Selma James, pionnière du salaire domestique

Née à Brooklyn en 1930 dans un milieu ouvrier, Selma James a passé sa vie à militer pour les droits des minorités. Dans les années 1970, elle a été une des prin­ci­pales ins­ti­ga­trices de la campagne pour un salaire du travail ménager (Wages for Housework). Méconnue en France, elle a marqué de son empreinte les combats fémi­nistes, anti­ra­cistes et anti-impérialistes du xxe siècle. 
Publié le 27/01/2026

Selma James, le 2 mars 2025 à Lille. Crédit : Aimée Thirion

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire

En 1973, un groupe de mili­tantes fémi­nistes marxistes, ori­gi­naires d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis pour la plupart, lance une campagne inter­na­tio­nale, Wages for Housework : elles reven­diquent la rému­né­ra­tion du travail ménager effectué par les femmes dans les foyers. 

L’objectif est multiple : faire recon­naître qu’il s’agit bien là de travail et que les tra­vailleuses en question sont des « ouvrières de la maison » ; permettre à ces dernières de sortir de la précarité et de la dépen­dance aux hommes ; leur donner des leviers de pression pour négocier horaires et condi­tions de travail, pour refuser tout ou partie de ce travail, ou encore pour réclamer des services de garderie, des trans­ports et des logement accessibles.

La militante Selma James, en septembre 2025, entourée (de gauche à droite) de sa compagne Nina López, du photographe et activiste britannique Misan Harriman et d’Aki Abiola, fondateur de la galerie Hope 93 
à Londres. Un lieu engagé pour la visibilité des artistes LGBTQIA+ et noir·es, où la photo à été prise.
Misan Harriman
La militante Selma James, en septembre 2025, entourée (de gauche à droite) de sa compagne Nina López, du pho­to­graphe et activiste bri­tan­nique Misan Harriman et d’Aki Abiola, fondateur de la galerie Hope 93 à Londres. Un lieu engagé pour la visi­bi­li­té des artistes LGBTQIA+ et noir·es, où la photo à été prise. Crédit photo : Misan Harriman


Selma James est l’une des ins­ti­ga­trices de ce mouvement. À l’époque, elle a plus de 40 ans, vit à Londres et milite déjà depuis un quart de siècle. Les mou­ve­ments anti­ra­cistes, fémi­nistes et anti­guerre sont alors en plein essor. « La révo­lu­tion arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes, se rappelle-t-elle aujourd’hui, à 95 ans. Je n’avais plus le choix : je devais construire un mouvement. » En 1971, elle réalise Our Time Is Coming Now, un docu­men­taire (non dis­po­nible en français) sur le travail des femmes et sur les luttes fémi­nistes en cours. En mars 1972, lors d’un meeting féministe à Manchester, Selma James inter­pelle les syndicats qui, fustige-t-elle, refusent aux femmes au foyer le statut de tra­vailleuses et ne luttent pas pour l’égalité salariale. C’est là qu’elle clame, pour la première fois : « Nous exigeons des salaires pour le travail ménager ! » Quelques mois plus tard, avec la militante et cher­cheuse italienne Mariarosa Dalla Costa, elle publie Le Pouvoir des femmes et la sub­ver­sion sociale (parution en français en 1973), qui servira de base théorique à la campagne Wages for Housework. Elles y proposent une analyse féministe marxiste du travail ménager1Pour les autrices, les femmes sont des « ouvrières de la maison » non rému­né­rées, assignées au « travail repro­duc­tif », c’est-à-dire au fait de prendre soin, éduquer, préparer les repas, assurer le bien-être des membres du foyer, etc. Et le capital s’approprie ce travail gra­tui­te­ment alors qu’il lui permet de disposer d’ouvrier·es et de futurs ouvrier·es nourri·es, vêtue·s et reposé·es. et décrivent le foyer comme un terrain de lutte à investir.


« La révo­lu­tion arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes. »

Selma James


Si cette campagne fait date dans l’histoire des luttes fémi­nistes, Selma James reste méconnue en France, en com­pa­rai­son de certaines de ses camarades de l’époque, comme la phi­lo­sophe Silvia Federici, dont les travaux sont largement traduits et publiés. Cela s’explique par le fait qu’elle est avant tout une militante de terrain. Pourtant, elle a développé des analyses et des stra­té­gies poli­tiques ancrées dans ses expé­riences de lutte qui peuvent servir d’appui aux combats actuels. La « stratégie orga­ni­sa­tion­nelle de l’autonomie », par exemple, qu’elle prône depuis des décennies et qui a été appliquée à la campagne Wages for Housework, consiste à créer des groupes autonomes (les­biennes, Noires, han­di­ca­pées, travailleur·euses du sexe…), afin que leurs reven­di­ca­tions, liées à l’oppression spé­ci­fique qu’ils subissent, puissent être intégrées au mouvement (lire l’encadré ci-dessous).

