Cheikha Remitti, la « reine du raï »

Elle a forgé un précieux matri­moine musical féministe et déco­lo­nial. Avec plus de 200 chansons à son réper­toire, Cheikha Remitti a créé un art populaire sans jamais céder à la folk­lo­ri­sa­tion. Mêlant la grande histoire à ses souvenirs, Manel Ben Boubaker, ensei­gnante et militante anti­ra­ciste, dresse le portrait de cette chanteuse excep­tion­nelle décédée il y a tout juste vingt ans. 
Publié le 28/04/2026

Cheikha Remitti, chanteuse de raï algérienne, pendant un concert. Elle se tien les bras écartés en croix, les yeux fermés et un sourire aux lèvres.
Cheikha Remitti en concert au XVe festival mul­ti­cul­tu­rel Getxo Folk (Pays basque espagnol), en septembre 1999. Crédit : TXEMA FERNANDEZ /Efe / Maxppp

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Le 17 juin 2021, Paris sort d’un énième confi­ne­ment et le quartier de la Goutte‑d’Or, près de Barbès, s’apprête à vivre un moment his­to­rique : l’inauguration de la place Cheikha-Remitti. Pour la « reine du raï » – comme pour de nombreux Algériens et Algériennes –, ce quartier du nord de Paris a été une maison d’exil après son arrivée en France en 1978.

Un concert s’organise en sa mémoire sur cette petite place à deux pas du local de l’Association des tra­vailleurs magh­ré­bins de France où, chaque soir, se retrouvent des chibanis1Chibani signifie « cheveux blancs » en darija – la langue orale quo­ti­dienne du Maghreb, appelée arabe dialectal, en oppo­si­tion à l’arabe classique ou lit­té­raire., les anciens du quartier. Ces rues, je les ai sillon­nées ado­les­cente, pour me rendre chez mes amies de la Goutte‑d’Or : la mémoire immigrée y croise ma jeunesse insou­ciante. C’est aux abords de ce quartier que j’ai loué, plus tard, mon premier appartement.

Soixante ans durant, Cheikha Remitti a chanté des sujets aussi divers que le corps féminin, la pauvreté, Dieu, la passion amoureuse, le sexe, la bière, les com­bat­tants de l’indépendance ou l’exil. Elle a écrit et composé plus de deux cents chansons, que nombre d’artistes – souvent des hommes – n’ont pas hésité à s’approprier pour bâtir leur notoriété et leur richesse. Aucun d’entre eux n’a pourtant réussi à détrôner celle qui reven­di­quait le titre de « doyenne du raï ».

Cheikha Remitti a refusé de céder tant aux sirènes de la moralité qu’à celles de la folk­lo­ri­sa­tion. L’authenticité a nourri le succès de cette artiste adulée par le peuple – en Algérie comme dans la diaspora – et honnie par les tenant·es de l’ordre de tout poil sur les deux rives de la Méditerranée. « Quand j’étais petite, on l’écoutait à la maison, entre femmes, un peu dans la clan­des­ti­ni­té : parfois, on baissait le son, pour que les autres n’entendent pas », confie la chanteuse algé­rienne Souad Asla, qui se dit fière de porter la mémoire de « cette grande dame qui incarne la culture algé­rienne ».

Ce soir de printemps 2021, « il y avait plusieurs voix, plusieurs géné­ra­tions, et cela a produit de la magie », se souvient, émue, la chanteuse et poétesse Nawel Ben Kraïem. Réunies sur ce bout de trottoir par l’historienne de l’immigration Naïma Huber-Yahi et Mustapha Amokrane, ancien chanteur du groupe Zebda devenu directeur artis­tique du centre culturel Fleury Goutte d’Or-Barbara, cinq chan­teuses ont exploré le foi­son­nant réper­toire de la légen­daire « cheikha » – un titre désignant, dans la culture raï, une maîtresse de la musique, respectée pour sa présence vocale. Aux côtés de Nawel Ben Kraïem et Souad Asla se tenaient l’Algéroise Samira Brahima ainsi que les Oranaises Cheikha Hajla et la star du raï contem­po­rain, Cheba Zahouania.

