Le portail noir en fer forgé est toujours là. Ses arabesques dorées, qui lui donnent un style un peu baroque, ont passé les années sans encombre. Nous, non… Les années de lutte que nous avons traversées avec ma sœur aînée, Houda, que je viens de retrouver, ont laissé des blessures invisibles.

Cette photo et celles qui suivent ont été prises par Céline Martelet et Bushra Alzoubi, lors de leur séjour en Syrie en septembre 2025.
Près de quatorze ans après avoir dû fuir mon village pour échapper à un crime d’honneur, me revoilà devant chez moi, ce vendredi 26 septembre 2025, avec ma sœur, toutes deux cachées sous un niqab. Il n’est pas imposé par les nouvelles autorités syriennes mais beaucoup de femmes le portent dans les régions les plus conservatrices. Mes jambes tremblent, j’ai du mal à respirer, mon ventre se tord. Collée à Houda, je passe sans m’arrêter devant notre maison. Je jette un coup d’œil rapide, le temps de voir une femme parler à des enfants à travers le portail. Personne ne doit savoir que nous sommes de retour à Al-Musayfirah. Mes oncles veulent toujours nous tuer, nous effacer pour laver l’honneur de notre tribu. Pour eux, nous sommes des « putes », parce qu’il y a quatorze ans, nous avons osé discuter par téléphone avec d’autres hommes que ceux de notre famille. Aujourd’hui, ils ne vont plus se salir les mains eux-mêmes pour nous assassiner. Si on leur laisse quelques heures, ces hommes puissants sont capables de payer un tueur chargé de nous exécuter d’une rafale de kalachnikov depuis une moto. Je le sais, c’est une pratique courante en Syrie. Ma sœur le sait aussi. Nous sommes chez nos ennemis. Au bout de la rue, à l’écart des habitations, je peux enfin m’asseoir sur une grosse pierre. Mes jambes tremblent toujours. Je viens d’apercevoir, à l’entrée d’un bâtiment un peu en retrait, l’un de mes oncles paternels, un personnage redoutable et pervers, assis sur des marches. Je me souviens parfaitement de cet homme corpulent, âgé aujourd’hui de 36 ans.
Au bout d’une minute, je me relève. « On doit rentrer dans notre maison, c’est maintenant ou jamais ! » Ma sœur aînée hoche la tête. « Je n’osais pas te le proposer, j’ai peur pour toi. Mais oui, allons‑y. » Elle chuchote ; le voile rabattu sur le bas de son visage avale une partie de ses mots. Toujours serrées l’une contre l’autre, nous retournons vers le portail noir. Houda tambourine avec son poing sur le fer. J’implore alors ma sœur : « Il n’y a personne, partons. » Au fond de moi, je veux faire demi-tour, partir loin d’Al-Musayfirah. Mes jambes tremblent encore. C’est trop. Trop difficile de me retrouver sur le seuil de ma maison, celle que j’ai été forcée de quitter en mars 2012 en abandonnant mes cahiers où j’écrivais des petits mots avec mes amies, mes vêtements, mes photos. Mes souvenirs m’ont été arrachés. Houda ne m’écoute pas et continue à frapper sur le portail.

Le poids de la tribu
Houda est la première de notre adelphie de neuf enfants. Elle a toujours été la favorite de mon père, un homme doux qui travaillait la plupart du temps aux Émirats arabes unis. Elle avait le droit de sortir de la maison avec lui, d’aller à Deraa, à une quinzaine de kilomètres du village, parfois pour déguster un gâteau de la pâtisserie Lotus, la meilleure de la ville.
Pendant notre enfance, ma vie en Syrie se résume à ma chambre, l’école et la cuisine que ma mère m’ordonne de toujours nettoyer de fond en comble. Il y a aussi nos parcelles de vignes, où j’aime aller quand on m’envoie ramasser des feuilles pour préparer les yabragh, délicieux rouleaux farcis au riz et à la viande. Mon horizon est fait d’étendues de terre rouge parsemées de roches noires volcaniques. Je n’en ai pas conscience à l’époque mais je grandis au cœur d’une tribu connue et reconnue en Syrie : les Alzoubi. Elle compte plusieurs milliers de membres réparti·es principalement dans la province de Deraa. Aujourd’hui, j’aime dire que mon nom me précède ! Il marche devant moi, parle pour moi. Tout le monde connaît et respecte les Alzoubi.