En novembre 2024, paraît chez Premiers Matins de novembre Éditions une antho­lo­gie de ses textes, Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie, pour ouvrir le lectorat fran­co­phone à sa pensée politique et à la diversité des luttes qu’elle mène depuis quatre-vingts ans. « C’était le livre dont nous avions besoin, écrit en préface la phi­lo­sophe Elsa Dorlin. Un véritable cadeau, un legs donné aux batailles présentes, tout autant qu’une répa­ra­tion comblant une place vide dans nos biblio­thèques, et qui rend justice à la mémoire de la plèbe. » C’est à l’occasion de cette publi­ca­tion que, en mars 2025, Réseau salariat, qui porte la reven­di­ca­tion d’un salaire à vie, organise à Lille une dis­cus­sion publique avec Selma James et que je la rencontre. Quelques semaines plus tôt, elle avait accepté le principe d’un portrait dans la revue à condition que « le “je” ne soit pas aussi grand que le “nous” : tout ce que j’ai fait, c’était avec d’autres personnes », avait-elle insisté. C’est donc aux côtés de trois de ses camarades de longue date, Cristel Amiss, Benoît Martin et Nina López, sa compagne, qu’elle a accepté de retracer son parcours intime et politique.

Une enfance ouvrière

Selma James est née Selma Deitch, en 1930 à Brooklyn (États-Unis), dans un quartier ouvrier juif. Sa mère, qui a commencé à tra­vailler à l’usine à 12 ans, est au foyer depuis la naissance de ses trois filles et organise des mobi­li­sa­tions de femmes contre les expul­sions locatives ou pour l’obtention d’aides sociales. Son père, qui a émigré de Pologne, est camion­neur et syn­di­ca­liste, en lutte à la fois contre les patrons et la mafia, ce qui lui vaut arres­ta­tions et passages à tabac. Il s’oppose aussi au sionisme. « En tant qu’ouvriers juifs inter­na­tio­na­listes, nous consi­dé­rions que le monde entier était notre nation, ça nous semblait absurde d’en reven­di­quer une spé­ci­fi­que­ment pour les Juifs », explique celle qui se définit comme « anti­sioniste de naissance » et est toujours très impliquée dans les mou­ve­ments de soutien à la Palestine, notamment en tant que coor­di­na­trice de la branche lon­do­nienne du Réseau inter­na­tio­nal juif anti­sio­niste, Ijan.

Affiche créée en 1975 à Toronto pour la campagne Wages for Housework, 
qui revendiquait un salaire pour le travail ménager effectué par les femmes.
Wages for Housework archives, Crossroads Women’s Centre
Affiche créée en 1975 à Toronto pour la campagne Wages for Housework,
qui reven­di­quait un salaire pour le travail ménager effectué par les femmes.
Crédit : Wages for Housework archives, Crossroads Women’s Centre


Élevée dans un milieu très politisé, Selma James s’engage très jeune. Elle a 6 ans quand la révo­lu­tion espagnole éclate. Tandis que des adultes du quartier partent se battre en Espagne ou orga­nisent la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, elle récupère, avec d’autres enfants des environs, les papiers métal­liques des paquets de ciga­rettes, qui, leur dit-on, servent à la fabri­ca­tion de balles pour armer les révo­lu­tion­naires espagnol·es. À 15 ans, elle décide de rejoindre une des orga­ni­sa­tions de la gauche radicale dont le quartier regorge. Elle arrête son choix sur la tendance Johnson-Forest, où milite sa sœur aînée. Ce courant du Workers Party a été fondé en 1941 par Cyril Lionel Robert « CLR » James, théo­ri­cien et militant marxiste anti-impérialiste noir, né à Trinité-et-Tobago, Raya Dunayevskaya, elle aussi théo­ri­cienne, ancienne secré­taire de Trotski, Juive d’origine ukrai­nienne, et Grace Lee Boggs, féministe marxiste d’origine chinoise. « J’ai tout de suite vu qu’il et elles étaient différent·es : c’était les seul·es qui pensaient que nous pouvions gagner. Mais aussi, ils et elles étaient anti­ra­cistes, et c’était très important pour moi. » Elle y apprend à militer, découvre la cama­ra­de­rie politique et se forme, dans les cours dispensés par CLR James, à l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et de la révo­lu­tion haïtienne, dont il est un spé­cia­liste renommé.

