Palestine gore ou la tentation de l’antidouleur

Comment continuer à vivre, tra­vailler, s’épanouir, quand un génocide est perpétré sous nos yeux ? La phi­lo­sophe et militante éco­fé­mi­niste, anti­spé­ciste et déco­lo­niale Myriam Bahaffou interroge le rapport aux affects que provoque ce qu’elle nomme « l’altéricide » perpétré par l’État israélien à Gaza.
Publié le 16/10/2026

Myriam Bahaffou dessinée par Lucile Gautier
Lucile Gautier pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Comme presque tous les matins, le mot « Israël » apparaît dans les articles à la une de mon téléphone. Comme presque tous les matins, je balaye la noti­fi­ca­tion vers « lire plus tard ». Au début : nausée, boule au ventre ; rejet des gros titres, des chiffres, des visages.

Puis, pro­gres­si­ve­ment, ces ­sen­sa­tions ont été appri­voi­sées jusqu’à faire main­te­nant plei­ne­ment partie de ma routine matinale, avant la crème hydra­tante sur le visage et après les cau­che­mars nocturnes habituels sur la fin du monde. Et pourtant, comme toujours : stress de devoir déballer, à un moment ou un autre, l’information empoi­son­née qui m’attend dans l’espace virtuel de mon téléphone. Aujourd’hui, les noti­fi­ca­tions me font l’effet d’une petite décharge élec­trique, raide mais rapide. Les mots « Israël » comme « Palestine » ne sont plus, pour moi comme pour beaucoup, des sujets d’information, mais bien des réactions phy­sio­lo­giques presque autonomes : tout se passe comme si j’étais spec­ta­trice des inter­ac­tions entre le téléphone et mon propre corps. Entre les deux : la douleur.

À l’heure où j’écris ces lignes, plus de mille jours se sont écoulés depuis le début de l’offensive extrême menée par Israël sur Gaza. Cette « guerre », qualifiée de génocide par une com­mis­sion indé­pen­dante de l’Organisation des Nations unies (ONU), dépasse les limites de ce terme. En effet, en grec, genos signifie naissance, race : un géno-cide, c’est le meurtre d’un groupe pris pour cible du fait de son appar­te­nance spé­ci­fique à un clan, une race, une nation, une des­cen­dance. Or, le régime meurtrier d’Israël se carac­té­rise par une volonté absolue d’éradication qui dépasse largement le « groupe cible ». En visant soldats, civil·es, terres, enfants, femmes, animaux, végétaux, écoles, hôpitaux, en déplaçant et en pré­ca­ri­sant humains et autres qu’humains à tour de bras, à l’aide de drones ultra intel­li­gents ou de stra­té­gies d’assiègement qui affament et mutilent, en annexant toujours plus vio­lem­ment la Cisjordanie, le gou­ver­ne­ment israélien orchestre sous les yeux du monde entier une offensive d’un type entiè­re­ment nouveau. Au-delà du génocide des Palestinien·nes, nous assistons à l’extinction d’un type de politique : le respect des accords inter­na­tio­naux, les traités de non-agression, une certaine « éthique de guerre » ont été tués en même temps que les humaines et autres qu’humaines gazaouies. C’est pourquoi, dans la lignée du phi­lo­sophe mar­ti­ni­quais Malcom Ferdinand et de l’essayiste indien Amitav Gosh1Amitav Gosh, La Malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité, trad. Morgane Iserte, Wildproject, 2024., je préfère à ­génocide le terme d’altéricide. La simple existence de l’autre (alter) engendre le refus que cet autre puisse « habiter la Terre2Malcom Ferdinand, Une écologie déco­lo­niale. Penser l’é­co­lo­gie depuis le monde caribéen, Le Seuil, 2019. ». Mais, est-on en droit de se demander, qui est pré­ci­sé­ment cet « Autre » ? L’altéricide crée en fait une totalité floue, indif­fé­ren­ciée, arbi­traire. Aujourd’hui, les États complices d’Israël, dont la violence s’étend de l’antiterrorisme étasunien à l’islamophobie qué­bé­coise ou française, font des « Arabes » – qu’iels soient désigné·es comme Palestinien·nes, Libanais·es, Iranien·nes ou Nord-Africain∙es – des ennemi∙es de l’Occident moderne.