Les tribus occupent dans mon pays une place essentielle : elles structurent la société depuis des siècles, bien avant l’avènement de l’islam. Leur fonctionnement repose sur un système patriarcal clairement établi : les hommes dirigent ; les femmes, dans l’ombre, éduquent leurs enfants à suivre les règles. Il n’y pas d’espace pour les sentiments, les émotions ni, bien sûr, pour les histoires d’amour. Tout cela est banni par les mères qui choisissent les épouses ou les époux de leurs enfants pour préserver la transmission des terres agricoles. Elles sont les gardiennes de ce système qui écrase leurs filles et leurs fils, comme un poison qui se transmet de génération en génération. Une autre forme d’héritage. Ma mère avait 13 ans lorsqu’elle a dû épouser mon père, âgé de 19 ans. Une union forcée qu’elle avait programmé de m’imposer également.
Au cœur de ce huis clos, la virginité des femmes avant leur mariage est une obsession. Elle est le symbole de la pureté de la famille, le reflet de sa loyauté à des traditions ancestrales et un outil de domination sur les filles. Nos corps appartiennent à notre tribu. Il m’a fallu des années pour me défaire de cette emprise. D’ailleurs, en suis-je vraiment totalement sortie ? Je me pose souvent la question.
En mars 2011, la Syrie se dresse contre le clan Assad, qui l’oppresse depuis quarante ans. Tout est parti de Deraa, à quelques kilomètres de là où je vis. Des adolescents sont arrêtés et torturés par le régime pour avoir osé écrire un message contre le dictateur sur le mur de leur école. Des dizaines, des centaines puis des milliers de personnes descendent dans la rue pour réclamer justice. Depuis son palais sur les hauteurs de Damas, le président Bachar al-Assad ordonne d’ouvrir le feu sur ces manifestant·es armé·es seulement de leurs slogans. Avec ma sœur, nous suivons cela de loin. Des amis que j’ai croisés sur les bancs de l’école sont tués. Tout le pays finit par se soulever. Des hommes prennent les armes pour résister, et ma tribu rejoint l’Armée syrienne libre, principal groupe opposé au régime. Nous sommes en guerre. J’ai 17 ans.
À la fin de cette année 2011 – je l’ai compris des années plus tard –, je commence inconsciemment ma propre révolution intime, au sein de ma famille. Je suis lycéenne et je me révolte systématiquement contre les ordres de l’un de mes frères. Un jour, il décide de me remettre « dans le droit chemin ». Pendant trois jours, enfermée dans ma chambre, je subis coups et tortures. En plein hiver, il ordonne à mes petits frères de verser sur moi de l’eau glacée et me laisse dans la pièce, sans chauffage. Il est cruel, sans limites et persuadé qu’il a le droit de me martyriser. Ma mère est témoin de tout cela mais ne cherche pas à stopper cette violence. Houda essaie de le raisonner pendant que je la supplie de me donner un médicament pour me tuer. J’ai bientôt 18 ans et je ne veux plus vivre. Quelques mois plus tard, en mars 2012, parce que je refuse de lui servir un thé, ce frère recommence à me frapper sans relâche. Désespérées, on décide, avec Houda, de le dénoncer aux soldats de Bachar al-Assad. Notre idée est seulement de faire stopper les coups, de donner une leçon à notre frère, de me venger. La caserne des militaires est à peine à une centaine de mètres de chez nous. Un soir, on monte sur le toit pour communiquer avec eux. On leur fait des signes et on leur fait comprendre qu’on souhaite leur parler. Eux nous indiquent que l’on doit laisser notre numéro de téléphone sur une feuille près de la fontaine, à l’entrée de notre quartier. Les soldats nous contactent, on leur explique ce que je subis et, peu de temps après, ils arrêtent mon frère. Dans leur caserne, il est passé à tabac. Les voisins entendent les coups et les cris de douleur. Il est relâché au bout de quelques heures et s’enfuit aussitôt vers la Jordanie, toute proche. Il n’a jamais su qu’on l’avait dénoncé. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais ma sœur et moi gardons contact avec deux jeunes soldats de la caserne, Hussein et Mohamed-Nour. On utilise le combiné portatif de la ligne fixe de la maison. On va se cacher derrière la maison dès que notre famille s’éloigne un peu.
Une violence sans limites
Je tombe éperdument amoureuse de Hussein. Je viens d’avoir 18 ans. Le pays est toujours en guerre et mon cœur vibre. Il est un peu plus âgé que moi. Par téléphone, il promet de m’emmener loin lorsqu’il aura terminé son service militaire. On imagine une vie à deux, je me mets à rêver d’un autre avenir. Houda, de son côté, vit le même amour interdit, à distance, avec Mohamed-Nour. Un jour, le téléphone portable de ce jeune soldat tombe en panne. Sans se méfier, Mohamed-Nour passe le déposer dans une boutique du village. Le réparateur est un opposant du régime Assad, un proche de l’Armée syrienne libre : il fouille dans le répertoire de l’appareil et trouve le nom de Houda. Cela suffit pour avertir les hommes de ma tribu. Nous ne le réalisons pas encore, mais nos rêves de jeunes femmes vont nous précipiter en enfer.

