Violences scolaires : « Avec 28 élèves par classe, on ne peut pas détecter les enfants qui vont mal »

Le 12 février dernier, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray adressait aux parents d’élèves une lettre leur demandant de « renforcer leur impli­ca­tion dans la pré­ven­tion, la détection et la lutte contre la violence » à l’école. À l’instar de nombre d’enseignant·es, Marion Maurice-Jasseron, cose­cré­taire du syndicat SUD éducation, s’alarme de cette ini­tia­tive qui fait porter la res­pon­sa­bi­li­té des violences scolaires aux élèves et à leurs familles, et invi­si­bi­lise les man­que­ments de l’Éducation nationale.
Publié le 26/02/2026

Dans sa « Lettre aux parents », le ministre de l’Éducation nationale appelle à un sursaut collectif « pour lutter contre les violences à l’école ». Crédit : Arnaud ROBIN / Divergence images

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Dans son courrier aux parents, le ministre de l’Éducation nationale dit observer une « bana­li­sa­tion de la violence, extrême, qui plus est ». Partagez-vous ce constat ?

On ne peut pas nier la survenue d’un certain nombre d’actes violents à l’école depuis le début de l’année 2025. Mais ces actes ne sont pas uni­que­ment le fait des enfants, loin de là. Je pense par exemple au suicide, en septembre 2025, de Caroline Grandjean, cette pro­fes­seure des écoles qui a subi du har­cè­le­ment les­bo­phobe venu des adultes.

La démarche de ce courrier s’inscrit dans une vision ancienne de l’école et témoigne d’un com­por­te­ment pater­na­liste vis-à-vis des parents de la part d’un ministre qui se pose en autorité. Il est plus facile de pointer du doigt la manière dont les parents élèvent leurs enfants que d’interroger notre res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive dans la survenue des violences scolaires.

Il insiste en revanche sur le rôle joué par « les centaines de milliers de per­son­nels »des écoles, envers lesquels les élèves et parents d’élèves seraient, selon lui, « rede­vables ». Que vous inspire cet argument ?

J’aimerais rappeler que l’école manque cruel­le­ment de per­son­nels médico-sociaux : tous niveaux et tous éta­blis­se­ments confondus, on compte actuel­le­ment 700 médecins et 8 000 infirmier·es, pour 12 millions d’élèves. Les recru­te­ments prévus par le budget 2026 sont en deçà des besoins. Qui plus est, ces postes ne seront peut-être pas tous pourvus dans les années à venir du fait du manque d’attractivité de l’Éducation nationale, notamment en raison des faibles salaires proposés. Si on ouvre des postes mais qu’on ne donne pas les moyens de tra­vailler dans de bonnes condi­tions, cette campagne de recru­te­ment est un jeu de dupes.

Parallèlement, 4 000 postes d’enseignant·es vont être supprimés à la rentrée prochaine. Ces choix comp­tables ont des consé­quences indi­rectes sur la santé mentale des enfants. Avec 28 élèves par classe, on ne peut ni détecter les situa­tions de violence ni celles de mal-être.

Les violences commises par les adultes sur les enfants ne sont nulle part abordées dans la lettre. Qu’est-ce que cela révèle ?

Le ministre occulte la violence de l’institution pour se concen­trer sur celle des élèves, dont les parents seraient les premiers res­pon­sables. Sa lettre évoque bien le har­cè­le­ment dont sont victimes les enfants, mais elle en occulte la dimension inter­sec­tion­nelle. À travers le har­cè­le­ment, on voit des enfants subir des violences racistes, LGBTphobes et sexistes, un angle invi­si­bi­li­sé par l’institution. Les violences commises sur les enfants par les adultes ont cours depuis très longtemps et sont enra­ci­nées dans des rapports sociaux, comme l’a révélé l’affaire de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram qui a émergé média­ti­que­ment fin 2023.


« Alors qu’elle porte une mission de pro­tec­tion de l’enfance, l’école génère elle-même de la violence en son sein. »


Par ailleurs, le fait qu’il ne s’adresse qu’aux parents et non aux personnes concer­nées – les enfants – entre­tient les rapports de domi­na­tion au sein de l’institution scolaire. Les enfants sont considéré·es comme des problèmes. Déjà en 2004, la loi inter­di­sant les signes religieux à l’école – elle visait en par­ti­cu­lier le voile – a renforcé cette per­cep­tion à l’égard des jeunes filles musul­manes. Dans leurs rappels à l’ordre et à l’autorité, les éta­blis­se­ments ont tendance à créer des dis­tinc­tions entre les enfants, en fonction notamment de leur religion réelle ou supposée. Alors qu’elle porte une mission de pro­tec­tion de l’enfance contre les dangers venant de l’extérieur, l’école génère elle-même de la violence en son sein.

Cette question de la violence ins­ti­tu­tion­nelle en milieu scolaire est au cœur de la pro­po­si­tion de loi déposée le 28 janvier par Violette Spillebout (Renaissance) et Paul Vannier (La France insoumise), issue de leurs travaux d’enquête par­le­men­taire (lire notre encadré). Ne tient-on pas, avec ce texte, un début de solution ?

Leur méthode de travail doit être saluée : il et elle ont impliqué de nombreux acteurs et actrices concerné·es, entre autres des asso­cia­tions de victimes. Cette pro­po­si­tion, si elle est adoptée, aura un effet sym­bo­lique de recon­nais­sance de la violence ins­ti­tu­tion­nelle. Mais elle va se heurter à la réalité de l’Éducation nationale : une énorme machine qui a des besoins impor­tants en matière de formation, de pré­ven­tion et de pro­tec­tion des enfants contre les violences. On peut produire beaucoup de lois, mais elles ne peuvent pas être appli­quées sans argent. Or, le budget de l’État n’est pas au beau fixe et le projet du gou­ver­ne­ment n’est pas d’investir des millions dans la lutte contre les violences. On en a eu la démons­tra­tion avec la pro­mul­ga­tion du programme d’éducation à la vie affective et rela­tion­nelle, et à la sexualité (Évars) à la rentrée 2025. C’est une victoire de longue haleine pour les syndicats et les asso­cia­tions. Mais dans les éta­blis­se­ments, les moyens pour le mettre en œuvre – formation des enseignant·es en tête – sont toujours absents.

Une proposition de loi contre les violences en milieu scolaire

Déposée le 28 janvier 2026 devant l’Assemblée nationale, la pro­po­si­tion de loi des député·es Violette Spillebout (Renaissance) et Paul Vannier (La France insoumise) est l’aboutissement de cinq mois d’enquête et d’auditions par­le­men­taires orga­ni­sées début 2025. Après un premier article recon­nais­sant les violences subies par les enfants dans le milieu scolaire et l’omerta qui a contribué à les faire perdurer, le texte trans­par­ti­san propose la création d’un fonds d’indemnisation pour les victimes. Il suggère aussi d’étendre l’obligation de présenter un « cer­ti­fi­cat d’honorabilité » pour toutes les personnes inter­ve­nant en milieu scolaire. La pro­po­si­tion de loi renforce aussi les sanctions contre les auteur·ices de violences et modifie les condi­tions de la pres­crip­tion. Elle n’a pas encore été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

Sylvie Fagnart

Journaliste indépendante au sein du collectif Hors cadre, elle s’intéresse au numérique et aux questions de genre. Elle travaille avec le magazine en ligne Chut! et l’émission « Affaires sensibles » sur France Inter. Dans le numéro Travailler, elle cosigne le focus sur le travail domestique et l’histoire d’un slogan. Voir tous ses articles

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