« La souffrance des Libanais⋅es est dépolitisée »

Le 8 avril, une opération de frappes aériennes israé­liennes sur plusieurs zones densément peuplées du Liban a fait 350 mort⋅es et plus d’un millier de blessé⋅es. Si les images d’immeubles éventrés et de victimes en sang ont fait le tour du monde, elles peinent à susciter une indi­gna­tion à la mesure du massacre, estime Samah Karaki, neu­ros­cien­ti­fique et autrice de L’empathie est politique (JC Lattès, 2024).
Publié le 16/04/2026

Pour fuir les frappes israé­liennes sur la région de la Bekaa, à l’ouest du pays, cette famille a rejoint Beyrouth et installé un campement de fortune près du front de mer. Prise en mars 2026, cette pho­to­gra­phie entend docu­men­ter l’adaptation des Libanais·es aux violences qui secouent leur pays. Crédit : Myriam Boulos/Magnum Photos

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Essayiste et docteure en neu­ros­ciences, issue d’une famille ori­gi­naire du sud du Liban, Samah Karaki a grandi dans un pays en guerre civile (1975–1989) puis a vécu son ado­les­cence sous occu­pa­tion israé­lienne (1996–2000). C’est dans ce type de contexte de violence politique en continu, au sein duquel une mul­ti­pli­ci­té de discours contra­dic­toires cohabite, qu’elle étudie les phé­no­mènes cognitifs, et cherche ainsi à com­prendre comment nos per­cep­tions, nos émotions et nos récits influencent la construc­tion de notre morale.

Elle signe l’essai Contre les figures d’autorité. Comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros, etc., qui vient de paraître aux éditions Rue de l’Échiquier. Elle est également l’autrice de L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sen­ti­ments (JC Lattès, 2024).



Dans votre essai paru en 2024, vous décor­ti­quez la fabrique de l’empathie à l’échelle mondiale. Comment se déploie-t-elle dans le cas de l’actuelle guerre israé­lienne contre le Liban ?

L’empathie n’est jamais uni­ver­selle : elle est construite, orientée et pro­fon­dé­ment sélective. Dans le cas du Liban, elle se distribue selon des lignes de fracture poli­tiques et sociales. Le « peuple libanais » est souvent présenté comme un bloc homogène, alors qu’il est traversé de divisions poli­tiques, sociales et reli­gieuses majeures. En France, dans une grande partie du récit média­tique, les victimes issues de quartiers qui ne sont pas associés au Hezbollah sont davantage huma­ni­sées et décrites comme « inno­centes », tandis que les personnes chiites, qu’elles vivent dans le sud du pays ou à Beyrouth, sont soup­çon­nées d’allégeance politique au Hezbollah et suscitent moins d’empathie. On parle pour les qualifier de « cibles », de victimes d’« opé­ra­tions mili­taires », sans jamais rappeler que le droit inter­na­tio­nal interdit de bombarder des civil⋅es.

Cette hié­rar­chi­sa­tion entre les Libanais⋅es plonge ses racines dans une histoire marquée par la guerre civile, les divisions com­mu­nau­taires, les logiques de classe et le racisme, visant en par­ti­cu­lier les habitant⋅es du sud du pays, une région agricole et pauvre qui abrite des minorités chiites et druzes… Des médias européens reprennent à leur compte cette hié­rar­chi­sa­tion, parfois par manque de temps ou de connais­sances, parfois parce qu’ils adhèrent à cette vision.

À cela s’ajoute un phénomène plus diffus : la fas­ci­na­tion des opinions pour les prouesses tech­no­lo­giques de la guerre, aux­quelles le défilé d’experts mili­taires sur les plateaux télé donne corps. Les vies humaines dis­pa­raissent derrière les termes tech­niques : par exemple, le 8 avril 2026, il a beaucoup été répété que l’armée israé­lienne avait effectué « 100 frappes en 10 minutes » [alors que 357 personnes ont été tuées et plus de 1 200 blessées]. On voit bien comment certaines morts deviennent presque invisibles.

Vous parlez dans votre essai sur l’empathie du concept d’« infra­hu­ma­ni­sa­tion », forgé dans les années 2000 par le psy­cho­logue belge Jacques-Philippe Leyens. De quoi s’agit-il et en quoi s’applique-t-il à la situation actuelle au Moyen-Orient ?

L’infrahumanisation est une forme spé­ci­fique de déshu­ma­ni­sa­tion. On reconnaît l’autre comme humain, mais on le considère comme mora­le­ment inférieur, voire intrin­sè­que­ment dangereux. Cela permet de justifier la violence exercée contre lui, en la requa­li­fiant comme une forme de légitime défense : puisqu’il est une menace essen­tielle, sa souf­france apparaît accep­table, voire néces­saire. Ce mécanisme repose sur un biais de confir­ma­tion : on sélec­tionne les infor­ma­tions qui viennent confirmer l’idée que l’autre est dangereux.

Il a été mobilisé dans de nombreux contextes his­to­riques, depuis les pro­pa­gandes géno­ci­daires, dont la pro­pa­gande nazie, jusqu’aux dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques des personnes homo­sexuelles pendant la crise du VIH-sida. Au Moyen-Orient, on le retrouve dans la manière dont certaines popu­la­tions sont assi­mi­lées à des projets ter­ro­ristes. Les Libanais·es chiites seraient ainsi à la solde de l’Iran, ou les Palestinien⋅nes à la solde du Hamas…


« Considérer l’autre comme mora­le­ment inférieur permet de justifier la violence exercée contre lui »


Des images de la guerre au Moyen-Orient nous par­viennent en flux continu. Quel rôle jouent-elles dans cette infrahumanisation ?

Elles pro­duisent un double effet : une sidé­ra­tion et, à terme, une forme d’engourdissement. À force de voir circuler des images de des­truc­tion et de deuil, souvent décon­tex­tua­li­sées, les conflits sont réduits à des crises huma­ni­taires. Ils sont compris comme une souf­france immédiate, mais dépo­li­ti­sés. On compatit sans com­prendre, donc sans agir.

Pour que ces images deviennent utiles, l’empathie doit être déplacée. Il ne s’agit pas seulement de ressentir, mais de com­prendre ce dont les popu­la­tions ont besoin. Cela implique de contex­tua­li­ser, de nommer les res­pon­sa­bi­li­tés, de soutenir des actions concrètes et de donner la parole, dans les médias, à des voix moins audibles que les figures habi­tuelles de la diaspora.

Surtout, il faut sortir d’une repré­sen­ta­tion qui enferme les popu­la­tions subissant la guerre dans la seule figure de la victime. Elles sont aussi composées de sujets poli­tiques, d’individus complexes, capables de créer, de penser, de contester. Donner à entendre ces voix dans leur diversité est une condition essen­tielle pour trans­for­mer l’émotion en enga­ge­ment réel. Je suis, par exemple, frappée par le fait que les films sur Gaza qui ont bien marché en Occident – par exemple La voix de Hind Rajad de Kaouther Ben Hania, ou encore Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, tous deux sortis en 2025 – illus­traient la souf­france d’une manière saillante. Alors que le cinéma pales­ti­nien est très drôle, absurde, poétique… Comme si la seule image de la Palestine qui puisse nous rassurer aujourd’hui était celle de gens qui pleurent. Les réduire à leur souf­france, c’est encore leur retirer une part de leur humanité.

Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

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