Essayiste et docteure en neurosciences, issue d’une famille originaire du sud du Liban, Samah Karaki a grandi dans un pays en guerre civile (1975–1989) puis a vécu son adolescence sous occupation israélienne (1996–2000). C’est dans ce type de contexte de violence politique en continu, au sein duquel une multiplicité de discours contradictoires cohabite, qu’elle étudie les phénomènes cognitifs, et cherche ainsi à comprendre comment nos perceptions, nos émotions et nos récits influencent la construction de notre morale.
Elle signe l’essai Contre les figures d’autorité. Comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros, etc., qui vient de paraître aux éditions Rue de l’Échiquier. Elle est également l’autrice de L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments (JC Lattès, 2024).
Dans votre essai paru en 2024, vous décortiquez la fabrique de l’empathie à l’échelle mondiale. Comment se déploie-t-elle dans le cas de l’actuelle guerre israélienne contre le Liban ?
L’empathie n’est jamais universelle : elle est construite, orientée et profondément sélective. Dans le cas du Liban, elle se distribue selon des lignes de fracture politiques et sociales. Le « peuple libanais » est souvent présenté comme un bloc homogène, alors qu’il est traversé de divisions politiques, sociales et religieuses majeures. En France, dans une grande partie du récit médiatique, les victimes issues de quartiers qui ne sont pas associés au Hezbollah sont davantage humanisées et décrites comme « innocentes », tandis que les personnes chiites, qu’elles vivent dans le sud du pays ou à Beyrouth, sont soupçonnées d’allégeance politique au Hezbollah et suscitent moins d’empathie. On parle pour les qualifier de « cibles », de victimes d’« opérations militaires », sans jamais rappeler que le droit international interdit de bombarder des civil⋅es.
Cette hiérarchisation entre les Libanais⋅es plonge ses racines dans une histoire marquée par la guerre civile, les divisions communautaires, les logiques de classe et le racisme, visant en particulier les habitant⋅es du sud du pays, une région agricole et pauvre qui abrite des minorités chiites et druzes… Des médias européens reprennent à leur compte cette hiérarchisation, parfois par manque de temps ou de connaissances, parfois parce qu’ils adhèrent à cette vision.
À cela s’ajoute un phénomène plus diffus : la fascination des opinions pour les prouesses technologiques de la guerre, auxquelles le défilé d’experts militaires sur les plateaux télé donne corps. Les vies humaines disparaissent derrière les termes techniques : par exemple, le 8 avril 2026, il a beaucoup été répété que l’armée israélienne avait effectué « 100 frappes en 10 minutes » [alors que 357 personnes ont été tuées et plus de 1 200 blessées]. On voit bien comment certaines morts deviennent presque invisibles.
Vous parlez dans votre essai sur l’empathie du concept d’« infrahumanisation », forgé dans les années 2000 par le psychologue belge Jacques-Philippe Leyens. De quoi s’agit-il et en quoi s’applique-t-il à la situation actuelle au Moyen-Orient ?
L’infrahumanisation est une forme spécifique de déshumanisation. On reconnaît l’autre comme humain, mais on le considère comme moralement inférieur, voire intrinsèquement dangereux. Cela permet de justifier la violence exercée contre lui, en la requalifiant comme une forme de légitime défense : puisqu’il est une menace essentielle, sa souffrance apparaît acceptable, voire nécessaire. Ce mécanisme repose sur un biais de confirmation : on sélectionne les informations qui viennent confirmer l’idée que l’autre est dangereux.
Il a été mobilisé dans de nombreux contextes historiques, depuis les propagandes génocidaires, dont la propagande nazie, jusqu’aux discriminations systémiques des personnes homosexuelles pendant la crise du VIH-sida. Au Moyen-Orient, on le retrouve dans la manière dont certaines populations sont assimilées à des projets terroristes. Les Libanais·es chiites seraient ainsi à la solde de l’Iran, ou les Palestinien⋅nes à la solde du Hamas…
« Considérer l’autre comme moralement inférieur permet de justifier la violence exercée contre lui »
Des images de la guerre au Moyen-Orient nous parviennent en flux continu. Quel rôle jouent-elles dans cette infrahumanisation ?
Elles produisent un double effet : une sidération et, à terme, une forme d’engourdissement. À force de voir circuler des images de destruction et de deuil, souvent décontextualisées, les conflits sont réduits à des crises humanitaires. Ils sont compris comme une souffrance immédiate, mais dépolitisés. On compatit sans comprendre, donc sans agir.
Pour que ces images deviennent utiles, l’empathie doit être déplacée. Il ne s’agit pas seulement de ressentir, mais de comprendre ce dont les populations ont besoin. Cela implique de contextualiser, de nommer les responsabilités, de soutenir des actions concrètes et de donner la parole, dans les médias, à des voix moins audibles que les figures habituelles de la diaspora.
Surtout, il faut sortir d’une représentation qui enferme les populations subissant la guerre dans la seule figure de la victime. Elles sont aussi composées de sujets politiques, d’individus complexes, capables de créer, de penser, de contester. Donner à entendre ces voix dans leur diversité est une condition essentielle pour transformer l’émotion en engagement réel. Je suis, par exemple, frappée par le fait que les films sur Gaza qui ont bien marché en Occident – par exemple La voix de Hind Rajad de Kaouther Ben Hania, ou encore Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, tous deux sortis en 2025 – illustraient la souffrance d’une manière saillante. Alors que le cinéma palestinien est très drôle, absurde, poétique… Comme si la seule image de la Palestine qui puisse nous rassurer aujourd’hui était celle de gens qui pleurent. Les réduire à leur souffrance, c’est encore leur retirer une part de leur humanité.

