👁️ Un regard féministe sur les élections 2/4
Pendant quatre semaines, la newsletter de La Déferlante vous propose de suivre les élections municipales avec des lunettes féministes. À travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogerons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.
« Notre point commun, à nous autres Calaisien⋅nes, c’est qu’on en a marre de voir des exilé⋅es à la rue », lance Marine Deseille, infirmière et membre du collectif Transformons la ville, alors qu’elle s’apprête à monter à la tribune du meeting. « La réponse peut être le racisme et la stigmatisation, explique la trentenaire, mais moi, j’ai envie d’écrire une autre histoire : celle d’une ville qui construit des solutions collectivement. » Ce 22 février 2026, une centaine de personnes sont réunies dans la salle polyvalente du Minck, près du port à Calais, pour la réunion publique organisée par la liste « Calais à gauche toute ». En face du bâtiment, à seulement 30 kilomètres, on devine les côtes britanniques vers lesquelles, depuis le 1er janvier, plus de 1 500 exilé·es ont déjà tenté la traversée sur des bateaux gonflables pouvant chavirer à tout moment.
C’est notamment autour de la question des conditions de vie de ces personnes exilées que, dans la foulée des législatives de 2024, des habitant⋅es de Calais ont constitué le collectif Transformons la ville, avant de se rapprocher du parti Les Écologistes et de La France insoumise pour composer une liste pour les municipales menée par Jean-Philippe Lannoy. « Certain·es d’entre nous se sont connu⋅es dans des structures d’accueil pour les exilé⋅es, des centres sociaux ou des associations de solidarité internationale, et d’autres nous ont rejoint⋅es pendant la campagne éclair pour la Nupes [en juin et juillet 2024]. Le but, c’était de relier nos luttes », détaille la numéro deux sur la liste, Juliette Delaplace, ancienne chargée de mission au Secours catholique et aujourd’hui élève avocate.
Ce qui rassemble également les membres du collectif, c’est leur volonté de « tenir la ligne face à une politique de droite dure », explique Jade Lamalchi, quatrième sur la liste et responsable associative. La jeune femme juge très sévèrement l’action de la mairesse Natacha Bouchart (ex-Les Républicains, aujourd’hui sans étiquette) aux commandes de la ville depuis dix-huit ans. Qu’il s’agisse de ses tentatives d’interdire l’accès des transports publics aux personnes exilées, de son désintérêt pour les questions écologiques ou de l’installation de barbelés et de rochers dans l’espace public pour empêcher l’aménagement de campements de migrant⋅es. Un dispositif qui, lorsqu’il est mentionné à la tribune du meeting, suscite les huées du public.
« Entre 2015 et 2020, la municipalité a touché 150 millions d’euros, puis une rallonge de 44 millions en 2023, dans le cadre d’un contrat exceptionnel signé avec l’État pour le développement de sa commune », rappelle Jade Lamalchi. Mais le collectif s’inquiète que la mairie ait surtout investi dans l’embellissement des quartiers touristiques, plutôt que dans l’aide aux populations fragiles – en particulier les personnes migrantes.
Violence politique
Entendues en février 2026 par la commission d’enquête parlementaire relative aux conséquences des accords du Touquet* sur l’action publique et le respect des libertés et droits fondamentaux des personnes migrantes, les associations d’aide aux exilé·es dénoncent elles aussi le non-respect de ces droits. Dans une ville où les habitant·es subissent par ailleurs de plein fouet les effets de la désindustrialisation. À Calais, le chômage touche désormais 11,4 % de la population active (contre 7,7 % à l’échelle nationale), et le taux de pauvreté s’élève à 29 %, presque deux fois plus que la moyenne nationale. Jade Lamalchi émet une hypothèse : stigmatiser les migrant·es permet de détourner l’attention mais aussi, de « siphonner les voix de l’extrême droite ». Marc de Fleurian, tête de liste du Rassemblement national aux municipales, déjà député de la 7e circonscription du Pas-de-Calais depuis juillet 2024, est en effet le concurrent le mieux placé face à Natacha Bouchart les 15 et 22 mars.
Également candidate sur la liste « Calais à gauche toute », Louise Druelle, une artiste calaisienne connue sous le pseudonyme de Loup Blaster, a cette fois tenu à ne pas figurer en position éligible. Élue indépendante sortante, elle raconte avoir subi de nombreuses pressions. « En conseil municipal, des élu·es m’ont accusée de faire le jeu des passeurs, explique-t-elle, et ces propos criminalisant ont été repris par la presse. » Marine Deseille, sa collègue du collectif Transformons la ville, confirme un climat délétère et se dit « choquée d’avoir assisté, en tant qu’administrée, à des conseils où on coupe les micros des élu·es d’opposition ».
« Moi, j’ai envie d’écrire l’histoire d’une ville qui construit des solutions collectivement. »
Marine Deseille, membre du collectif Transformons la ville
En se réunissant sous la bannière « Calais à gauche toute », militant⋅es antiracistes, écologistes et féministes souhaitent désormais parler d’une seule voix pour se faire entendre au sein de l’opposition municipale. « C’est aussi un moyen de peser sur les décisions financières, explique Juliette Delaplace. Le budget de la ville est de 200 000 millions d’euros, soit autant que celui de la Cour pénale internationale, mais pas un euro n’est donné aux projets qui défendent une vision protectrice et émancipatrice. Encore aujourd’hui, la Maison des femmes de Calais est peinte en rose et décorée d’affiches clamant “Vous êtes belles”, ce n’est pas possible ! »
Créditée d’environ 10 % des suffrages au premier tour, la liste « Calais à gauche toute » se réjouit de l’accueil reçu par les habitant·es. « Se présenter comme des acteurs et actrices de terrain facilite le dialogue avec les gens, se félicite Juliette Delaplace. Quand on tracte, on est mieux accueilli·es que les partis, même s’il y a aussi des moments de tension. » Sur la scène du meeting, le discours des candidat·es citoyen·nes semble moins codifié que celui de leurs camarades candidat·es insoumis·es et écologistes. « Ça donne envie de voter pour elles et eux », sourit une électrice une fois le meeting terminé. Un souffle qui n’existe pas qu’à Calais : plus de 600 listes citoyennes se présentent aux municipales de 2026, soit davantage que de listes du Rassemblement national.
* Signé en 2023 entre la France et le Royaume-Uni, le traité du Touquet a pour objectif la lutte contre l’immigration clandestine.
Une plainte de Natacha Bouchart contre « Calais à gauche toute »
Mercredi 4 mars 2026, Natacha Bouchart, la mairesse de Calais, déposait plainte contre Jean-Philippe Lannoy, tête de liste « Calais à gauche toute » pour incitation à la haine. En cause, l’organisation quelques jours auparavant par la liste citoyenne, verte et insoumise d’une kermesse proposant un jeu de chamboule-tout sur lequel figurait une caricature de l’élue. Le mis en cause défend son droit à la critique politique et confirme, via les réseaux sociaux, « le souhait de […] faire tomber une politique qui est, elle, vraiment violente avec de vrais gens qui souffrent, pas des boîtes de conserve ». Dans un article publié le 6 mars, le média de gauche Calais la Sociale, analyse cette plainte comme un moyen de « déplacer le conflit du terrain politique au terrain judiciaire […] ou encore de créer un climat d’intimidation ».