Femmage des Héritières

Ces vingt minutes de show se sont étoffées pour devenir un spectacle présenté trois mois plus tard au festival Magic Barbès. Face au succès, leur per­for­mance s’est trans­for­mée en tournée au long cours, sous le nom « Les Héritières » : Nawel Ben Kraïem, Souad Asla et Cheikha Hajla inter­prètent leur femmage collectif à Cheikha Remitti sur de nom­breuses scènes de France et d’Algérie. Un « grand honneur », s’enorgueillissent-elles. Fruit du travail d’Algérien·nes et descendant·es d’Algérien·nes, ces pro­duc­tions disent la place de premier plan qu’occupe Cheikha Remitti dans la mémoire col­lec­tive de l’immigration nord-africaine en France.

Ce lien d’estime et de tendresse avec la jeunesse issue de l’immigration post­co­lo­niale n’a jamais été à sens unique. Quelques mois avant d’être couchée sous sa terre oranaise, au cimetière d’Aïn Beïda, la star sortait son dernier album et apportait son soutien aux révoltes des quartiers popu­laires à la suite de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré2Le 27 octobre 2005, Bouna Traoré (15 ans) et Zyed Benna (17 ans) mouraient élec­tro­cu­tés dans un trans­for­ma­teur de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police. Leur mort fut l’élément déclen­cheur de vingt jours de révolte dans les quartiers popu­laires du pays., dans une interview au Monde : « La misère crée la bagarre. […] Je considère les jeunes de banlieue comme mes enfants […] Si eux souffrent, alors moi aussi. »

Née Saadia Bedief, en mai 1923, à Tessala, au sud d’Oran, la petite fille dont le prénom signifie « la Joyeuse » devient orpheline très jeune. Elle grandit dans la pauvreté et travaille comme domes­tique chez un colon dès l’âge de 5 ans. Repérée à 16 ans par une troupe de musiciens pour ses talents de danseuse, l’adolescente prend la route avec eux et commence à donner de la voix dans les mariages, en digne héritière des medahate – ces groupes de femmes de l’Oranais qui animaient les unions ou des cir­con­ci­sions en chantant des poèmes aux paroles parfois obscènes. Dans ces espaces à l’abri du regard masculin s’inventait, déjà, ce que la cher­cheuse en eth­no­lo­gie Marie Virolle-Souibès3Autrice, entre autres publi­ca­tions, de La Chanson raï. De l’Algérie profonde à la scène inter­na­tio­nale, Karthala, 1995. qualifie de « part la plus indis­ci­pli­née, la plus spontanée du raï ».

Le raï, musique populaire

Apparu à la fin du XIXe siècle dans la région de l’Oranie, en Algérie, le raï (« mon opinion » en arabe) est à l’origine une musique rurale qui se chante en darija (langue orale) algé­rienne, plus pré­ci­sé­ment oranaise. À la fin des années 1960, ce genre musical se développe avec l’arrivée de la cassette, qui contribue à son déve­lop­pe­ment. Le raï se modernise avec l’introduction de boîtes à rythmes, au début des années 1980. C’est l’émergence de la nouvelle géné­ra­tion des chebs et des chebas (lire note 6 ci-dessous). En pleine décennie noire algé­rienne (1992–2002), marquée notamment par l’assassinat de Cheb Hasni en 1994, le raï connait ses heures de gloire en France. En 2022, il entre au patri­moine culturel imma­té­riel de l’Unesco.

