Comment les violences faites aux femmes par le régime iranien se sont-elles structurées ?
En 1979, après l’arrivée au pouvoir des islamistes, la répression politique commence.
Et elle commence par le corps des femmes, en particulier à travers l’obligation du port du voile, un pilier idéologique de la République islamique. Pendant la guerre Iran-Irak [1980–1988], cette norme genrée avec, d’un côté, la femme vertueuse voilée et, de l’autre, l’homme-soldat défenseur de la patrie devient une manière de se distinguer des pouvoirs occidentaux impérialistes. À la fin de la guerre, certaines femmes sont violées avant leur exécution par des Gardiens de la révolution et des bassidjis [milice paramilitaire iranienne]. Le viol a été utilisé comme instrument de répression dès le début du régime.
Aujourd’hui encore, les violences à l’égard des femmes sont très courantes dans les prisons, comme en a témoigné Narges Mohammadi dans son livre Torture blanche [Albin Michel, 2024].
Une autre forme de violence passe par la pathologisation de la résistance des femmes : Ahou Daryaei1En novembre 2024, cette étudiante s’est dévêtue devant son université
à Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement de bassidjis sur sa tenue. a par exemple été envoyée en hôpital psychiatrique.
Des femmes refusant le voile sont aussi battues dans la rue ou arrêtées. L’accusation portée sur certaines d’entre elles qui seraient « mal voilées , appréciation juridiquement indéfinissable, légitime dès lors toutes sortes de violences, pouvant aller jusqu’au féminicide, comme celui de Mahsa Jina Amini2Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme,
vie, liberté fin 2022..
Quels objectifs politiques ces violences servent-elles ?
Ces violences patriarcales étatiques légitiment et facilitent celles qui existent par ailleurs dans la société. En contrôlant le corps des femmes, l’État iranien impose sa contrainte à l’ensemble de la population. Ce contrôle s’accompagne d’une exclusion des femmes de l’espace public et une assignation à des rôles reproductifs et domestiques.
Quand j’étais à l’école, nous avions, par exemple, des règles absurdes, comme l’interdiction de porter des chaussettes de couleur. Le but est ici de former les filles à l’obéissance. Ces attaques répétées contre tous les signes de l’existence des femmes nous font grandir avec l’idée que notre corps est un obstacle à notre avancée dans la société.
Quelles résistances ont émergé en réponse à cette volonté de contrôle ?
Les femmes iraniennes paient un prix élevé, y compris de leur vie, pour se rendre visibles. Dès le 8 mars 1979, la première contestation de l’histoire de la République islamique a été une manifestation contre le voile obligatoire.
Cette résistance féministe passe aussi par des petits gestes quotidiens, comme sortir des mèches de cheveux de son voile, fumer ou danser en cachette. Elle a été réactivée de façon plus organisée, en particulier avec le mouvement Femme, vie, liberté, à la suite duquel le régime n’a pu rétablir toutes ses normes, comme le voile obligatoire.
Quelles spécificités avez-vous observées lors de la répression sanglante du mouvement de révolte de janvier 2026 ?
Elle a été inédite, par son intensité et par ses méthodes. L’ONG Hengaw, qui recense les violations des droits humains en Iran, a spécifiquement documenté des cas de tortures, de violences physiques, psychologiques et sexuelles. Sur les seules journées des 8 et 9 janvier, au moins 36 000 personnes auraient été tuées selon des sources locales.
D’après une association de l’université Tarbiat Modares de Téhéran, lorsque des familles sont allées identifier les cadavres de leurs proches à la morgue, on leur a montré des photos de corps de femmes non identifiées, pour certaines nues ou violentées. On peut s’interroger : pourquoi ces familles ont-elles vu ces photos ? Je pense que ça fait partie de la politique de répression : terroriser les gens, les sidérer. Et ça montre que la politique répressive vis-à-vis des femmes se poursuit même après leur mort.