Une stratégie de l’autonomie des luttes

Depuis 2024, grâce aux éditions Premiers Matins de novembre, le lectorat français a accès à une antho­lo­gie de textes de Selma James : Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie. Les essais, allo­cu­tions publiques ou récits de lutte publiés entre les années 1970 et les années 2020 par la militante mettent en lumière une histoire politique souvent oubliée. On y découvre une stratégie, celle de l’autonomie des luttes, qu’elle énonce dès 1974 dans la revue marxiste noire Race Today : « Jusqu’à présent, beaucoup d’entre nous ont été sommé·es de sacrifier nos besoins au nom d’un intérêt plus grand, mais qui n’était jamais assez grand pour nous inclure. Nous avons donc appris avec amertume que rien d’unifié ou de révo­lu­tion­naire ne sera formé avant que chaque fraction de la classe exploitée fasse valoir son propre pouvoir autonome. »

Refusant la hié­rar­chie entre les luttes, elle prône également la recherche d’alliances, seul moyen, selon elle, de faire aboutir les reven­di­ca­tions. Ces alliances ne peuvent passer que par la recon­nais­sance préalable des rapports de domi­na­tion entre « les dif­fé­rents secteurs de la classe ouvrière » et de leurs combats spé­ci­fiques. « Plus nous parvenons à prendre en compte […] les divisions liées à la race, à la natio­na­li­té, aux revenus, au Sud ou au Nord, au milieu urbain ou rural, à l’âge, au sexe, à la sexualité, aux handicaps, à l’(il)légalité et à toutes leurs com­bi­nai­sons, moins elles nous divisent. Le pouvoir de chaque secteur peut alors devenir un pouvoir pour tous·tes. »

Le tournant de la maternité

À 17 ans, Selma James termine le lycée, se marie avec un camarade ouvrier « pour échapper à la famille » et déménage à Los Angeles. Leur fils naît un an plus tard, et tout bascule. « Soudain, je voyais tout dif­fé­rem­ment, se souvient-elle : l’ampleur de notre travail invisible, notre colère contre la pauvreté et la dépen­dance aux hommes. J’ai pris conscience que les femmes et les hommes ne vivaient vraiment pas dans le même monde. » Avec deux camarades, elle monte le groupe femmes au sein de la tendance Johnson-Forest. CLR James, qui « n’avait jamais entendu des femmes au foyer de la classe ouvrière parler de leur vie », la pousse à écrire un pamphlet. Travaillant comme serveuse puis ouvrière à la chaîne, elle peine à s’y mettre pendant plusieurs mois, mais, à 22 ans, finit par rédiger A Woman’s Place en une journée – il deviendra le pamphlet le plus lu de l’organisation. Ce texte, qui décrit les condi­tions de vie des femmes de la classe ouvrière, préfigure le combat autour du travail ménager qu’elle portera vingt ans plus tard avec Wages for Housework. Elle y raconte l’isolement des femmes mariées, la répé­ti­tion sans fin des tâches ménagères – qu’elle qualifie d’« orga­ni­sa­tion inhumaine » – ou encore la double journée des ouvrières, avec le travail domes­tique qui les attend à la fin de leur journée de travail salarié. Mais elle souligne aussi que « chaque femme dans son foyer fait la révo­lu­tion » en ins­tau­rant un rapport de force vis-à-vis de son mari. Et que les femmes peuvent compter les unes sur les autres pour s’entraider en se ras­sem­blant entre voisines dans les cours d’immeuble ou entre ouvrières autour de la chaîne de production.


