Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu des youyous chez moi. Il n’y a pas une célébration, un moment de joie, de légèreté qui n’ait été accompagné de ces longs chants aigus, qui tapent dans la gorge des femmes. Je me souviens du mariage de mon oncle, à Alger, en 2007. J’avais 9 ans.
Vingt ans plus tard, je me rends compte que ma cousine avait raison. J’ai grandi et j’ai compris. Ce que je percevais comme un cri « qui casse les oreilles » revêt un caractère particulier. C’est sûrement l’un des sons les plus émouvants que je connaisse. Lorsque je l’entends, c’est mon cœur qui s’emballe, qui brille. C’est la lignée des femmes de ma famille qui s’exprime.
Certains l’appellent « zaghrouta » (au pluriel, « zaghrit »), d’autres « youyou ». Il existe plusieurs mots pour définir ces vocalises, qu’on entend dans la région Swana (pour South West Asia and North Africa1permet une approche décoloniale et non européocentrée pour la région populairement connue sous le nom de Moyen-Orient et Afrique du Nord.). Dans le domaine de la recherche, on s’est arrêté·es sur un terme précis : ululement. C’est une tradition orale ancestrale de femmes, transmise de génération en génération. Que ce soit dans les pays d’origine ou au sein des diasporas établies à travers le monde, la zaghrouta traverse les époques et accompagne les familles dans des moments sacrés et importants de la vie – de la naissance aux funérailles. Les techniques varient selon les pays – en Égypte, il est émis par la langue qui tape d’un côté puis de l’autre de la bouche, en Algérie, ce sont les cordes vocales qui font la majorité du travail –, mais l’usage reste le même.
Halima Guerroumi se souvient encore de sa première rencontre avec un youyou. « C’est tout d’abord un rapport au bouleversement, confie l’autrice franco-algérienne de 44 ans. C’était à la mort de mon oncle. J’avais 5 ans. Nous étions dans la cour familiale, en Algérie. Je revois la maison, l’agitation contenue, puis le moment précis où le corps du défunt est sorti. À cet instant, toutes les femmes ont entamé ce chant. » Elle se rappelle avoir pleuré de peur. « Le contraste entre la mort et cette puissance sonore m’avait bouleversée. » Depuis, elle en a entendu « des milliers » : « Lors de mariages, de fêtes de diplôme, de circoncisions… Lors de passages décisifs de nos vies, d’instants où l’on bascule. »

Un symbole de puissance
Halima Guerroumi a grandi, ce chant l’habite, la suit. Elle y voit un moment rare de « sororité, de rituel féminin à maintenir et à transmettre » : « Il y a quelque chose d’émotionnel tout de suite avec le youyou. C’est un chant qui extériorise beaucoup de sensations dans notre corps. Le simple fait de l’entendre me ramène à des sensations, à des moments précis. Et ça m’émeut immédiatement. »
Pour Latifa (qui ne souhaite pas donner son nom de famille), franco-marocaine installée en Algérie, c’est son côté mystique qui l’a tout de suite intriguée ; elle souligne l’impossibilité, presque, de le décrire. « Ce n’est ni un cri, ni un chant, ni un sifflement. C’est avant tout un symbole de puissance et de compétence. » Elle aussi retient le caractère féminin de ces chants, pendant « les réunions et les repas qui étaient organisés entre voisines » : « J’ai grandi dans une petite ville normande avec une communauté de quelques familles principalement marocaines, et ces moments étaient précieux. »
La pratique du youyou ancre les femmes dans leur féminité et dans leur héritage. Le maîtriser, c’est aussi se rapprocher de sa lignée féminine. C’est pourquoi la journaliste de 33 ans a tout de suite voulu apprendre à le faire. « Comme beaucoup, j’ai essayé de m’exercer devant mon miroir mais j’ai abandonné, se remémore-t-elle. À une époque, j’avais téléchargé l’app “La boîte à youyou” qui zaghritait dès que tu tournais ton téléphone. Mais devant les démos en live dans les mariages, je faisais pâle figure avec mon app. » Elle sourit. « Mais j’aime bien la pratique. Je suis admirative des personnes qui savent le faire. En l’écoutant, j’ai l’impression de redevenir un peu cette petite fille qui regardait les amies de sa mère le faire. »
« Faire des zaghrit est notre manière de dire “va te faire foutre” à l’oppresseur. »
Rasha Eleyan
Halima Guerroumi, installée à Vitry-sur-Seine, a, elle aussi, essayé dès son plus jeune âge. Sa mère n’a jamais su le faire. L’autrice en a fait une mission : maîtriser cette tradition. Il lui aura fallu plusieurs essais. Lors des mariages, à voix basse, elle essayait de mimer ses tantes. Car le youyou se transmet de manière informelle ; dans l’observation des femmes de sa famille, en le répétant inlassablement avec ses cousines et ses amies. En se trompant, encore et encore, jusqu’à réussir à bien positionner sa langue, à contracter au bon moment ses cordes vocales. Quiconque réussit un youyou dompte une tradition orale difficile à perpétuer. « Le jour où j’ai osé lancer un youyou sans retenue, où je me suis sentie légitime, quelque chose a basculé. Je me suis sentie femme, pleinement inscrite dans ma communauté. C’était un passage symbolique, intime et collectif à la fois. »
Crier sa solidarité
Alors qu’ils représentent une tradition importante dans toute la région Swana, les ululements ont très peu été étudiés par les chercheur·euses. Il suffit d’une recherche sur Internet pour se confronter au manque abyssal de textes sur le sujet. L’ethnologue de la musique Louise Meintjes est l’une des rares à s’être intéressée à cette pratique vocale. En 2019, elle publie un article qui analyse les zaghrit dans les pays où ils sont présents. Elle impute l’absence d’études, tout d’abord, à la catégorisation compliquée du youyou. « Ce n’est ni de la musique ni du langage, et cela n’est souvent pas reconnu comme une performance. Le ululement, en d’autres termes, semble périphérique à la constitution du genre musical », explique la chercheuse.
