Venezuela : les militant·es des droits humains, vigies de la démocratie

Presque un mois après l’attaque sur le Venezuela et l’enlèvement du président Nicolás Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2026, fémi­nistes, défenseur·euses des droits humains et syn­di­ca­listes, décimé·es par douze années de répres­sion, tentent de recons­truire leurs rangs dans un pays désormais sous tutelle de Washington.
Publié le 29/01/2026

Un peu partout dans le pays, des familles et des militant·es des droits humains attendent la libé­ra­tion des prisonnier·es poli­tiques promise dès le 8 janvier 2026 par le président de l’Assemblée nationale. Crédit photo : Pedro Mattey, AFP

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« Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est parvenu à faire ce que personne n’avait réussi aupa­ra­vant », lance Samuel Bravo, un tra­vailleur social franco-vénézuélien rencontré à Caracas. Comme beaucoup de militant·es issu·es de la société civile, il se félicite d’être débar­ras­sé du président Nicolás Maduro.

« Nous avons manifesté, nous avons négocié, nous avons voté, et nous n’avions jamais réussi à le mettre dehors », résume-t-il. Au Venezuela, où douze années de pouvoir auto­ri­taire ont pro­fon­dé­ment fragilisé l’opposition politique, les acti­vistes engagé·es dans les luttes sociales, fémi­nistes et pour les droits humains entre­tiennent aujourd’hui l’espoir commun d’un retour à l’État de droit impli­quant l’arrêt de la répres­sion du mouvement social.

Quatre semaines après le coup de force de Donald Trump qui a fait une centaine de morts, Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente, est à la tête d’un pays sous tutelle éta­su­nienne. La tran­si­tion du Venezuela vers l’économie de marché est déjà à l’œuvre : une loi sur les hydro­car­bures a aussitôt été votée qui facilite l’installation d’entreprises privées étran­gères – prin­ci­pa­le­ment éta­su­niennes – dans le pays.

Les droits humains au second plan

Poussé par l’administration Trump, le président de l’Assemblée nationale véné­zué­lienne a annoncé le 8 janvier 2026 la libé­ra­tion d’un grand nombre de prisonnier·es poli­tiques. Des remises en liberté qui se font pourtant au compte-goutte. « Il n’y a quasiment pas d’avancées en matière de droits humains », déplore l’avocate Ana Leonor Acosta, coor­di­na­trice générale de l’ONG locale Coalition pour les droits humains et la démo­cra­tie. Elle reste sur ses gardes : « Depuis les élections de 2024, nous vivons dans un climat de terreur. » En juillet de cette année-là, Nicolás Maduro s’est déclaré vainqueur d’un scrutin pré­si­den­tiel sur lequel pèsent de lourds soupçons de fraude, pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions d’ampleur à travers tout le pays. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, 2 000 personnes ont été jetées en prison, parmi les­quelles un grand nombre d’activistes du mouvement social.


« Il faut mettre fin à la répres­sion. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ »
Andrea, militante féministe vénézuélienne


« Je connais beaucoup de gens, des ami·es, des collègues, qui ont dû s’exiler », explique Andrea, une militante féministe qui témoigne sous un prénom d’emprunt. Car par­ti­cu­liè­re­ment depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro en 2013, lutter pour la léga­li­sa­tion de l’avortement, diffuser des films LGBTQIA+, dénoncer des dis­cri­mi­na­tions peut mener derrière les barreaux. Elle cite l’exemple, médiatisé au-delà des fron­tières, de l’avocate Martha Lía Grajales, arrêtée en août 2025 après une mani­fes­ta­tion de soutien au mouvement des mères de prisonnier·es politiques.

Au total, c’est près de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur une popu­la­tion d’environ 30 millions) qui ont quitté leur pays « en quête de pro­tec­tion ou d’une vie meilleure », selon l’ONU. Et près de 18 000 civil·es qui, depuis 2016, ont été assassiné·es par la force publique. « Je fais profil bas, confie Andrea. Mon passeport a été révoqué et je ne peux pas sortir du pays ». L’annulation ou la révo­ca­tion des pas­se­ports de citoyen·nes vénézuélien·nes sont des mesures répres­sives mises en place par les autorités après la réélec­tion contestée de Nicolás Maduro en 2024 qui visent à res­treindre la liberté de cir­cu­la­tion des militant·es. Malgré la déca­pi­ta­tion du régime, le 3 janvier dernier : « L’appareil répressif étatique est intact », rapporte l’avocate Ana Leonor Acosta.

Entre espoir et résignation

Malgré les menaces qui pèsent sur elles et eux, les acti­vistes pour les droits humains et sociaux se posi­tionnent en vigie d’une démo­cra­tie véné­zué­lienne en lambeaux. « Il faut, dans un premier temps, mettre fin à la répres­sion, et permettre le retour de nos camarades de lutte exilé·es. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ », affirme Andrea. Mais la militante féministe reste prudente : « les réformes éco­no­miques, avec pour effet la baisse de l’inflation, pour­raient améliorer très vite le quotidien des Vénézuélien·nes » et ainsi faire passer au second plan la nécessité des avancées sociales, la libé­ra­tion des prisonnier·es et le réta­blis­se­ment de la liberté d’expression. D’autant que beaucoup en sont bien conscients·es : l’intérêt de Washington pour le pays est avant tout éco­no­mique. « Le gou­ver­ne­ment de Donald Trump n’a que faire des droits humains, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe à Minneapolis ! », souligne la socio­logue Lissette González qui, depuis le Venezuela, imagine le pire : « La répres­sion pourrait être soutenue par Washington, avec plus de savoir-faire encore, grâce au soutien financier et tech­no­lo­gique des services de ren­sei­gne­ments étasuniens. »

La solution pour les représentant·es du mouvement social véné­zué­lien ? Une grande « soli­da­ri­té inter­na­tio­na­liste par le bas », répond Yoletty Bracho, politiste et maîtresse de confé­rences à l’université d’Avignon. La capacité des Vénézuélien·nes « à contenir la vocation impé­ria­liste et extrac­ti­viste des États-Unis est très faible », se désole Lisette González. Pour le moment, personne parmi les acti­vistes resté·es au Venezuela, ne parvient à imaginer comment le pays pourra se défaire de l’encombrante tutelle des États-Unis.

Alice Campaignolle

Journaliste indépendante basée en Amérique du Sud depuis 10 ans, elle couvre l’actualité au Venezuela pour plusieurs médias francophones, dont Mediapart, TV5 Monde et Radio France. Voir tous ses articles

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