Selma James est aussi connue pour ses enga­ge­ments anti­ra­cistes et anti­co­lo­nia­listes. En 1955, séparée de son mari depuis quelque temps, elle quitte les États-Unis avec son fils pour rejoindre à Londres CLR James, qui a perdu son titre de séjour étasunien du fait de ses activités poli­tiques. Elle l’épouse, prend son nom de famille, puis part avec lui vivre quelques années à Trinité-et-Tobago pour soutenir le mouvement d’indépendance et de construc­tion d’une fédé­ra­tion cari­béenne. Ces années consti­tuent une autre charnière dans son parcours militant : elle observe les stra­té­gies des femmes pour se libérer d’une partie du travail ménager et par­ti­ci­per à la lutte d’indépendance. Elle découvre aussi les obstacles majeurs auxquels font face les mou­ve­ments de déco­lo­ni­sa­tion, notamment socia­listes, comme à Trinité-et-Tobago, où la fédé­ra­tion échoue, au Ghana, où CLR James est convié par le leader indé­pen­dan­tiste Kwame Nkrumah, ou en Tanzanie2Dans la décla­ra­tion d’Arusha en 1967, le président socia­liste tanzanien Julius Nyerere reconnaît l’importance du travail invisible et non rémunéré des femmes, le qualifie d’essentiel à la réussite de l’utopie socia­liste et propose de le compter dans l’économie nationale. : les États impé­ria­listes sabotent ces mou­ve­ments, usant de leur puissance militaire ou cor­rom­pant une partie des élites indé­pen­dan­tistes. Elle en retient que « le capital peut tout acheter, jusqu’au mouvement d’indépendance pour lequel des personnes ont donné leur vie », et que, par consé­quent, « dans nos col­lec­tifs, il faut se former à iden­ti­fier et gérer nos ambitions per­son­nelles pour qu’elles ne prennent pas le dessus sur la lutte. Le capi­ta­lisme, on doit aussi le combattre en nous. »


Quand le couple rentre à Londres en 1962, Selma James fréquente les militant·es anti­co­lo­nia­listes caribéen·nes ou encore les British Black Panthers. Elle devient secré­taire orga­ni­sa­trice de la Campagne contre la dis­cri­mi­na­tion raciale, un groupe de pression qui vise à faire changer certaines lois racistes. Cet enga­ge­ment anti­ra­ciste, tout aussi fon­da­men­tal pour elle que la cause des femmes, est l’une des raisons pour les­quelles, à la fin des années 1970, quelque temps après le lancement de Wages for Housework, des dis­sen­sions éclatent entre elle et d’autres fon­da­trices de la campagne. « Aux États-Unis, on a fait une guerre civile sur la question de l’esclavage, explique-t-elle. Le mouvement noir a ensuite été la figure de proue des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion des années 1960. Alors, en tant que militant·e, c’était impen­sable de faire de la lutte des classes et du féminisme sans anti­ra­cisme ! » Depuis lors, Selma James est très critique des mou­ve­ments fémi­nistes dominants, qui, selon elle, « n’aiment pas les femmes de la base » et font du gate­kee­ping, c’est-à-dire restreignent l’accès de la lutte à certaines caté­go­ries de femmes : relé­ga­tion des mili­tantes noires, rejet des les­biennes (dans les années 1970) et des femmes trans (aujourd’hui), mépris pour les tra­vailleuses du sexe, les mères et les femmes au foyer… Après ces conflits au sein de Wages for Housework, les groupes new-yorkais et italiens sont dissous et la campagne se poursuit aux États-Unis notamment avec les mili­tantes noires, tandis qu’au Royaume-Uni, Selma James la redéploie avec d’autres camarades, dont Nina López.

Selma James, au centre, avec ses camarades de lutte de longue date (de gauche à droite) Benoît Martin, Cristel Amiss et Nina López. Ici, à l’occasion d’une table ronde sur le travail, à Lille 
le 2 mars 2025. 
Aimée Thirion pour La Déferlante
Selma James, au centre, avec ses camarades de lutte de longue date (de gauche à droite) Benoît Martin, Cristel Amiss et Nina López. Ici, à l’occasion d’une table ronde sur le travail, à Lille le 2 mars 2025. Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Les deux femmes se connaissent depuis 1976. Selma James vient alors de cofonder, dans un squat londonien, le Crossroads Women’s Centre (« Centre des femmes », dont le nom signifie « carrefour » ou « inter­sec­tion » en français), un lieu qui deviendra essentiel pour les mobi­li­sa­tions fémi­nistes des décennies à venir. C’est à la suite de l’évacuation forcée du squat que Selma James et Nina López se ren­contrent. « On était en réunion, on parlait d’un grand bâtiment à occuper et j’ai dit qu’on n’allait jamais pouvoir le tenir, se souvient cette dernière. Après, Selma est venue discuter avec moi pour com­prendre pourquoi je n’étais pas d’accord. Elle ne m’a pas convain­cue, mais je me suis dit : “Elle est géniale !” » Le nouveau Crossroads fermera au bout de deux semaines : « On a fini par squatter un lieu plus petit », dit en souriant Nina López. Menacées à nouveau, elles occupent la mairie de secteur et récoltent des milliers de signa­tures de soutien. Les autorités, sous pression, leur accordent un bail précaire pour 1 livre sym­bo­lique par mois. « Ça a duré dix-sept ans, ajoute Selma James, jusqu’à ce qu’on puisse acheter notre propre lieu », à Kentish Town, dans le nord-ouest de Londres, où Crossroads est toujours installé aujourd’hui.