Résister à l’indifférence

L’influenceuse française Léna Situations pleure la fin de sa série « Les vlogs d’août » devant un stade comble. Les affiches générées par IA enva­hissent les devan­tures des res­tau­rants et, pro­gres­si­ve­ment, nos manifs. Alors que la France brûle et que les pauvres crèvent de chaud, Macron annonce le projet d’un parc d’attractions financé par des Saoudiens dont les millions font – momenta­nément – oublier l’arabité. Les gens boivent du matcha, je reprends le sport. Le cynisme politique dans lequel nous vivons est psy­chi­que­ment insup­por­table, parce que cette réalité ne peut pas, ne doit pas exister à côté d’un crime organisé d’une telle envergure. La douleur vient, fon­da­men­ta­le­ment, d’une résis­tance à l’indifférence.

Reconnaître que la séquence que l’on vit est celle d’un paradigme criminel et gore est, certes, déprimant, mais juste. Je parle de gore à la suite des travauxSayak Valencia, Capitalisme gore, trad. Louise Ibáñez-Drillières, Cambourakis, 2023. de la ­phi­lo­sophe mexicaine Sayak Valencia, qui analyse la pratique et la mise en spectacle du meurtre, de la torture, du viol, comme des ciments sociaux du néolibé­ralisme. C’est pourquoi être indigné∙e que les « droits humains » des Palestinien∙nes ne soient pas respectés est risible (un rire cynique). Le libé­ra­lisme a sanc­tion­né les crimes qui l’arrangeaient, et laissé les autres arroser de sang son « sol fertile des droits uni­ver­sels ». Le crime est tout sim­ple­ment inhérent au capi­ta­lisme, au colo­nia­lisme, au patriar­cat. Le vol, le viol, l’extorsion, le chantage, la trahison, le meurtre sont intrin­sèques à ces orga­ni­sa­tions sociales, ou devrais-je écrire anti­so­ciales, car elles tuent toute pos­si­bi­li­té, toute dési­ra­bi­li­té de vivre ensemble. C’est pré­ci­sé­ment là que nos affects éclatent en morceaux : comment dialoguer avec ce qui nie la vie ?


Le crime est tout sim­ple­ment inhérent au capi­ta­lisme, au colo­nia­lisme, au patriar­cat. Le vol, le viol, l’extorsion, le chantage, la trahison, le meurtre tuent toute pos­si­bi­li­té, toute dési­ra­bi­li­té de vivre ensemble.



« Dis-moi quel est ton rapport à la douleur, et je te dirai qui tu es » : cette phrase du phi­lo­sophe allemand Ernst Jünger sonne par­ti­cu­liè­re­ment juste à l’heure de l’altéricide contem­po­rain. La noti­fi­ca­tion de mon téléphone, les mots pixélisés et la réalité qu’ils portent ne peuvent qu’être dou­lou­reux. Militer est un acte de recon­nais­sance de cette douleur, et de nos corps sensibles, branchés au monde (même sans téléphone). Faire de la politique depuis l’altéricide, dont la Palestine est l’une des matrices, nous met face à un choix : d’un côté l’anesthésie, moteur du capi­ta­lisme anal­gé­sique qui nous force au diver­tis­se­ment et à la dis­trac­tion, au travail ou en famille, pourvu que l’on soit heureux ou heureuses, accompli·es, épanoui·es, pourvu que la douleur soit évacuée. De l’autre, un maso­chisme mal placé, c’est-à-dire l’absolutisation de cette douleur pales­ti­nienne, la dia­bo­li­sa­tion d’Israël comme un monstre absolu, la réécri­ture de récits mythiques où nous aurions cette fois le rôle du héros maudit, comme si tout cet épisode géo­po­li­tique ne s’inscrivait pas dans un continuum colonial de plusieurs siècles. Le déchaî­ne­ment de la violence à l’égard des Palestinien∙nes nous rappelle que la douleur est un bon critère de vérité, si elle se présente comme un lien multiple, ouvert, et non comme prétexte d’accaparement d’une « cause » pour mieux éclipser les condi­tions qui la per­mettent. À nous dès lors de refuser l’analgésie et les anti­dou­leurs, de savoir faire face à l’insup­portable, pour, peut-être, faire naître le désirable. •

  • 1
    Amitav Gosh, La Malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité, trad. Morgane Iserte, Wildproject, 2024. ↩︎
  • 2
    Malcom Ferdinand, Une écologie déco­lo­niale. Penser l’é­co­lo­gie depuis le monde caribéen, Le Seuil, 2019 ↩︎
Myriam Bahaffou

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