Fiona Texeire : « Il existe encore des conseils municipaux 100 % masculins »

Pour la première fois, lors des élections muni­ci­pales des 15 et 22 mars prochains, l’obligation de parité concer­ne­ra aussi les listes pré­sen­tées dans les communes de moins de 1 000 habitant·es. Beaucoup de candidat·es y voient un « casse-tête », mais pour Fiona Texeire, consul­tante égalité et militante féministe, cette réaction révèle surtout des résis­tances à intégrer plei­ne­ment les femmes – et plus largement les personnes mino­ri­sées – à la vie politique. 
Publié le 05/03/2026

elui d’un homme sexa­gé­naire, cadre à la retraite, qui se prénomme Philippe, Michel ou Alain. Crédit pho­to­gra­phie : Albert Facelly/Divergence

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👓 Un regard féministe sur les élections 1/4

Pendant quatre semaines, la news­let­ter de La Déferlante vous propose de suivre les élections muni­ci­pales avec des lunettes fémi­nistes. À travers des entre­tiens, des analyses et des repor­tages, nous inter­ro­ge­rons les dis­cri­mi­na­tions et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.

À la veille du scrutin municipal, quel bilan peut-on dresser concer­nant l’égalité de genre dans les équipes municipales ?

Selon les chiffres dis­po­nibles sur le site du ministère de l’Intérieur, plus de 80 % des maires sont des hommes. Le profil type est un sexa­gé­naire, souvent retraité, dont le prénom est Philippe, Michel ou Alain. Les ex-cadres sont sur­re­pré­sen­tés parce que leur fort de sentiment de légi­ti­mi­té fait qu’ils sont plus nombreux à prétendre à cette fonction. Par la suite, leurs com­pé­tences admi­nis­tra­tives et juri­diques les aident à tirer leur épingle du jeu dans une fonction devenue très technique. Et, comme être maire est peu rému­né­ra­teur et que faire campagne coûte cher, ceux qui touchent une bonne retraite sont plus enclins à se présenter aux élections.

Les femmes can­di­dates disposent en moyenne de moins de patri­moine et de moins de revenus, et les banques leur prêtent moins faci­le­ment, comme le montrent les études à l’échelle inter­na­tio­nale. La pers­pec­tive, si elles sont élues, d’affronter une triple journée en cumulant mandat, activité pro­fes­sion­nelle et charges fami­liales, les décourage également. Quant aux retrai­tées, elles restent – plus que leurs époux – assignées au care auprès des petits-enfants ou des proches dépendant·es.

Qu’en est-il, une fois les élections passées, de la répar­ti­tion des postes au sein des conseils municipaux ?

Aujourd’hui, 42 % des membres des conseils muni­ci­paux sont des femmes. Mais leur sentiment d’illégitimité fait qu’elles ne demandent pas les postes les plus pres­ti­gieux, comme les finances, la voirie ou l’urbanisme. Les socio­logues Catherine Achin et Maud Navarre ont également montré que les têtes de listes, qui sont très majo­ri­tai­re­ment des hommes, avaient intégré la parité comme un simple outil orga­ni­sa­tion­nel : ils conservent leur position centrale et relèguent les femmes à des fonctions subal­ternes. On observe même que, dans certaines équipes, les hommes se servent d’elles pour cocher toutes les cases de la « diversité » : elles sont souvent plus jeunes, racisées, parfois han­di­ca­pées… Mais une fois la photo de campagne faite, on ne les laisse pas décider. Alors, beaucoup quittent la politique, écœurées du système.

Depuis la Révolution de 1789, la politique ins­ti­tu­tion­nelle française a été construite par et pour les hommes. Ses règles, ses façons de faire, et ses codes sont masculins. Son voca­bu­laire est saturé de réfé­rences à des univers genrés, comme la guerre ou le sport : on parle de « combat » électoral, de « passes d’armes », de « première division », ou de « trans­for­mer l’essai »… Toutes ces réfé­rences sont pré­sen­tées comme neutres et uni­ver­selles, mais celles qui, du fait même qu’elles sont des femmes, y dérogent sont délé­gi­ti­mées ou invi­si­bi­li­sées. Prenez par exemple la question de la voix : dès qu’une femme s’exprime publi­que­ment, elle est moquée soit parce que sa voix serait trop aiguë – on l’a beaucoup reproché à Sandrine Rousseau ou à Valérie Pécresse –, soit parce que son ton est jugé trop vulgaire. C’est ainsi que, comme dans tous les milieux très masculins, les violences misogynes prospèrent.


« La pers­pec­tive de cumuler mandat, activité pro­fes­sion­nelle et charges fami­liales dissuade les femmes d’être candidates. »


Sur ces violences, de quelles données dispose-t-on ?

