrême facilite gran­de­ment la dis­per­sion du virus. Parmi ces popu­la­tions, les femmes et les jeunes enfants sont les plus exposé·es au virus. Les mères sont, par exemple, celles qui soignent et s’occupent du foyer, mul­ti­pliant ainsi les contacts directs avec les malades. Ce qui les expose à un risque très élevé de conta­mi­na­tion, avec un risque fort de trans­mis­sion à leurs enfants. Pourtant, les Congolaises sont moins intégrées à la riposte sanitaire que leurs homo­logues masculins. Quand les autorités ou certaines ONG orga­nisent des réunions de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des relais com­mu­nau­taires, ce sont les hommes qu’on invite : les pères, les chefs de village.

Lors de l’épidémie de 2018, de nom­breuses Congolaises ont été victimes de violences sexuelles. Quel impact cela a‑t-il aujourd’hui sur la prise en charge des malades d’Ebola ?

Entre 2018 et 2020, des agents huma­ni­taires pré­da­teurs pro­po­saient aux femmes un vaccin, des équi­pe­ments de pro­tec­tion ou même un emploi contre des faveurs sexuelles. Nombre d’entre elles, parfois mineures, ont aussi été violées. Encore aujourd’hui, certaines femmes à qui on propose une visite à l’hôpital sus­pectent un piège. La confiance est détruite, et la recons­truire prend énor­mé­ment de temps.


En réalité, [à l’échelle de la popu­la­tion congo­laise] la méfiance tue plus que le virus lui-même. Elle est le fruit d’un choc social : à chaque nouvelle épidémie, les habitant⋅es voient débarquer dans leurs localités des soignant⋅es venue⋅es de Kinshasa et du personnel huma­ni­taire étranger avec des grosses voitures et des moyens finan­ciers impor­tants. Quand le virus reflue, tout ce beau monde repart, et le village reste tel qu’il était aupa­ra­vant : sans routes, sans école, sans eau. Les gens ont l’impression d’être ins­tru­men­ta­li­sés, d’avoir servi de cobayes à une sorte d’« Ebola business ». Leur colère est d’autant plus forte que de nom­breuses personnes voient leurs moyens de sub­sis­tance bru­ta­le­ment entravés par la riposte sanitaire, que cela soit les taxis-motos ou les vendeuses sur les marchés. Pour ces travailleur⋅euses, Ebola est synonyme de ruine.

La défiance est encore accentuée par le manque d’éducation et les dif­fi­cul­tés d’accès à l’école, qui par­ti­cipent à la pro­pa­ga­tion de la dés­in­for­ma­tion. Beaucoup de gens n’ont pas les outils pour démêler le vrai du faux. Ils sont nombreux à croire qu’Ebola est un complot des Blancs ou du gou­ver­ne­ment.
Les rites funé­raires, par exemple, sont au cœur de ces tensions. Les dépouilles des victimes du virus restent très conta­gieuses et doivent être enterrées avec un niveau de sécurité maximal. Sauf que les tra­di­tions locales impliquent d’accompagner et de toucher à de multiples reprises l’être aimé. Les familles qui sont mal informées sur la maladie refusent ces res­tric­tions et vont jusqu’à enterrer clan­des­ti­ne­ment les corps des malades non déclarés ou attaquer les centres de soin [comme en mai 2026 à Rwampara et Mongbwalu, deux muni­ci­pa­li­tés de l’est du pays]. Sans s’en rendre compte, ces personnes s’exposent, ainsi que leur com­mu­nau­té, à des risques sani­taires accrus.

*Selon la Banque mondiale, trois quarts des Congolais⋅es vivent avec moins de 2,15 dollars par jour, soit le seuil inter­na­tio­nal d’extrême pauvreté.

Solène Cahon Challa

Journaliste indépendante basée en République démocratique du Congo et spécialisée en droit international, elle s’intéresse au traitement des inégalités de genre en zone de conflit. Elle a collaboré avec Brut Afrique, L’Humanité, Le Monde et RTL. Voir tous ses articles

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