La guerre fait naître des monstres des deux côtés.
En l’apprenant, ma mère ne prend pas le temps de nous demander d’explications : elle entre dans la cuisine où ma sœur est en train de faire du pain et elle la frappe de toutes ses forces au visage avec son misbaha – chapelet musulman. Elle hurle : « Tu vas le regretter ! » La nuit suivante, Houda me tire du sommeil pour me dire : « On doit partir, ils vont nous tuer. » Je lui réponds : « Non, on ne peut absolument pas faire cela à notre père ! » Le lendemain, le 20 mars 2012, quand je me réveille, ma sœur n’est plus là. Ma famille le découvre rapidement, mes oncles viennent me voir pour que je les mette sur sa piste. Je ne sais rien, mais pour eux je suis complice. Ils me frappent de plus en plus fort et me répètent : « Si on ne la trouve pas, c’est toi qu’on tuera pour laver notre honneur. » Les coups déferlent pendant des jours.
Un soir, je surprends une conversation entre les hommes de ma tribu. Ils mettent en place un redoutable stratagème pour se venger. Ils expliquent vouloir faire livrer à la caserne des bouteilles d’alcool remplies d’un puissant somnifère. Une fois endormis, les deux jeunes soldats seront enlevés par l’Armée syrienne libre. Et c’est exactement ce qui va se passer. Les militaires sont torturés avant d’être exécutés. Dans une ultime provocation, Mohamed-Nour aurait lancé : « J’ai couché avec votre fille ! » C’est faux bien sûr, nous n’avons jamais rencontré ces hommes, mais cette phrase a suffi pour faire de lui une chose, un homme dont la dignité doit être brisée même dans la mort.
La guerre fait naître des monstres des deux côtés. Après ces assassinats, ma mère et ses frères sont fiers de venir me raconter comment Mohamed-Nour a été émasculé et crucifié. Hussein, lui, a été abattu froidement. Moi, je suis sidérée, anéantie par toute cette violence. Mon père, qui vit alors aux Émirats arabes unis, est appelé en urgence : devant moi, ma mère lui ordonne de rechercher Houda et de l’éliminer pour restaurer sa réputation. Il parvient à la localiser à Damas, mais lorsqu’il la retrouve, il refuse de tuer par balles sa propre fille et la laisse partir. Ma mère ne lui pardonnera jamais de ne pas avoir commis ce crime d’honneur.
Dans le village, la pression devient insupportable : des gens passent devant notre maison et crachent sur notre portail. Notre tribu ne nous protège plus. Au contraire, elle pousse ma famille à tout abandonner, y compris ses terres. Un matin du printemps 2012, mes parents décident que nous devons tous·tes partir en Jordanie. C’est le début de ma vie de réfugiée. Pendant neuf années là-bas, je ne vis plus : je survis. Je reste auprès de ma famille mais je me bats pour gagner un peu de liberté, par l’éducation surtout. Miraculeusement, j’arrive à reprendre mes études, à apprendre l’anglais et l’espagnol. Je découvre l’escalade. Un jour, je tente ma chance et postule pour une bourse d’études en France. J’ai 28 ans. Je l’obtiens, et débarque en Normandie le 31 août 2021.
À des milliers de kilomètres de la Syrie, qui lutte pour rester debout, moi je lutte pour parler français, comprendre les codes de ce nouveau pays, obtenir l’asile politique, trouver un appartement… En parallèle, je peux enfin me politiser, devenir une fervente opposante au régime Assad et une militante pour les droits humains. Depuis sa fuite en mars 2012, je n’ai plus aucune nouvelle de Houda et je ne cherche pas à en avoir. À mes yeux, ma sœur m’a trahie, abandonnée. Je sais juste qu’elle est restée à Damas, qu’elle s’est mariée et qu’elle a eu deux enfants. En France, le mode survie dans lequel j’étouffe me rend insensible à toutes les émotions. Je suis celle qui ne craque pas, celle qui ne baisse jamais les yeux devant quiconque tentant de me barrer la route.