Pionnière indocile

Au milieu des années 1940, Saadia commence à chanter sa vie lors des waadate, ces fêtes rurales en l’honneur d’un saint local – un ancêtre pieux dont la mémoire alimente la dévotion populaire au Maghreb –, plus rarement d’une sainte. Cheikha Remitti y aborde, en public, des sujets jusqu’alors cantonnés aux espaces non mixtes et ses mots charrient un ima­gi­naire peuplé de mort·es, d’angoisses et de corps désirants.

C’est de cette époque que lui vient son nom de scène : lors d’une waada pluvieuse, elle et sa troupe s’abritent dans une cantina – un café de campagne tenu par des blanc·hes. Flattée d’être reconnue par les clients, l’artiste offre une tournée en répétant « Remettez ! » à la patronne. Le mot sonne « Remitti », et la voilà baptisée Cheikha Remitti. Cette recon­nais­sance précoce n’a rien d’étonnant. Selon l’historienne Naïma Huber-Yahi, « Cheikha Remitti est un ovni musical et artis­tique, née au monde comme “cheikha” : elle devait raconter, chanter, danser ». Évoquant cette période de sa vie, la chanteuse dira d’ailleurs, plus tard, qu’elle était « possédée » par le chant : « Dans la rue, n’importe où, je chantais. »

En 1954, Cheikha Remitti enre­gistre son deuxième album à Paris, chez Pathé-Marconi4Le « catalogue arabe » de Pathé-Marconi rassemble les voix de figures nord-africaines et arabes aussi impor­tantes que diverses : de la diva égyp­tienne Oum Kalthoum au chanteur kabyle de l’exil Slimane Azem, en passant par Line Monty, juive algéroise.. Elle a 31 ans et l’un de ses titres fait scandale, lui ouvrant la voie de la célébrité : « Déchire ! Lacère !/ Rimitti recoudra/ Faisons nos trucs sous les couvertures/ Galipette sur galipette/ Je ferai à mon amour tout ce qu’il voudra » : la chanson Charrak Gatta brise le tabou de la virginité des femmes.

Couverture d'une bande-dessinée sur Cheikha Remitti. Elle y est dessinée avec une couronne, en train de chanter, entourée de deux musiciens qui l'accompagnent.
Couverture de la bande dessinée Cheikha Rimitti, reine du raï de Sophia Baidouri (auto-édition de l’ouvrage en cours, 2026).

Installée à Oran, l’artiste accom­pagne la guerre de libé­ra­tion nationale en chantant des odes à la gloire des moud­ja­hi­dine5Depuis le XIXe siècle, les moud­ja­hi­dine sont les résis­tants contre la colo­ni­sa­tion française en Algérie. Les femmes, dites « moud­ja­hi­date », sont parties prenantes de ce mouvement : Cheikha Remitti chante des hommages aux morts au combat, comme aux résistant·es de la première heure.. Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, en 1962, elle traverse régu­liè­re­ment la Méditerranée pour poser sa voix dans les studios parisiens. Par la suite, de nouveaux labels nord-africains la libèrent de cette contrainte en la produisant.

Puis, à l’instar d’autres artistes, Cheikha Remitti voit ses titres pro­gres­si­ve­ment bannis des ondes par le jeune État algérien. Épuisée par la censure, la quin­qua­gé­naire pose fina­le­ment ses valises en France à la fin des années 1970. Les cafés de l’immigration magh­ré­bine deviennent sa scène. À deux pas, ou presque, de l’hôtel où elle a longtemps résidé, rue Myrha, la diva fait vibrer les cœurs et les corps dans les cabarets, comme le célèbre Bejaïa Club, boulevard de la Chapelle – déjà mué en épicerie lorsque j’emménage dans le quartier dans les années 2010.