Leur relation intime débute bien des années plus tard, mais Selma James entre­tient, depuis la fin des années 1970 et sa sépa­ra­tion avec CLR James, des relations avec des femmes. « Pour moi, cela n’a pas constitué une bascule comme la maternité l’avait fait, car je militais, je luttais, je vivais déjà entourée de femmes tous les jours. » Lesbienne, bisexuelle, queer… Selma James explique ne s’être jamais, jusqu’à aujourd’hui, iden­ti­fiée à une orien­ta­tion sexuelle en par­ti­cu­lier, ou plutôt aux termes qui les défi­nissent. « Au sein de Wages due Lesbians [le collectif lesbien autonome de Wages for Housework], il y avait beaucoup de fluidité : certaines sortaient uni­que­ment avec des femmes, d’autres ont eu des relations longues avec des femmes, puis avec des hommes, et inver­se­ment… Mais nous étions toutes ensemble, dans la lutte pour la rému­né­ra­tion du travail ménager. »


En cinquante ans d’existence, le centre Crossroads a été la base stra­té­gique de nom­breuses mobi­li­sa­tions. En novembre 1982, des tra­vailleuses du sexe y orga­nisent l’occupation de l’église de Holy Cross, masques noirs sur les yeux, pour protester contre la répres­sion policière et les dis­cri­mi­na­tions. Selma James est choisie pour être leur porte-parole. À l’époque, un journal se vante d’avoir « démasqué » celle qu’il décrit comme une « pro­tes­ta­taire pro­fes­sion­nelle » et la surnomme « the rebel with one cause after another » (« la rebelle qui va d’une cause à l’autre3Jeu de mots en référence à Rebel Without a Cause, titre d’un film phare des années 1950, en français La Fureur de vivre. »).

En novembre 1982, le Collectif anglais des prostituées organise l’occupation de l’église de Holy Cross, à Londres, pour protester contre le racisme dans la police et la répression policière. Selma James a été porte-parole du mouvement pendant les douze jours d’occupation. 
English Collective of Prostitutes (ECP)
En novembre 1982, le Collectif anglais des pros­ti­tuées organise l’occupation de l’église de Holy Cross, à Londres, pour protester contre le racisme dans la police et la répres­sion policière. Selma James a été porte-parole du mouvement pendant les douze jours d’occupation.
Crédit : English Collective of Prostitutes (ECP)

Enfin, c’est à partir de ce lieu que Selma James, Nina López et d’autres pour­suivent l’héritage de Wages for Housework, jusqu’à gagner, grâce à une mobi­li­sa­tion d’envergure inter­na­tio­nale au cours de la Décennie des Nations unies pour les femmes (Nairobi 1985 — Pékin 1995), que les gou­ver­ne­ments comp­ta­bi­lisent la valeur éco­no­mique du travail non rémunéré, qu’il soit effectué à la maison, pour la com­mu­nau­té ou dans les champs. Elles tissent des liens avec des col­lec­tifs de femmes des pays du Sud global, autour de questions comme l’agriculture de sub­sis­tance, l’extractivisme, l’impérialisme, ou encore la répa­ra­tion post­co­lo­niale, comme l’explique leur camarade Cristel Amiss, qui appar­tient au groupe Women of Colour de la campagne et travaille étroi­te­ment avec un groupe de deman­deuses d’asile qui se réunit à Crossroads : « Nous reven­di­quons le droit de vivre où nous voulons et d’avoir un salaire en répa­ra­tion du fait que nos pays ont été pillés par les puis­sances colo­niales pendant des siècles et qu’ils y ont aussi provoqué des guerres pour les intérêts des mul­ti­na­tio­nales. » Cette coalition a lancé, le 8 mars 2000, une grève mondiale des femmes, un mouvement qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Enfin, au moment de la pandémie de Covid-19, Selma James et Nina López élar­gissent la reven­di­ca­tion du salaire ménager à celle d’un « revenu de soin pour le peuple et la planète » : il s’agit d’assurer des salaires décents aux travailleur·euses du soin pas ou peu rémunéré·es, mais aussi aux personnes qui luttent pour la justice cli­ma­tique, les communs4Les communs désignent les res­sources gérées de manière col­lec­tive par une com­mu­nau­té selon des règles d’accès et de partage établies par celle-ci. et les com­mu­nau­tés – souvent des femmes, des paysannes, des pays du Sud.