Le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad est chassé du pouvoir par une coalition de groupes armés islamistes. La fin d’un demi-siècle de dictature. Jamais je n’aurais imaginé cela. Les prisons s’ouvrent et des milliers de femmes et d’hommes en sortent après des années d’enfer carcéral. Mon peuple se libère et sort de l’asphyxie mentale. Les cœurs battent à nouveau, nourris par un doux et fragile souffle de la liberté. Le mien se réveille aussi. Le 9 décembre, Houda réapparaît dans ma vie. Je ne sais plus qui a appelé en premier. Elle ou moi ? Le tourbillon émotionnel de ces jours-là a brouillé mes souvenirs. C’est à travers l’écran de son téléphone qu’elle me présente mes deux nièces. Houda a divorcé à deux reprises, elle vit seule à Damas dans un appartement sans électricité.
La guerre est terminée. J’ai 32 ans. Je dois rentrer chez moi…
« Bienvenue en Syrie »
« Je viens d’atterrir. » Il est 11 h 52 à Damas, nous sommes le 22 septembre 2025 et j’envoie ce court message à Houda qui m’attend à la sortie de l’aéroport avec ses deux filles. Je suis stressée et j’ai peur. Peur de ne pas pouvoir gérer le flot d’émotions qui s’annonce. Mes jambes tremblent déjà, je ne veux pas descendre de cet avion rempli de familles syriennes qui retournent aussi chez elles. Avant de récupérer ma valise, un homme en uniforme derrière son guichet me lance en souriant : « Bienvenue en Syrie. » Tout cela me semble irréel. Quelques minutes plus tard, je passe la dernière porte coulissante avant le hall d’arrivée. Des dizaines de personnes sont massées là derrière les barrières. Une petite fille court vers moi, me saute dans les bras. C’est Sahar, ma nièce de 11 ans. Elle s’accroche à mon cou, ses pieds ne touchent plus le sol. Ma sœur sort de la foule, elle porte une abaya noire légèrement brodée et un hijab, voile qui couvre les cheveux, bordeaux. Elle ne dit pas un mot, pose sa tête sur mon épaule. C’est la première fois de notre vie que l’on s’enlace ainsi ! Il aura fallu trente-deux ans, une guerre et un exil forcé pour que s’effondrent les barrières dressées entre nous par notre éducation. Je suis envahie par une vague de tendresse, et enfin je comprends le sens du mot quiétude. Mes jambes cessent de trembler.


On pleure sans se soucier du regard des gens qui nous entourent. « Tu m’as tellement manqué », soupire ma sœur. Bissan, sa fille aînée, nous rejoint. Elle me serre dans ses bras et attrape la poignée de mon énorme valise à roulettes. « Je ne comprends rien à ce qui est en train de se passer, je ne sais pas où je suis ! » : sur le trajet qui mène à l’appartement de ma sœur, je répète sans cesse cette phrase. Je suis assise à l’avant de la voiture d’Abou Mahmoud, un ami de Houda, et les enceintes de son véhicule crachent des chants de la révolution. Il baisse le volume pour s’essayer à un peu de psychologie. « Tu ne pleures pas pour ta sœur, on le sait, tu pleures parce que tu rentres chez toi, dans ton pays libre. » Mes larmes s’arrêtent, je lui réponds : « Mon pays ne veut rien dire sans ma sœur. » Je suis enfin rentrée dans ce pays et elle est là. Je peux la toucher, l’étreindre, l’embrasser.
Quatre jours plus tard, nous sommes devant la maison dans notre village près de Deraa, vêtues de ce niqab noir qui nous couvre complètement. Houda tambourine tellement fort sur le portail qu’un petit garçon finit par apparaître, suivi d’une femme. Toute une famille de cousin·es éloigné·es vit là, chez nous. Ma sœur essaie de les convaincre de nous laisser entrer en les noyant sous un flot de paroles pour leur expliquer que l’on aimerait seulement visiter notre ancienne chambre. Mais la maîtresse de maison se méfie. Houda parle avec un accent de Damas, moi j’ai gardé celui de Deraa. Dans une immense Syrie morcelée, l’accent dit d’où vous venez, dans quelle province vous avez grandi et surtout où vous étiez pendant la guerre. Au bout de quelques minutes, elle cède et nous laisse pénétrer dans la cour. Je relève mon voile, elle me regarde : « C’est incroyable, tu es la copie de ta tante ! Vous avez les mêmes yeux. »

C’est la plus belle vengeance pour moi : j’étais là, libre, dans leur quartier, dans leur maison.