Autre facteur important, c’est un chant féminin, dont la puissance détonne lourdement avec l’image méprisante que l’on se fait des femmes non occidentales : soumises. « Le ululement est leur manière d’affirmer leur présence dans l’espace intime et public, poursuit Louise Meintjes. À l’inverse, il existe énormément d’ouvrages consacrés aux lamentations des femmes de cette région. Cette préférence des chercheurs interpelle. »
Pour l’ethnologue, la force des zaghrit tient à sa forme. « Son pouvoir réside dans le fait qu’il s’agit d’une voix et non d’un “logos”, un discours, ajoute-t-elle. Son caractère très ambivalent quant au contenu de son message peut se révéler très efficace en tant qu’outil politique, car il permet d’exprimer des choses sans les dire. » C’est pourquoi, depuis toujours, le ululement est un outil politique de résistance imparable pour les femmes. D’ailleurs, on ulule rarement seule. C’est son caractère collectif qui en amplifie la portée. « C’est une projection vocale puissante de solidarité face à l’autre. Et surtout, une représentation forte de l’unité des femmes et de leur motivation à s’exprimer dans leurs propres termes. »
Ululer, c’est prendre l’espace, se faire entendre quand on ne veut pas nous écouter. À travers les époques, les femmes l’ont utilisé pour résister. Un des exemples marquants de cet outil de résistance remonte à ce qui est appelé en France « la guerre d’Algérie » (1954–1962), mais que l’on nomme sur place « al-thawra », la révolution. La zaghrouta est alors utilisée comme un cri de ralliement, de soutien aux combattant·es algérien·nes. Dans son article, Louise Meintjes explique que, face à cette vague sonore, l’État français prend la décision d’interdire les youyous dans toute l’Algérie. Dans la scène finale du film La Bataille d’Alger (1966), le réalisateur Gillo Pontecorvo fait entendre une vingtaine de femmes ululer à l’unisson, aux côtés d’hommes qui scandent des slogans politiques. « Les zaghrit dramatisent la résistance collective à travers la projection de la voix, analyse Louise Meintjes. Dans le contexte du film, le ululement est présent comme un avertissement, comme la menace imminente d’une détermination inébranlable. C’est le son d’un collectif, impénétrable, inconnaissable, car inarticulé, mais organisé. » Et donc qui inquiète.

Résister grâce aux zaghrit
On retrouve cette pratique politique du ululement dans les luttes palestiniennes contre la colonisation et l’apartheid israéliens. Depuis plus de dix ans, l’artiste palestinienne Rasha Eleyan peint des femmes ululant, vêtues de thobe, les robes traditionnelles palestiniennes. « Ma première œuvre mettait en avant la zaghrouta comme une célébration. Au fil du temps, la connotation a évolué : aujourd’hui, je l’utilise dans mon art comme un outil de colère et de résistance à part entière. » Dans son tableau Zaghrouta Solidarity (2023), on voit deux femmes, mains liées, qui lancent des zaghrit à gorge déployée, comme un pied de nez aux colons. « C’est une manière de dire : “Même après tout ce que vous nous avez fait subir, je continuerai à faire du bruit.” J’ai toujours vu mes tantes aller en manifestation, être violentées, mais, malgré tout, continuer à ululer. Faire des zaghrit est notre manière de dire “va te faire foutre” à l’oppresseur. »
Pour l’artiste visuelle, cette série de peintures, qu’elle a nommée « Thawra untha » (La révolution est une femme) – une expression largement utilisée en arabe –, est aussi l’occasion idéale de réaffirmer la place primordiale des femmes au sein des luttes palestiniennes contre la colonisation et le génocide. « L’Occident aime nous décrire comme faibles. Pourtant, il n’y a rien de faible dans le fait que nous ululions face aux colons. » Depuis son atelier londonien, la Palestinienne travaille sur une nouvelle œuvre, qu’elle a nommée Can you hear me? (Pouvez-vous m’entendre ?). Là encore, la zaghrouta est un signe de résistance. « Pour des raisons à la fois personnelles et politiques, alors que le génocide se poursuit et s’intensifie, j’ai voulu que cette peinture représente à la fois la provocation et l’épuisement du peuple palestinien, développe-t-elle. La femme qui y figure est épuisée, mais toujours debout. »
Rasha Eleyan insiste sur la vision subjective du youyou dans son art. « Chacun·e peut y voir ce qui lui plaît. Selon l’état d’esprit de chacun·e, cette zaghrouta peut être un acte de célébration ou de résistance. Aujourd’hui, en raison du contexte actuel, je la vois uniquement comme un élément de combat, conclut-elle. J’espère un jour l’interpréter différemment, inch Allah [“si Dieu le veut”, en arabe]. »
Comme Rasha Eleyan, quand j’ai grandi, ma vision des zaghrit a profondément changé. Je suis devenue moi-même une adepte du youyou. Le mien est plutôt égyptien, hérité du côté de mon père. Il frappe moins fort que celui de mes cousines, tient moins longtemps, mais il existe. Et lorsque l’on entonne ces cris aigus toutes ensemble, pour des mariages ou des manifestations, je me sens invincible, maîtresse de qui je suis. Et en parfaite synchronisation avec celles qui m’entourent. •





