À Calais, une liste citoyenne veut incarner

Le collectif calaisien de citoyen⋅nes anti­ra­cistes, fémi­nistes et éco­lo­gistes Transformons la ville incarne depuis 2024 une oppo­si­tion à la droite et à l’extrême droite locales. Allié·es à La France insoumise et au parti Les Écologistes au sein de la liste « Calais à gauche toute », ses militant·es veulent porter la voix des minorités lors des élections muni­ci­pales du 15 et 22 mars.
Publié le 12/03/2026

Juliette Delaplace (à gauche), candidate de la liste « Calais à gauche toute », participe à une opération de porte à porte, le 24 janvier 2026. Crédit photo : Aimée Thirion pour Le Cri.

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👁️ Un regard féministe sur les élections 2/4

Pendant quatre semaines, la news­let­ter de La Déferlante vous propose de suivre les élections muni­ci­pales avec des lunettes fémi­nistes. À travers des entre­tiens, des analyses et des repor­tages, nous inter­ro­ge­rons les dis­cri­mi­na­tions et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.

« Notre point commun, à nous autres Calaisien⋅nes, c’est qu’on en a marre de voir des exilé⋅es à la rue », lance Marine Deseille, infir­mière et membre du collectif Transformons la ville, alors qu’elle s’apprête à monter à la tribune du meeting. « La réponse peut être le racisme et la stig­ma­ti­sa­tion, explique la tren­te­naire, mais moi, j’ai envie d’écrire une autre histoire : celle d’une ville qui construit des solutions col­lec­ti­ve­ment. » Ce 22 février 2026, une centaine de personnes sont réunies dans la salle poly­va­lente du Minck, près du port à Calais, pour la réunion publique organisée par la liste « Calais à gauche toute ». En face du bâtiment, à seulement 30 kilo­mètres, on devine les côtes bri­tan­niques vers les­quelles, depuis le 1er janvier, plus de 1 500 exilé·es ont déjà tenté la traversée sur des bateaux gon­flables pouvant chavirer à tout moment.

C’est notamment autour de la question des condi­tions de vie de ces personnes exilées que, dans la foulée des légis­la­tives de 2024, des habitant⋅es de Calais ont constitué le collectif Transformons la ville, avant de se rap­pro­cher du parti Les Écologistes et de La France insoumise pour composer une liste pour les muni­ci­pales menée par Jean-Philippe Lannoy. « Certain·es d’entre nous se sont connu⋅es dans des struc­tures d’accueil pour les exilé⋅es, des centres sociaux ou des asso­cia­tions de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, et d’autres nous ont rejoint⋅es pendant la campagne éclair pour la Nupes [en juin et juillet 2024]. Le but, c’était de relier nos luttes », détaille la numéro deux sur la liste, Juliette Delaplace, ancienne chargée de mission au Secours catho­lique et aujourd’hui élève avocate.

Ce qui rassemble également les membres du collectif, c’est leur volonté de « tenir la ligne face à une politique de droite dure », explique Jade Lamalchi, quatrième sur la liste et res­pon­sable asso­cia­tive. La jeune femme juge très sévè­re­ment l’action de la mairesse Natacha Bouchart (ex-Les Républicains, aujourd’hui sans étiquette) aux commandes de la ville depuis dix-huit ans. Qu’il s’agisse de ses ten­ta­tives d’interdire l’accès des trans­ports publics aux personnes exilées, de son dés­in­té­rêt pour les questions éco­lo­giques ou de l’installation de barbelés et de rochers dans l’espace public pour empêcher l’aménagement de cam­pe­ments de migrant⋅es. Un dis­po­si­tif qui, lorsqu’il est mentionné à la tribune du meeting, suscite les huées du public.

« Entre 2015 et 2020, la muni­ci­pa­li­té a touché 150 millions d’euros, puis une rallonge de 44 millions en 2023, dans le cadre d’un contrat excep­tion­nel signé avec l’État pour le déve­lop­pe­ment de sa commune », rappelle Jade Lamalchi. Mais le collectif s’inquiète que la mairie ait surtout investi dans l’embellissement des quartiers tou­ris­tiques, plutôt que dans l’aide aux popu­la­tions fragiles – en par­ti­cu­lier les personnes migrantes.