Les élues muni­ci­pales sont confron­tées à un continuum allant du sexisme ordinaire aux violences les plus graves. En 2019, dans une enquête menée par le réseau Élues locales – le premier réseau national de femmes élues – et NousToutes, 72 % d’entre elles décla­raient avoir subi du sexisme ou des violences sexistes et sexuelles pendant leur mandat. Ces dernières années, les enre­gis­tre­ments vidéo des conseils muni­ci­paux ont rendu certains faits plus visibles : parole coupée, infan­ti­li­sa­tion, insultes misogynes, etc. Il existe aussi un obser­va­toire des violences faites aux élu⋅es, piloté par le ministère de l’Intérieur, mais il ne prend pas en compte les violences sexistes et sexuelles. C’est un angle mort majeur.

Les lois sur la parité (lire notre encadré ci-dessous) sont-elles suffisantes ?

Sans doute pas, mais elles sont indis­pen­sables. Même si on cite toujours Simone Veil ou Édith Cresson — qui étaient en réalité des excep­tions à leurs postes — les figures féminines mar­quantes étaient raris­simes en politique jusqu’aux années 2000. Dans les communes de moins de 1 000 habitant⋅es, où la parité va s’appliquer pour la première fois les 15 et 22 mars prochains, le nombre d’élues est encore inférieur de 15 % à celui des plus grandes villes. Et on trouve encore plusieurs centaines de conseils muni­ci­paux 100 % masculins.

Comment lever les freins qui empêchent les femmes de s’engager ?

Il est important qu’on change notre façon d’aborder la question de la parité. Certains médias la pré­sentent comme un casse-tête, surtout dans les petites communes. Le cadrage proposé est souvent « elles ne veulent pas y aller » alors qu’il faudrait plutôt se demander « quelles sont les données struc­tu­relles qui font qu’elles n’y vont pas ? » Cette presse fait comme si les maires décou­vraient le sujet, alors que la loi impose la parité depuis plus de vingt-cinq ans. La vraie question à poser aux maires c’est : « Qu’avez-vous fait, depuis vingt-cinq ans, pour intégrer des femmes dans vos équipes ? » La parité reste traitée comme une dif­fi­cul­té logis­tique plutôt qu’un principe d’égalité fondamental.

En parallèle, des orga­ni­sa­tions comme le collectif Open Politics orga­nisent des for­ma­tions trans­par­ti­sanes pour les femmes, mais ces ini­tia­tives reposent largement sur le bénévolat. Si l’on voulait réel­le­ment changer la donne, c’est l’État qui devrait investir dans des dis­po­si­tifs, du mentorat pour lever l’autocensure, proposer du soutien financier… Il doit aussi tra­vailler à réduire les inéga­li­tés éco­no­miques, notamment sala­riales et domes­tiques, qui résultent de l’assignation des femmes à la sphère domes­tique. Sans cela, ces inéga­li­tés conti­nue­ront de se retrouver dans la vie publique.

Il faut préciser que la situation est encore plus difficile pour les femmes qui cumulent plusieurs types de dis­cri­mi­na­tions : les can­di­dates han­di­ca­pées ou celles issues des milieux popu­laires. Les chiffres sont édifiants : seuls 0,02 % des élu·es seraient concerné·es par le handicap, une situation que dénonce notamment Odile Maurin, élue divers gauche à Toulouse. Et les classes popu­laires sont sous-représentées, comme le montrent les enquêtes du collectif Démocratiser la politique. Là encore, on peine à voir comment la situation pourrait s’améliorer sans cadre légis­la­tif ou soutien financier.

La parité n’est pas une nouveauté

Cela fait bientôt trente ans que la légis­la­tion française contraint candidat·es et for­ma­tions poli­tiques à respecter une stricte parité lors des élections. Si l’accès égal des femmes et des hommes aux mandats élec­to­raux est inscrit dans la Constitution depuis juillet 1999, c’est en juin 2000 que la loi dite « sur la parité » impose 50 % de femmes sur les scrutins de liste : muni­ci­pales (pour les communes de plus de 3 500 habitant·es), régio­nales, euro­péennes et séna­to­riales (pour les dépar­te­ment qui élisent plus de six sénateur·ices). Aux élections légis­la­tives, la parité n’est pas imposée, mais des retenues finan­cières s’appliquent aux partis qui s’en dis­pensent. Les dis­po­si­tifs visant la parité seront étendus à d’autres scrutins par la loi du 31 janvier 2007. Le 21 mai 2025, un nouveau texte élargit l’obligation de parité aux listes pré­sen­tées dans les communes de moins de 1 000 habitant·es, faisant des élections des 15 et 22 mars les premières élections muni­ci­pales pour les­quelles se pré­sentent autant de candidats que de candidates.

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Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

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