Vous travaillez toutes les deux sur les masculinités, mais dans des disciplines différentes. Sur quels points vos travaux de recherche convergent-ils ?
MÉLANIE GOURARIER Il y a quinze ans, j’ai réalisé une thèse d’anthropologie qui avait pour objet des « communautés de séduction », c’est-à-dire des groupes d’hommes qui se retrouvaient entre eux pour apprendre à séduire les femmes à partir de méthodes basées sur le développement personnel. Ils considéraient que les évolutions de la société leur étaient défavorables, que la masculinité était en crise et qu’il fallait la réaffirmer.
LAURA VERQUERE De mon côté, je suis chercheuse en sciences de l’information et de la communication et j’ai analysé la façon dont a été portée la question de l’allongement du congé paternité dans le débat public, de 2017 à 2020. J’ai notamment travaillé autour de la figure dite des « nouveaux pères », comme les appellent volontiers les journalistes : ces hommes qui incarnent des formes de paternité plus impliquées dans les tâches domestiques et parentales, plus douces, plus empathiques avec les enfants.
Ainsi, Mélanie étudiait des masculinités dites conservatrices, voire réactionnaires, et moi, j’observais celles qui incarnaient le progrès. Mais, dans les milieux académiques comme dans celui des médias, les questions qui nous étaient posées étaient sensiblement les mêmes : est-ce que les hommes changent, ou pas ?
MÉLANIE GOURARIER Cette manière consensuelle de poser toujours le même cadre pour appréhender les masculinités nous interrogeait en tant que chercheuses. En général, quand il y a des choses qui sont posées comme des évidences, il est urgent de venir les questionner. Notre livre En finir avec l’homme nouveau est né de cet étonnement partagé.
Qui est cet « homme nouveau » avec lequel vous invitez à en finir ?
LAURA VERQUERE C’est une figure archétypale qui a des incarnations très différentes. Elle est présente dans les grands régimes totalitaires du XXe siècle, qui le mobilisent de manière centrale au sein de leur idéologie politique. On peut citer, par exemple, l’écrivain italien Marinetti, qui fait l’apologie d’une identité masculine renouvelée dans son Manifeste du futurisme en 1909 et qui deviendra, quelques années plus tard, un soutien actif du régime fasciste de Mussolini. Ou encore certaines œuvres allégoriques du sculpteur allemand Arno Breker : les figures masculines particulièrement musclées qu’il a mises en scène ornaient la cour d’entrée de la chancellerie d’Adolf Hitler.
Mais on la retrouve aussi, aujourd’hui, au sein des masculinités qui se veulent progressistes : les hommes « déconstruits », les « nouveaux pères », ou encore certaines personnalités de la macronie qui se présentent en rupture par rapport à une certaine manière de faire de la politique, comme Gabriel Attal.
MÉLANIE GOURARIER À l’autre bout du spectre, des masculinités plus conservatrices, comme Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Vladimir Poutine se saisissent aussi de la question de la nouveauté, même si c’est pour se positionner contre. Qu’on les promeuve ou les rejette, ces valeurs de nouveauté et de modernité sont systématiquement le référentiel qui sert à penser la masculinité.
« Cette “modernité”, qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe et de sexualité »
Vous posez d’ailleurs l’idée d’un profond continuum entre des masculinités contemporaines très différentes au sein de l’espace politique…
LAURA VERQUERE En effet, les masculinités entretiennent un dialogue permanent les unes avec les autres. Par exemple, actuellement, dans le débat public, les communautés masculinistes sont présentées comme étant la « masculinité problématique ». Ce qui permet, de manière archétypale, de les opposer aux masculinités modernes, progressistes. Ce jeu pose problème car, d’une part, il maintient toute l’attention sur la question du changement des masculinités. D’autre part, en présentant les masculinités modernes comme solution aux problèmes de la société, il masque le fait que, même sous des formes adoucies, les logiques de préservation du pouvoir masculin persistent.
MÉLANIE GOURARIER Si on s’intéresse à la façon dont les différents types de masculinités s’organisent entre eux pour garantir aux hommes une position d’hégémonie culturelle, sociale et politique, on voit alors apparaître en creux d’autres masculinités qui sont, elles, en position de relégation. Une étude de la Caisse nationale des allocations familiales parue en 2023 sur les familles à horaires dits « atypiques » – pour l’essentiel des familles exposées à la précarité – montre que les horaires décalés des mères poussent régulièrement les pères à s’occuper seuls des enfants. Pour autant, cet investissement « contraint » dans les tâches domestiques n’est jamais présenté comme un signe de modernité. Au contraire, ces pères subissent de plein fouet le revers néolibéral de la « modernité » et cela les précarise davantage. Cette « modernité », qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe, de sexualité et à établir des hiérarchies. Les discours de nouveauté peuvent être une ruse pour travailler à la reconduction de l’ordre social.
Puisque la notion de changement n’est pas la plus pertinente pour analyser les masculinités, par quoi pourrait-on la remplacer ?
MÉLANIE GOURARIER C’est une question particulièrement difficile ! Il faudrait pour commencer par démasculiniser le rapport au changement.
LAURA VERQUERE Cela consisterait à se débarrasser des qualités qui lui sont aujourd’hui attribuées – l’idée que le changement est forcément linéaire, marqué par des ruptures et des révolutions qui servent à faire table rase, à effacer tout ce qui s’est passé avant, pour faire place à la nouveauté. Il faut repenser ces dynamiques-là en des termes féministes, de manière peut-être plus modeste et située – en se positionnant dans le temps long et en s’inspirant de pratiques déjà existantes mais qui passent sous les radars de la nouveauté.
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