Dans son courrier aux parents, le ministre de l’Éducation nationale dit observer une « banalisation de la violence, extrême, qui plus est ». Partagez-vous ce constat ?
On ne peut pas nier la survenue d’un certain nombre d’actes violents à l’école depuis le début de l’année 2025. Mais ces actes ne sont pas uniquement le fait des enfants, loin de là. Je pense par exemple au suicide, en septembre 2025, de Caroline Grandjean, cette professeure des écoles qui a subi du harcèlement lesbophobe venu des adultes.
La démarche de ce courrier s’inscrit dans une vision ancienne de l’école et témoigne d’un comportement paternaliste vis-à-vis des parents de la part d’un ministre qui se pose en autorité. Il est plus facile de pointer du doigt la manière dont les parents élèvent leurs enfants que d’interroger notre responsabilité collective dans la survenue des violences scolaires.
Il insiste en revanche sur le rôle joué par « les centaines de milliers de personnels »des écoles, envers lesquels les élèves et parents d’élèves seraient, selon lui, « redevables ». Que vous inspire cet argument ?
J’aimerais rappeler que l’école manque cruellement de personnels médico-sociaux : tous niveaux et tous établissements confondus, on compte actuellement 700 médecins et 8 000 infirmier·es, pour 12 millions d’élèves. Les recrutements prévus par le budget 2026 sont en deçà des besoins. Qui plus est, ces postes ne seront peut-être pas tous pourvus dans les années à venir du fait du manque d’attractivité de l’Éducation nationale, notamment en raison des faibles salaires proposés. Si on ouvre des postes mais qu’on ne donne pas les moyens de travailler dans de bonnes conditions, cette campagne de recrutement est un jeu de dupes.
Parallèlement, 4 000 postes d’enseignant·es vont être supprimés à la rentrée prochaine. Ces choix comptables ont des conséquences indirectes sur la santé mentale des enfants. Avec 28 élèves par classe, on ne peut ni détecter les situations de violence ni celles de mal-être.
Les violences commises par les adultes sur les enfants ne sont nulle part abordées dans la lettre. Qu’est-ce que cela révèle ?
Le ministre occulte la violence de l’institution pour se concentrer sur celle des élèves, dont les parents seraient les premiers responsables. Sa lettre évoque bien le harcèlement dont sont victimes les enfants, mais elle en occulte la dimension intersectionnelle. À travers le harcèlement, on voit des enfants subir des violences racistes, LGBTphobes et sexistes, un angle invisibilisé par l’institution. Les violences commises sur les enfants par les adultes ont cours depuis très longtemps et sont enracinées dans des rapports sociaux, comme l’a révélé l’affaire de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram qui a émergé médiatiquement fin 2023.
« Alors qu’elle porte une mission de protection de l’enfance, l’école génère elle-même de la violence en son sein. »
Par ailleurs, le fait qu’il ne s’adresse qu’aux parents et non aux personnes concernées – les enfants – entretient les rapports de domination au sein de l’institution scolaire. Les enfants sont considéré·es comme des problèmes. Déjà en 2004, la loi interdisant les signes religieux à l’école – elle visait en particulier le voile – a renforcé cette perception à l’égard des jeunes filles musulmanes. Dans leurs rappels à l’ordre et à l’autorité, les établissements ont tendance à créer des distinctions entre les enfants, en fonction notamment de leur religion réelle ou supposée. Alors qu’elle porte une mission de protection de l’enfance contre les dangers venant de l’extérieur, l’école génère elle-même de la violence en son sein.
Cette question de la violence institutionnelle en milieu scolaire est au cœur de la proposition de loi déposée le 28 janvier par Violette Spillebout (Renaissance) et Paul Vannier (La France insoumise), issue de leurs travaux d’enquête parlementaire (lire notre encadré). Ne tient-on pas, avec ce texte, un début de solution ?
Leur méthode de travail doit être saluée : il et elle ont impliqué de nombreux acteurs et actrices concerné·es, entre autres des associations de victimes. Cette proposition, si elle est adoptée, aura un effet symbolique de reconnaissance de la violence institutionnelle. Mais elle va se heurter à la réalité de l’Éducation nationale : une énorme machine qui a des besoins importants en matière de formation, de prévention et de protection des enfants contre les violences. On peut produire beaucoup de lois, mais elles ne peuvent pas être appliquées sans argent. Or, le budget de l’État n’est pas au beau fixe et le projet du gouvernement n’est pas d’investir des millions dans la lutte contre les violences. On en a eu la démonstration avec la promulgation du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (Évars) à la rentrée 2025. C’est une victoire de longue haleine pour les syndicats et les associations. Mais dans les établissements, les moyens pour le mettre en œuvre – formation des enseignant·es en tête – sont toujours absents.
Une proposition de loi contre les violences en milieu scolaire
Déposée le 28 janvier 2026 devant l’Assemblée nationale, la proposition de loi des député·es Violette Spillebout (Renaissance) et Paul Vannier (La France insoumise) est l’aboutissement de cinq mois d’enquête et d’auditions parlementaires organisées début 2025. Après un premier article reconnaissant les violences subies par les enfants dans le milieu scolaire et l’omerta qui a contribué à les faire perdurer, le texte transpartisan propose la création d’un fonds d’indemnisation pour les victimes. Il suggère aussi d’étendre l’obligation de présenter un « certificat d’honorabilité » pour toutes les personnes intervenant en milieu scolaire. La proposition de loi renforce aussi les sanctions contre les auteur·ices de violences et modifie les conditions de la prescription. Elle n’a pas encore été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