Une fois dans la maison, tout va très vite. Je reconnais le ventilateur, la cuisine, mais notre chambre n’est plus la même. Elle est autant en désordre que mon esprit. J’ouvre une petite fenêtre qui donne sur l’ancien jardin de mes grands-parents où j’aimais passer des heures. Il n’y a plus de citronniers, de plants de menthe, de fraisiers, de vignes… juste une terre argileuse retournée. Je referme la fenêtre au bout de cinq secondes. Je veux empêcher que cette vision vienne effacer les images d’avant. Personne ne va m’arracher ce souvenir-là.
Deux minutes plus tard, nous sommes à nouveau dans la cour. J’enlace ma sœur qui plonge sa tête sur mon épaule. Nos sanglots secouent nos poitrines. « On l’a fait, on est rentrées chez nous », répète Houda. On doit partir, je l’attrape par le bras. Dans la rue, on accélère le pas. Il fait de plus en plus chaud sous mon niqab, pourtant je me sens très à l’aise. J’ai longtemps porté le hijab, parce que lorsque j’étais plus jeune ma famille ne me laissait pas le choix. Cette fois, personne ne me l’impose et je suis libre de le retirer quand je veux. Dans ma tête je ne cesse de me répéter : « C’était risqué, mais c’est fini, je l’ai fait. » J’ai refermé ce que j’appelle « ma boîte noire ». J’imagine la fureur de mes oncles que je suis venue provoquer. La nouvelle de notre passage va se répandre dans quelques heures. Ils vont être furieux de ne pas avoir pu nous tuer, nous frapper ou, au minimum, nous cracher dessus pour laver ce qu’ils définissent comme leur honneur. Je commence également à penser à la rage de ma mère. C’est la plus belle vengeance pour moi : j’étais là, libre, dans son quartier, dans sa maison.

Sur la route de Damas, Houda, d’habitude très bavarde en voiture, ne dit pas un mot et regarde le paysage, une cigarette fine et blanche entre les doigts. Elle les enchaîne, sans vraiment tirer dessus. Elle ne sent même plus les larmes couler sur ses joues, creusées par le poids des dernières années. Ma sœur m’impressionne. Elle a dépassé la colère, ce sentiment qui ronge. Moi non, je n’arrive toujours pas à trouver dans ma mémoire des moments de joie avec ma famille. Et c’est sûrement cette colère qui m’en empêche.
Note de la rédaction
Ce texte qui raconte de l’intérieur des violences d’une extrême gravité met en lumière la mécanique d’un système patriarcal destructeur. Il s’inscrit dans le journalisme situé que nous défendons à La Déferlante. Si certaines informations qui y figurent n’ont pu faire l’objet des recoupements ou des contradictoires qu’imposent la pratique et la déontologie journalistiques, elles correspondent à la réalité de la vie en Syrie.
Making of : le récit d’un retour en Syrie
Le 9 décembre 2024, alors que le régime Assad vient de tomber, Bushra m’envoie ce court message : « Envoie-moi des photos, je suis triste de ne pas pouvoir y être. » Je viens d’arriver à Damas, la capitale syrienne. Bushra est réfugiée en France, je suis journaliste indépendante spécialiste du Proche-Orient. Nous sommes amies et, ensemble, nous avons parlé pendant des heures de son pays. Quelques mois plus tard, Bushra me propose de l’accompagner en Syrie : « Je ne peux pas raconter mon histoire en arabe, c’est trop douloureux alors écris-la en français avec moi. » Cette phrase dit tant de la souffrance d’un exil forcé.
Pour retourner dans son pays, Bushra a dû demander un sauf-conduit au ministère de l’Intérieur français. Des semaines d’angoisse. Le 21 septembre 2025, nous nous envolons enfin vers Damas. J’ai vécu à ses côtés chaque instant de ce voyage : les retrouvailles avec sa sœur, le premier repas, la découverte de la capitale, qu’elle ne connaissait pas, des villes détruites et surtout son retour dans sa maison. Moi aussi, je me suis dissimulée sous un niqab pour échapper aux hommes de sa tribu, qui veulent encore sa mort pour laver leur honneur. Moi aussi j’ai tremblé, j’ai pleuré. Journaliste radio, j’ai tout enregistré pour ne rien oublier de nos émotions. Ce récit est le sien. Ce n’est pas une enquête journalistique, mais le témoignage d’une femme qui raconte les horreurs qu’elle a vécues, et sa reconstruction. Trop souvent, la parole des femmes syriennes est effacée. Par sa force et sa justesse, le témoignage de Bushra, retranscrit à la première personne, ne nécessite aucun commentaire, ni analyse de la journaliste que je suis.
Céline Martelet


