Le concept d’homme « nouveau » sert à reconduire les rapports de pouvoir

En les sommant de regarder en face les inéga­li­tés et les violences dont ils sont res­pon­sables, MeToo aurait plongé les hommes dans une crise exis­ten­tielle. Dans un essai dont les préventes débutent aujourd’hui, les cher­cheuses Mélanie Gourarier et Laura Verquere montrent comment l’expression « mas­cu­li­ni­tés décons­truites » rime encore très souvent avec « maintien des privilèges ».
Publié le 07/04/2026

Illustration : Lucile Ourvouai pour La Déferlante

Découvrez En finir avec l’homme nouveau, un essai percutant pour penser autrement la question des masculinités.

Vous tra­vaillez toutes les deux sur les mas­cu­li­ni­tés, mais dans des dis­ci­plines dif­fé­rentes. Sur quels points vos travaux de recherche convergent-ils ?

MÉLANIE GOURARIER Il y a quinze ans, j’ai réalisé une thèse d’anthropologie qui avait pour objet des « com­mu­nau­tés de séduction », c’est-à-dire des groupes d’hommes qui se retrou­vaient entre eux pour apprendre à séduire les femmes à partir de méthodes basées sur le déve­lop­pe­ment personnel. Ils consi­dé­raient que les évo­lu­tions de la société leur étaient défa­vo­rables, que la mas­cu­li­ni­té était en crise et qu’il fallait la réaffirmer.

LAURA VERQUERE De mon côté, je suis cher­cheuse en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion et j’ai analysé la façon dont a été portée la question de l’allongement du congé paternité dans le débat public, de 2017 à 2020. J’ai notamment travaillé autour de la figure dite des « nouveaux pères », comme les appellent volon­tiers les jour­na­listes : ces hommes qui incarnent des formes de paternité plus impli­quées dans les tâches domes­tiques et paren­tales, plus douces, plus empa­thiques avec les enfants.

Ainsi, Mélanie étudiait des mas­cu­li­ni­tés dites conser­va­trices, voire réac­tion­naires, et moi, j’observais celles qui incar­naient le progrès. Mais, dans les milieux aca­dé­miques comme dans celui des médias, les questions qui nous étaient posées étaient sen­si­ble­ment les mêmes : est-ce que les hommes changent, ou pas ?

MÉLANIE GOURARIER Cette manière consen­suelle de poser toujours le même cadre pour appré­hen­der les mas­cu­li­ni­tés nous inter­ro­geait en tant que cher­cheuses. En général, quand il y a des choses qui sont posées comme des évidences, il est urgent de venir les ques­tion­ner. Notre livre En finir avec l’homme nouveau est né de cet éton­ne­ment partagé.

Qui est cet « homme nouveau » avec lequel vous invitez à en finir ?


LAURA VERQUERE C’est une figure arché­ty­pale qui a des incar­na­tions très dif­fé­rentes. Elle est présente dans les grands régimes tota­li­taires du XXe siècle, qui le mobi­lisent de manière centrale au sein de leur idéologie politique. On peut citer, par exemple, l’écrivain italien Marinetti, qui fait l’apologie d’une identité masculine renou­ve­lée dans son Manifeste du futurisme en 1909 et qui deviendra, quelques années plus tard, un soutien actif du régime fasciste de Mussolini. Ou encore certaines œuvres allé­go­riques du sculpteur allemand Arno Breker : les figures mas­cu­lines par­ti­cu­liè­re­ment musclées qu’il a mises en scène ornaient la cour d’entrée de la chan­cel­le­rie d’Adolf Hitler.

Mais on la retrouve aussi, aujourd’hui, au sein des mas­cu­li­ni­tés qui se veulent pro­gres­sistes : les hommes « décons­truits », les « nouveaux pères », ou encore certaines per­son­na­li­tés de la macronie qui se pré­sentent en rupture par rapport à une certaine manière de faire de la politique, comme Gabriel Attal.


MÉLANIE GOURARIER À l’autre bout du spectre, des mas­cu­li­ni­tés plus conser­va­trices, comme Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Vladimir Poutine se sai­sissent aussi de la question de la nouveauté, même si c’est pour se posi­tion­ner contre. Qu’on les promeuve ou les rejette, ces valeurs de nouveauté et de modernité sont sys­té­ma­ti­que­ment le réfé­ren­tiel qui sert à penser la masculinité.