Selma James, première personne assise à gauche, militante antisioniste, participant à la manifestation pour Gaza à Londres, le 11 octobre 2025. 
Evie
Selma James, première personne assise à gauche, militante anti­sio­niste,
par­ti­ci­pant à la mani­fes­ta­tion pour Gaza à Londres, le 11 octobre 2025. Crédit : Evie

Au fil d’une vie passée à militer, Selma James a connu décon­ve­nues et ruptures poli­tiques. À 95 ans, comment garde-t-elle l’élan pour lutter ? « Mon énergie per­son­nelle faiblit parfois, mais j’ai celle d’un réseau inter­na­tio­nal de camarades déterminé·es à changer ce monde, répond-elle. Et j’ai aussi celle que ma colère me donne. » Des motifs de colère, le monde n’a jamais manqué de lui en fournir, encore moins aujourd’hui. Mais elle explique que, pour tenir, il est pri­mor­dial de célébrer chaque victoire, si petite soit-elle, et de la rendre publique. « On est conscient·es que la situation est terrible, ça fait des mois qu’on lutte contre le génocide à Gaza sans réussir à l’arrêter. Mais on doit construire sur ces petites victoires parce que la seule pos­si­bi­li­té qu’on a, c’est de renforcer le mouvement social. » Et pour cela, explique-t-elle, être inter­na­tio­na­listes est un atout : « On voit des camarades gagner ailleurs, dans des contextes parfois beaucoup plus dif­fi­ciles que les nôtres, des dic­ta­tures… Et ça, ça donne beaucoup d’énergie. » Dans le contexte actuel de vague réac­tion­naire et bel­li­ciste, les ensei­gne­ments stra­té­giques de Selma James, son recul his­to­rique et son approche inter­na­tio­nale de la lutte per­mettent de ne pas céder au désespoir et à la démobilisation. •

Selma James en 8 dates

1930

Naissance à Brooklyn, aux États-Unis.

1953

Publication du pamphlet A Woman’s Place.

1955

Selma James quitte les États-Unis avec son fils.

1958

Elle s’installe à Trinité-et-Tobago.

1972

Publication de The Power of Women and the Subversion of the Community (Le Pouvoir des femmes et la sub­ver­sion sociale).

1973

Lancement de la Campagne pour un salaire du travail ménager.

2000

Appel à la grève mondiale des femmes.

2020

Lancement de la campagne pour un revenu de soin pour le peuple et la planète.

  • 1
    Pour les autrices, les femmes sont des « ouvrières de la maison » non rému­né­rées, assignées au « travail repro­duc­tif », c’est-à-dire au fait de prendre soin, éduquer, préparer les repas, assurer le bien-être des membres du foyer, etc. Et le capital s’approprie ce travail gra­tui­te­ment alors qu’il lui permet de disposer d’ouvrier·es et de futurs ouvrier·es nourri·es, vêtue·s et reposé·es. ↩︎
  • 2
    Dans la décla­ra­tion d’Arusha en 1967, le président socia­liste tanzanien Julius Nyerere reconnaît l’importance du travail invisible et non rémunéré des femmes, le qualifie d’essentiel à la réussite de l’utopie socia­liste et propose de le compter dans l’économie nationale.  ↩︎
  • 3
    Jeu de mots en référence à Rebel Without a Cause, titre d’un film phare des années 1950, en français La Fureur de vivre. ↩︎
  • 4
    Les communs désignent les res­sources gérées de manière col­lec­tive par une com­mu­nau­té selon des règles d’accès et de partage établies par celle-ci. ↩︎

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Mathilde Blézat

Mathilde Blézat est journaliste et autrice spécialisée dans les sujets d’éducation, de l’autodéfense féministe et du handicap. Elle a participé à l’écriture du manuel Notre corps, nous mêmes (Hors d’atteinte, 2020) et publié Pour l’autodéfense féministe (Éditions de la dernière lettre, 2022). Voir tous ses articles

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