Dès les années 1980, ses cassettes s’arrachent chez les dis­quaires de Barbès. Son irré­vé­rence, son atta­che­ment aux rythmes bédouins et son agilité poétique la dis­tinguent de nombreux artistes raï qui émergent sur la scène algé­rienne depuis quelques années. Son public l’aime pour ça. Il s’élargit et reste jeune : toutes les géné­ra­tions l’écoutent – la deuxième puis la troisième, dites des « descendant·es d’immigré·es ». J’en fais partie. Je (re)découvre le raï au milieu des années 1990 grâce aux cassettes d’une amie algéroise que je fourre dans mon walkman pour occuper les longues après-midis d’été. Cette musique me rappelle l’enfance, boulevard de la Villette, dans le café où mon père servait au comptoir. J’ai passé des après-midis à écouter les clients et sa collègue, Nadia, reprendre les refrains qui sortaient des enceintes en sirotant un diabolo menthe.

« Cheikha Remitti est un ovni musical et artis­tique, née au monde comme “cheikha” : elle devait raconter, chanter, danser. »
Naïma Huber-Yahi, historienne

Au milieu des années 1980, pour adoucir son image sur la scène inter­na­tio­nale alors qu’une crise éco­no­mique et politique nourrit des tensions inté­rieures, le pouvoir algérien change d’attitude vis-à-vis de cette musique plé­bis­ci­tée par la nouvelle géné­ra­tion. En 1985, Khaled remporte le prix du premier Festival de raï d’Oran, gagnant, du même coup, son titre de « cheb6« Cheb » (lit­té­ra­le­ment « jeune » en arabe) ou « cheba », au féminin, désigne la géné­ra­tion de chanteur·euses de raï des années 1980, la dis­tin­guant de la pré­cé­dente, celle des « cheikhs » et « cheikhas ». Les chebs sont les ini­tia­teurs de la mutation du raï vers des sonorités plus urbaines et élec­tro­niques, incor­po­rant des rythmes espagnols et utilisant syn­thé­ti­seurs et boîtes à rythmes. ». En janvier 1986, Cheikha Remitti, la scan­da­leuse malmenée jusque-là par les autorités de son pays, prend la scène aux côtés des chebs et chebas lors d’un concert à la grande Halle de la Villette organisé par l’État algérien intitulé « Le raï dans tous ses états ».

L’époque est aussi celle de la naissance, en Occident, de la world music. Encore une fois, la puissance de Cheikha Remitti s’impose : boudée par les plateaux télé – à la dif­fé­rence de Cheb Khaled, Faudel ou Cheb Mami –, celle que Naïma Huber-Yahi surnomme res­pec­tueu­se­ment la « mamie du raï » entame une carrière inter­na­tio­nale. Dans les années 1990, « Cheikha Remitti est devenue “branchée”, en réus­sis­sant à traverser le miroir sans se départir de son authen­ti­ci­té », considère Naïma Huber-Yahi. À 70 ans, elle s’associe au bassiste des Red Hot Chili Peppers et enre­gistre plusieurs tubes réunis sur l’album Sidi Mansour (1994). En 2002, la musi­cienne fait résonner les rythmes bédouins dans Central Park lors d’un grand concert organisé à New York, deux ans après la sortie de son avant-dernier album, le légen­daire Nouar (Fleur, pochette ci-dessous). Elle a presque 80 ans.

Pochette de l'album Nouar de Cheikha Remitti, sur laquelle est est dessinée assise dans une robe rouge.
Crédit : Éditions Next music, 2000

Jusqu’au terme de sa vie, l’artiste a habité la scène avec la même énergie : le 13 mai 2006, deux jours avant que son cœur ne l’abandonne, elle enflam­mait encore le Zénith de Paris. « On se demandait si elle allait tenir…, se souvient Souad Asla, qui l’a accom­pa­gnée lors d’une tournée à Londres au début des années 2000. Et, sur scène, elle rede­ve­nait une diva capable d’assurer deux heures et demie de concert, comme une jeune fille. C’était incroyable ! La scène était vraiment sa maison. C’était une vraie rockeuse. »

Pieuse, Cheikha Remitti s’est rendue à La Mecque en 1976 sans que cela change ni son rapport à la scène ni son réper­toire. Elle n’a jamais cessé d’enflammer les foules, tout en arborant ses bijoux, sa tenue tra­di­tion­nelle et ses mains teintées au henné. Son succès n’est pas né de sa fraîcheur ado­les­cente mais de sa présence scénique de femme mûre, fra­cas­sant tous les repères du genre.