« Cette “modernité”, qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à recon­duire des rapports de pouvoir, de race, de classe et de sexualité »


Vous posez d’ailleurs l’idée d’un profond continuum entre des mas­cu­li­ni­tés contem­po­raines très dif­fé­rentes au sein de l’espace politique…


LAURA VERQUERE
En effet, les mas­cu­li­ni­tés entre­tiennent un dialogue permanent les unes avec les autres. Par exemple, actuel­le­ment, dans le débat public, les com­mu­nau­tés mas­cu­li­nistes sont pré­sen­tées comme étant la « mas­cu­li­ni­té pro­blé­ma­tique ». Ce qui permet, de manière arché­ty­pale, de les opposer aux mas­cu­li­ni­tés modernes, pro­gres­sistes. Ce jeu pose problème car, d’une part, il maintient toute l’attention sur la question du chan­ge­ment des mas­cu­li­ni­tés. D’autre part, en pré­sen­tant les mas­cu­li­ni­tés modernes comme solution aux problèmes de la société, il masque le fait que, même sous des formes adoucies, les logiques de pré­ser­va­tion du pouvoir masculin persistent. 


MÉLANIE GOURARIER Si on s’intéresse à la façon dont les dif­fé­rents types de mas­cu­li­ni­tés s’organisent entre eux pour garantir aux hommes une position d’hégémonie cultu­relle, sociale et politique, on voit alors appa­raître en creux d’autres mas­cu­li­ni­tés qui sont, elles, en position de relé­ga­tion. Une étude de la Caisse nationale des allo­ca­tions fami­liales parue en 2023 sur les familles à horaires dits « atypiques » – pour l’essentiel des familles exposées à la précarité – montre que les horaires décalés des mères poussent régu­liè­re­ment les pères à s’occuper seuls des enfants. Pour autant, cet inves­tis­se­ment « contraint » dans les tâches domes­tiques n’est jamais présenté comme un signe de modernité. Au contraire, ces pères subissent de plein fouet le revers néo­li­bé­ral de la « modernité » et cela les précarise davantage. Cette « modernité », qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à recon­duire des rapports de pouvoir, de race, de classe, de sexualité et à établir des hié­rar­chies. Les discours de nouveauté peuvent être une ruse pour tra­vailler à la recon­duc­tion de l’ordre social.


Puisque la notion de chan­ge­ment n’est pas la plus per­ti­nente pour analyser les mas­cu­li­ni­tés, par quoi pourrait-on la remplacer ?

MÉLANIE GOURARIER C’est une question par­ti­cu­liè­re­ment difficile ! Il faudrait pour commencer par démas­cu­li­ni­ser le rapport au changement.

LAURA VERQUERE Cela consis­te­rait à se débar­ras­ser des qualités qui lui sont aujourd’hui attri­buées – l’idée que le chan­ge­ment est forcément linéaire, marqué par des ruptures et des révo­lu­tions qui servent à faire table rase, à effacer tout ce qui s’est passé avant, pour faire place à la nouveauté. Il faut repenser ces dynamiques-là en des termes fémi­nistes, de manière peut-être plus modeste et située – en se posi­tion­nant dans le temps long et en s’inspirant de pratiques déjà exis­tantes mais qui passent sous les radars de la nouveauté.

En finir avec l’homme nouveau de Mélanie Gourarier et Laura Verquere. 19 euros. En pré­com­mande sur revueladeferlante.fr

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Emma Bokono

En tant que journaliste vidéo à La Déferlante, elle a pour mission de traduire en images et en sons les propositions éditoriales et de développer de nouveaux formats pour les réseaux sociaux. Voir tous ses articles

Emmanuelle Josse

Ancienne consultante dans l’édition et la communication et cofondatrice du P.A.F – Collectif pour une parentalité féministe. Cofondatrice, corédactrice en chef, elle est en charge, depuis Paris, des relations libraires et de la maison d’édition. Voir tous ses articles

En finir avec l’homme nouveau, de Mélanie Gourarier et Laura Verquere.

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