Violence politique

Entendues en février 2026 par la com­mis­sion d’enquête par­le­men­taire relative aux consé­quences des accords du Touquet* sur l’action publique et le respect des libertés et droits fon­da­men­taux des personnes migrantes, les asso­cia­tions d’aide aux exilé·es dénoncent elles aussi le non-respect de ces droits. Dans une ville où les habitant·es subissent par ailleurs de plein fouet les effets de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. À Calais, le chômage touche désormais 11,4 % de la popu­la­tion active (contre 7,7 % à l’échelle nationale), et le taux de pauvreté s’élève à 29 %, presque deux fois plus que la moyenne nationale. Jade Lamalchi émet une hypothèse : stig­ma­ti­ser les migrant·es permet de détourner l’attention mais aussi, de « siphonner les voix de l’extrême droite ». Marc de Fleurian, tête de liste du Rassemblement national aux muni­ci­pales, déjà député de la 7e cir­cons­crip­tion du Pas-de-Calais depuis juillet 2024, est en effet le concur­rent le mieux placé face à Natacha Bouchart les 15 et 22 mars.

Également candidate sur la liste « Calais à gauche toute », Louise Druelle, une artiste calai­sienne connue sous le pseu­do­nyme de Loup Blaster, a cette fois tenu à ne pas figurer en position éligible. Élue indé­pen­dante sortante, elle raconte avoir subi de nom­breuses pressions. « En conseil municipal, des élu·es m’ont accusée de faire le jeu des passeurs, explique-t-elle, et ces propos cri­mi­na­li­sant ont été repris par la presse. » Marine Deseille, sa collègue du collectif Transformons la ville, confirme un climat délétère et se dit « choquée d’avoir assisté, en tant qu’administrée, à des conseils où on coupe les micros des élu·es d’opposition ».


« Moi, j’ai envie d’écrire l’histoire d’une ville qui construit des solutions collectivement. »

Marine Deseille, membre du collectif Transformons la ville


En se réunis­sant sous la bannière « Calais à gauche toute », militant⋅es anti­ra­cistes, éco­lo­gistes et fémi­nistes sou­haitent désormais parler d’une seule voix pour se faire entendre au sein de l’opposition muni­ci­pale. « C’est aussi un moyen de peser sur les décisions finan­cières, explique Juliette Delaplace. Le budget de la ville est de 200 000 millions d’euros, soit autant que celui de la Cour pénale inter­na­tio­nale, mais pas un euro n’est donné aux projets qui défendent une vision pro­tec­trice et éman­ci­pa­trice. Encore aujourd’hui, la Maison des femmes de Calais est peinte en rose et décorée d’affiches clamant “Vous êtes belles”, ce n’est pas possible ! »

Créditée d’environ 10 % des suffrages au premier tour, la liste « Calais à gauche toute » se réjouit de l’accueil reçu par les habitant·es. « Se présenter comme des acteurs et actrices de terrain facilite le dialogue avec les gens, se félicite Juliette Delaplace. Quand on tracte, on est mieux accueilli·es que les partis, même s’il y a aussi des moments de tension. » Sur la scène du meeting, le discours des candidat·es citoyen·nes semble moins codifié que celui de leurs camarades candidat·es insoumis·es et éco­lo­gistes. « Ça donne envie de voter pour elles et eux », sourit une électrice une fois le meeting terminé. Un souffle qui n’existe pas qu’à Calais : plus de 600 listes citoyennes se pré­sentent aux muni­ci­pales de 2026, soit davantage que de listes du Rassemblement national.

* Signé en 2023 entre la France et le Royaume-Uni, le traité du Touquet a pour objectif la lutte contre l’immigration clandestine.

Une plainte de Natacha Bouchart contre « Calais à gauche toute »

Mercredi 4 mars 2026, Natacha Bouchart, la mairesse de Calais, déposait plainte contre Jean-Philippe Lannoy, tête de liste « Calais à gauche toute » pour inci­ta­tion à la haine. En cause, l’organisation quelques jours aupa­ra­vant par la liste citoyenne, verte et insoumise d’une kermesse proposant un jeu de chamboule-tout sur lequel figurait une cari­ca­ture de l’élue. Le mis en cause défend son droit à la critique politique et confirme, via les réseaux sociaux, « le souhait de […] faire tomber une politique qui est, elle, vraiment violente avec de vrais gens qui souffrent, pas des boîtes de conserve ». Dans un article publié le 6 mars, le média de gauche Calais la Sociale, analyse cette plainte comme un moyen de « déplacer le conflit du terrain politique au terrain judi­ciaire […] ou encore de créer un climat d’intimidation ».

Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

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