Surnommée la Simone de Beauvoir égyptienne, Nawal El Saadawi est une figure de proue des féministes arabophones, de la génération des années 1970, reconnaissable entre toutes par sa verve facétieuse face aux caméras de télévision, hostiles à sa douce audace. Partout où elle allait en Égypte, l’intellectuelle – médecin, psychiatre, écrivaine – faisait salle comble.
Elle-même excisée à l’âge de six ans – souvenir brûlant qu’elle relate dans son essai La Face cachée d’Ève1La Face cachée d’Ève, traduit de l’anglais par Elisabeth Geiger van Eissen (éditions Des femmes, 1982). Nourri des consultations de l’autrice comme médecin, cet essai analyse les causes et les conditions de l’exploitation des femmes dans le monde arabe. – El Saadawi était intime d’une réalité qu’elle n’a cessé d’évoquer à travers ses livres. De sa pratique de médecin en milieu rural, exerçant comme sage-femme puis psychiatre, attentive à ses patientes des milieux défavorisés, elle a forgé, en ayant souvent recours à l’arabe dialectal, une écriture capable d’éclairer le vécu des femmes de son pays. La cinquantaine d’ouvrages qu’elle a publiés, essais et fictions, décortiquent de manière implacable la machine d’oppression sexiste.
Actrice de son destin, elle n’est pas femme à se résigner
C’est d’abord à Beyrouth, en 1975, que Ferdaous, une voix en enfer a été publié. En effet, depuis la parution de La Femme et le Sexe en 1969, les livres de Nawal El Saadawi sont censurés et ne peuvent paraître en Égypte. Le roman expose les confessions de Ferdaous (« Paradis » en arabe), une femme condamnée à la peine capitale, la veille de son exécution à la prison d’Al Qanater. Le texte est inspiré de la vie d’une condamnée à mort dont Nawal El Saadawi avait elle-même, en tant que psychiatre, recueilli le témoignage. Cette paysanne née en Haute-Égypte, devenue prostituée de luxe dans la mégalopole cairote est morte par pendaison dans la prison pour femmes d’Al Qataner – celle-là même où Nawal El Saadawi a été incarcérée. La narratrice se met d’abord en scène en tant que psychiatre face à ce personnage d’une « trempe » exceptionnelle qu’elle ne verra jamais plus « ni en prison, ni ailleurs » et qui « a refusé de signer son recours en grâce » proposé par le médecin de la prison. Ferdaous veut payer pour son crime et ne souhaite pas bénéficier d’une amnistie ou d’une remise de peine. Actrice de son destin, debout face à son sort, Ferdaous n’est pas femme à se résigner.
Construit autour des grandes étapes de sa vie, qu’elle raconte à la première personne, le récit obéit aux courbes d’une spirale qui commence par une intimité assassinée sur ordre maternel : « Celle-ci m’a coupé un bout de chair entre les cuisses. » Il glisse vers la parole insurgée née de la conscience que son corps de fille puis d’adolescente a été abusé et fait prisonnier. Chemin faisant, Ferdaous goûte à l’amour, celui qu’elle se découvre pour une enseignante, Mlle Iqbal, puis le récit s’attarde sur son émoi sexuel pour Ibrahim, un révolutionnaire qui la trahit. Tout au long de son monologue d’une incroyable puissance, la condamnée interpelle les opprimées : celles qui ouvrent les yeux dans le ventre de l’ogre patriarcal. Ferdaous le perfore de l’intérieur. Elle brise la peur : « Je ne suis parvenue à la vérité sauvage qu’après de longues années de lutte. Il est rare d’arriver à la vérité redoutable, brutale en quelques années. » Les faits déroulent les dénominateurs communs entraînant l’« inéluctable déchéance » commune à des milliers de femmes. Ferdaous a tué un homme. Mais par quel miracle, les milliers de femmes victimes de violences séculaires ne tuent-elles pas plus d’hommes ou ne commettent-elles pas plus d’infanticides ?
Ferdaous, une femme au point zéro – son titre original en arabe – nous arrache à la tragédie de la condamnée à mort : « Il est préférable de mourir à cause de mon crime, plutôt que de périr en victime des vôtres ! », affirme-t-elle. Affranchie de la peur, elle transmue la nature de son acte : de profane il devient sacré. « Combien d’années de ma vie se sont écoulées avant que je ne dispose de moi-même et de mon corps ? » Étrangère aux gémissements, la condamnée ne se raconte pas en termes victimaires et ne s’avoue pas vaincue malgré une vie indigne de sa foi en la liberté.
Malgré tout, retrouver la voix de Ferdaous
J’étais étudiante à la Fac centrale d’Alger au milieu des années 1980 quand j’ai assisté, émue, entourée de mes enseignant·es, à une conférence de Nawal El Saadawi. Il m’a fallu du courage pour lui faire part d’un doute, au moment des échanges avec le public. Ma voix tremblait quand j’ai osé souligner que, selon moi, sa conférence partageait le monde d’uneaçon binaire entre Occident inventeur et détenteur de modernité et monde arabe voué – voire condamné – aux pires schémas réactionnaires. Qu’il était beau le sourire de Nawal El Saadawi, quand elle acquiesça et réajusta son propos !
Après une vie de dénonciation implacable de l’oppression sexiste et des liens entre les archaïsmes de son pays d’une part, et l’immobilisme social et le conformisme religieux d’autre part, le parcours exceptionnel de cette intellectuelle a bifurqué dans les dernières années de sa vie. Alors qu’en 2011, l’octogénaire, en dépit des risques de bousculades et de provocations des voyous du régime, avait rejoint la foule sur la place Tahrir submergée de manifestant·es réclamant la chute du régime de Moubarak, trois ans plus tard, elle affirma son soutien au gouvernement. Qu’est-il arrivé à cette farouche militante féministe pour qu’elle se mette à louer la dictature d’Abdel Fattah al-Sissi, parvenu au pouvoir après un coup d’État qui a balayé la révolution en 2014 sous couvert de la lutte contre les Frères musulmans ?
Ses dernières interviews révèlent des propos populistes et parfois contradictoires. Accusant les médias occidentaux de faire une présentation fallacieuse des dérives de l’autoproclamé maréchal al-Sissi, Nawal El Saadawi se laisse aller à des raccourcis et des invectives qui ont choqué ses plus fervent·es partisan·es. Son évidente phobie du voile et sa critique de l’islam politique l’aveuglaient-elles au point d’absoudre l’autoritarisme qu’elle réfutait hier ? L’âge a‑t-il brouillé cette conscience inflexible à l’orée de la mort ? Faute de pouvoir répondre, relisons la vie de Ferdaous et n’oublions pas sa voix en enfer. •