Poétesse analphabète pillée par les hommes

« La Rimitti par ses mots blesse et éveille ceux qui dorment », chantait Cheikha Remitti dans Laylat el bareh (La nuit d’hier). Troubadour des tréfonds de l’âme, elle décrivait tourments et excès mais aussi les contra­dic­tions humaines en mêlant, parfois, une louange à Dieu à une vapeur d’alcool : elle chantait « el hèm » – un mot darija intra­dui­sible désignant un art sensible de la chronique du quotidien, qui pourrait s’apparenter au blues étasunien. « Cette musique est implantée dans mon corps, dans ma tête, expli­quait l’artiste. La souf­france, ça se ressent, ça ne peut pas s’inventer.  

« Je chante tout ce qui m’inspire, disait Cheikha Remitti. La nuit, les mots me piquent comme des abeilles, pas besoin de stylo. » Car, comme beaucoup de femmes de son époque, elle ne sait ni lire ni écrire, et ne s’exprime qu’en darija algérienne.

Si l’histoire du raï est faite de nombreux emprunts, cette pratique s’est heurtée au fonc­tion­ne­ment de l’industrie musicale occi­den­tale, où l’écrit fait foi. Dépourvue de stratégie juridique ou com­mer­ciale, Cheikha Remitti s’est fait dépouiller, jusqu’à la fin des années 1990, par plusieurs chebs, dont les pro­duc­teurs dépo­saient les chansons à la Sacem, la Société des auteurs, com­po­si­teurs et éditeurs de musique qui collecte les droits d’auteur·ices.

Elle a écrit et composé plus de deux cents chansons, que nombre d’artistes – souvent des hommes – n’ont pas hésité à s’approprier pour bâtir leur notoriété et leur richesse.

Ainsi, en 1987, Cheb Khaled reprend le titre La Camel sans en créditer Cheikha Remitti. La chanson décrit la vie des ouvriers du port d’Arzew – à 40 kilo­mètres d’Oran – qui dépensent leur argent au bar ou au bordel dans le contexte de l’exode rural massif qui suit l’indépendance. La chanteuse l’a « écrite » et enre­gis­trée plus de dix ans aupa­ra­vant. « Je ne parle pas français mais je suis une tête pensante. Je pense toute seule, je travaille toute seule, j’enregistre toute seule, je n’aime pas les gens qui me gou­vernent, je me commande toute seule, je suis la cheffe », déclarait-elle en 2000 au micro de France Culture, après avoir fait valoir ses droits en sai­sis­sant la Sacem au cours des années 1990.

Héritage décolonial

Souad Asla l’affirme : « On voyait une femme qui s’exprimait plei­ne­ment. » Rien n’était dissimulé car « la femme tra­di­tion­nelle, c’est aussi la femme libre ! ». Cheikha Remitti incarne ce féminisme façonné par l’exigence de liberté des femmes colo­ni­sées qui refusent aussi bien la pers­pec­tive de l’émancipation indi­vi­duelle que les pratiques patriar­cales des traditions.

