👁️ Un regard féministe sur les élections 3/4
Pendant quatre semaines, la newsletter de La Déferlante vous propose de suivre les élections municipales avec des lunettes féministes. À travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogerons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.
« Écœurée. » Alma, électrice marseillaise, a beau avoir voté pour la liste Printemps marseillais (divers gauche) du maire sortant Benoît Payan, elle n’a pas compris son refus de s’allier avec Sébastien Delogu (La France insoumise, LFI) : « En face, on a un RN à 35 %. La ville peut basculer », s’alarme-t-elle. En début de semaine, plusieurs centaines d’habitant·es de la Cité phocéenne ont manifesté devant le local de campagne de Benoît Payan, arrivé en tête du premier tour, pour réclamer la formation d’un « barrage républicain ». Sans succès : le candidat insoumis s’est finalement désisté. Ailleurs, à Paris, Nantes, Rennes ou encore Montpellier, s’il n’existe pas le même risque que l’extrême droite prenne les rênes de la ville, le refus des listes d’union de gauche de s’allier à LFI – ou celui de de certain·es candidat·es LFI de se retirer – inquiète. « La droite dure de Rachida Dati est aux portes de la mairie, s’agace Sébastien, électeur parisien. C’est le moment de solidifier le barrage, pas de flancher sur nos appuis. »
Cet appel au « barrage », aussi appelé « front républicain », revient en force dans un entre-deux-tours marqué par des scores importants du Rassemblement national (RN), mais également de La France insoumise, qui, dans plusieurs villes, se pose en alliée incontournable pour faire gagner la gauche. Au départ, le concept « est historiquement lié à l’antifascisme et aux forces politiques de gauche, rappelle la politiste et sociologue spécialiste du Rassemblement national Safia Dahani. Mais l’idée réunit aussi des personnes hors de ce camp », comme en témoignent, ces derniers jours, les supplications répétées aux électeur·ices de Christian Estrosi (Horizons), le maire sortant de Nice, en grande difficulté face à Éric Ciotti (Union des droites pour la République-Rassemblement national).
Apparue lors des élections législatives de 1956, l’idée de « front républicain » désigne alors la coalition électorale formée au centre gauche à la suite de l’inquiétante percée de l’extrême droite poujadiste. À partir des années 1980, à une époque où le Front national (FN) commence à apparaître comme une menace pour la démocratie, chacune de ses poussées dans les urnes entraîne la convocation du barrage. La pratique connaît un succès retentissant entre les deux tours de la présidentielle de 2002, quand des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour dire leur refus de voir Jean-Marie Le Pen, premier candidat d’extrême droite qualifié au second tour, accéder à l’Élysée. Son adversaire gaulliste du Rassemblement pour la République, Jacques Chirac, qui bénéficie d’un report massif des voix de gauche, remporte finalement l’élection avec 82,21 % des voix.
« Le concept de barrage républicain est historiquement lié à l’antifascisme, mais il réunit au-delà de ce camp. »
Safia Dahani, politiste
Vingt ans plus tard, lors des législatives de 2022, et alors que Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron refusent d’appeler à faire barrage contre le RN, « beaucoup d’éditorialistes, mais aussi de chercheur·euses, ont considéré que le front républicain était mort », analyse l’économiste Youssef Souidi, coauteur, avec Thomas Vonderscher, de Nouvelle Cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). « Sauf que lors des législatives anticipées de 2024, où il existait une possibilité de majorité pour le RN, la gauche a maintenu une discipline stricte de désistement, et la coalition présidentielle a aussi largement joué le jeu. »
Aujourd’hui, le barrage semble à nouveau fragilisé. Par les divisions de la gauche, mais également par la banalisation du danger de l’extrême droite ouvrant la voie à un renversement complet des valeurs.
Inverser le barrage républicain
Le 18 février dernier, soit quatre jours après la mort du militant identitaire néonazi Quentin Deranque, Jordan Bardella, président du RN, proposait à toutes les droites de créer un « cordon sanitaire » – expression jusqu’ici honnie du parti – contre l’extrême gauche et tenir ainsi LFI « à l’écart des institutions ». Lundi 23 février, il était pris au mot par la ministre déléguée macroniste Aurore Bergé, qui demandait aux candidat·es RN de se désister en faveur de la droite, en cas de possible victoire de LFI. Quant à Bruno Retailleau (Les Républicains), c’est dès octobre 2025 qu’il appelait à ce que « pas une voix » n’aille à une candidate socialiste à l’élection législative partielle dans le Tarn-et-Garonne, au profit du candidat de l’Union des droites soutenu par le RN.
Safia Dahani rappelle que cette volonté d’inverser le principe de barrage républicain n’est pas neuve : « Dès la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron renvoyait dos à dos extrême droite et extrême gauche en se présentant au-dessus de la mêlée dans une autre forme de ni-ni » – et dès 2011, Nicolas Sarkozy avait donné la consigne « ni vote FN, ni vote PS ». La politiste pointe également la responsabilité de certains médias mainstream dans ce renversement, remarquant « depuis 2010, une normalisation de la figure de Marine Le Pen et des journalistes qui insistent sur le fait qu’elle est une femme, et en cela, différente de son père. À l’inverse, le cadrage médiatique suivant la mort de Quentin Deranque a contribué à diaboliser La France insoumise ». Un discours perceptible depuis la victoire du Nouveau Front populaire en 2024 qui ne repose sur aucun élément factuel, affirme Youssef Souidi : « Quoi qu’on pense de LFI, notamment de sa stratégie de conflictualisation, le parti reste dans l’arc républicain et l’a montré à plusieurs reprises. » Par exemple, lors des législatives de 2024 dans le Calvados, en se désistant face au RN au profit de la candidate Renaissance Élisabeth Borne. Ainsi qu’en début de semaine, au profit de Benoît Payan à Marseille.
Doit-on s’alarmer de l’effondrement du front républicain ? Pas sûr, répond Safia Dahani, qui rappelle que nombre d’études scientifiques montrent l’impact limité des discours médiatiques sur le vote des électeur·ices. Grâce à des votant·es qui prennent leurs responsabilités, le barrage contre l’extrême droite pourrait donc se maintenir, à condition qu’ils et elles se mobilisent lors du second tour. Dimanche 15 mars, l’abstentionnisme atteignait un taux record de 57,17 %, ce qui en fait la première force politique du pays.