Trois chanteuses algériennes, Nawel Ben Kraïem, Souad Asla et Cheikha Hajla, chantent ensemble lors d'un concert.
Le groupe Les Héritières s’est créé en 2021 à l’occasion de l’inauguration de la place Cheikha-Remitti à Paris. Depuis, elles se pro­duisent sur dif­fé­rentes scènes en France et en Algérie. Ici, Nawel Ben Kraïem, Souad Asla et Cheikha Hajla à la Casa Musicale à Perpignan le 6 décembre 2025.
Crédit : Abdessamad Maitoul

Toute sa vie, Cheikha Remitti a incarné une figure puissante des femmes : « Elle est la repré­sen­ta­tion de la liberté et, reven­di­quer ce legs en le donnant à voir sur scène, ça a une portée féministe », analyse Nawel Ben Kraïem, qui retient que son aînée a eu une carrière inter­na­tio­nale « sans essayer de parler en français ou de porter un jean ». À travers le per­son­nage de Cheikha Remitti, la chanteuse a trouvé l’autorisation de s’affranchir, elle aussi, de nom­breuses injonc­tions : en dansant sur scène ou en portant fièrement son caftan avec ses Dr. Martens.

Cette radi­ca­li­té a fait de Cheikha Remitti un monument, mais aussi un socle politique et artis­tique pour la géné­ra­tion dont je fais partie. Pourtant, elle est entrée tar­di­ve­ment dans ma vie, au cours de mon parcours militant. Il a fallu que je rencontre des fémi­nistes déco­lo­niales avec qui nous avons dansé, puis chanté dans la chorale des Chianteuses (lire « Hymne des femmes : héritage blanc, rupture noire »). Chez certaines d’entre nous a fina­le­ment pointé le désir de chanter dans nos langues, en créant – trop briè­ve­ment – une chorale de femmes et de queers nord-africain·es que nous avons demandé à Nawel Ben Kraïem de diriger. Le premier chant qu’elle nous a transmis fut Nouar. Pendant quelques mois, nous recon­nec­ter à Cheikha Remitti nous a permis de renouer avec la force de ce matri­moine ines­ti­mable de fierté féministe et décoloniale.

  • 1
    Chibani signifie « cheveux blancs » en darija – la langue orale quo­ti­dienne du Maghreb, appelée arabe dialectal, en oppo­si­tion à l’arabe classique ou lit­té­raire. ↩︎
  • 2
    Le 27 octobre 2005, Bouna Traoré (15 ans) et Zyed Benna (17 ans) mouraient élec­tro­cu­tés dans un trans­for­ma­teur de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police. Leur mort fut l’élément déclen­cheur de vingt jours de révolte dans les quartiers popu­laires du pays. ↩︎
  • 3
    Autrice, entre autres publi­ca­tions, de La Chanson raï. De l’Algérie profonde à la scène inter­na­tio­nale, Karthala, 1995. ↩︎
  • 4
    Le « catalogue arabe » de Pathé-Marconi rassemble les voix de figures nord-africaines et arabes aussi impor­tantes que diverses : de la diva égyp­tienne Oum Kalthoum au chanteur kabyle de l’exil Slimane Azem, en passant par Line Monty, juive algéroise. ↩︎
  • 5
    Depuis le XIXe siècle, les moud­ja­hi­dine sont les résis­tants contre la colo­ni­sa­tion française en Algérie. Les femmes, dites « moud­ja­hi­date », sont parties prenantes de ce mouvement : Cheikha Remitti chante des hommages aux morts au combat, comme aux résistant·es de la première heure. ↩︎
  • 6
    « Cheb » (lit­té­ra­le­ment « jeune » en arabe) ou « cheba », au féminin, désigne la géné­ra­tion de chanteur·euses de raï des années 1980, la dis­tin­guant de la pré­cé­dente, celle des « cheikhs » et « cheikhas ». Les chebs sont les ini­tia­teurs de la mutation du raï vers des sonorités plus urbaines et élec­tro­niques, incor­po­rant des rythmes espagnols et utilisant syn­thé­ti­seurs et boîtes à rythmes. ↩︎
Manel Ben Boubaker

Professeure d’histoiregéographie en SeineSaint-Denis, autrice et syndicaliste, elle a contribué à l’ouvrage collectif Entrer en pédagogie antiraciste (Shed Publishing, 2023). Elle est membre du comité éditorial de La Déferlante. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

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