Chansigne : écouter avec les yeux

Le chansigne consiste à exprimer les paroles d’une chanson en langue des signes. D’abord cantonné au milieu militant sourd, il est aujourd’­hui visible sur les scènes des plus grands festivals, rendant la musique plus acces­sible. Rencontre avec celles qui font voir la musique avec leurs mains et militent pour une meilleure recon­nais­sance des surdités.
Publié le 28/04/2026

Une chansigneuse performe devant une foule rassemblée devant la scène.
Aurélie Nahon, inter­prète de l’association 10 Doigts en cavale, chansigne pendant le concert du rappeur Soprano au festival des Vieilles Charrues, à Carhaix (Finistère), le 16 juillet 2023. Crédit : Audrey Guyon / Hans Lucas

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Les gestes de Périnne Diot sont précis. Ils ont été pensés et répétés plus d’une fois.

Dans un jeu d’ombres chinoises poétiques, les mains de la jeune femme suivent le rythme et l’émotion du moment, tandis que Sacha Maffli, chanteur et gui­ta­riste du groupe franco­suisse Les Fils du facteur, entonne le refrain d’un titre où il évoque le deuil et la perte de son grand frère.

Si la scène a tout d’une pres­ta­tion artis­tique, ce n’est pas son but premier. Périnne Diot est chan­si­gneuse : elle inter­prète les paroles de chansons en langue des signes afin de rendre les concerts acces­sibles aux personnes sourdes et mal­en­ten­dantes. En 2019, elle cofonde 10 Doigts en cavale, collectif aujourd’hui composé de 18 chansigneur·euses, inter­prètes diplômé·es ou artistes sourd·es. Gossip, Pomme, Pierre Garnier, Olivia Ruiz : chaque année, 10 Doigts en cavale donne entre 40 et 60 concerts bilingues à travers la France : « La première fois qu’on a chansigné au Printemps de Bourges, en 2021, il n’y avait que quatre ou cinq personnes sourdes dans le public, se rappelle Périnne Diot. La dernière fois, elles étaient une bonne quarantaine. »

À l’origine plutôt confi­den­tiel, le chansigne s’est développé depuis la pandémie du Covid-19 avec une demande expo­nen­tielle des festivals et des tourneurs. Dès 2021, l’interprète en langue des signes française Elodia Mottot lance BluePrint, une structure d’aide à la pro­duc­tion artis­tique bilingue, avec son mari, le rappeur Erremsi : « On est tous·tes les deux né·es dans une famille sourde et signante, explique-t-elle. Mes parents ont attendu d’avoir la soixan­taine pour voir leur premier concert bilingue, alors que mon père a gran­de­ment contribué à ma culture musicale, mais ces espaces étaient inexistants. »

La faute d’une société audiste1L’audisme désigne l’ensemble des dis­cri­mi­na­tions envers les personnes sourdes et mal­en­ten­dantes. La surdité concerne environ 7 millions de personnes en France., qui méconnaît encore le quotidien des personnes sourdes, notamment leur rapport à la musique : « Il y a plusieurs types de surdités, certain·es personnes ne per­çoivent que les aigus ou les graves, d’autres uni­que­ment les vibra­tions », explique Laëtitia Sanquer, fon­da­trice de Signescence et média­trice cultu­relle et scien­ti­fique. Sourde depuis ses 25 ans, la Bretonne de 42 ans a dû attendre 2023 pour voir, par hasard, son premier concert bilingue, au festival l’Ilophone, sur l’île d’Ouessant, en Bretagne : « J’allais au festival avec des ami·es entendant·es sans grand enthou­siasme, car je ne recevais plus la musique comme avant, se souvient-elle. Et là je vois débarquer sur scène une chan­si­gneuse. Je me dis : mais c’est pas possible que, sur ce bout de cailloux isolé au fin fond du monde, j’aie du chansigne rien que pour moi ! »

Des artistes à part entière

Bien loin des inter­pré­ta­tions lisses de discours officiels, le chansigne se veut une véritable per­for­mance artis­tique, néces­si­tant une pré­pa­ra­tion intense : « Pour un concert d’une heure et demie, qu’on prépare au minimum trois mois à l’avance, c’est environ 250 heures de travail, détaille Périnne Diot. On n’est pas du tout dans une tra­duc­tion littérale, on ne traduit pas du mot au signe, mais du mot au sens. » Pour Elodia Mottot, le temps pré­pa­ra­toire dépend de l’artiste, de son univers, mais aussi de l’époque de la chanson. « Quand on traduit MC Solaar et ses chansons écrites dans les années 1990, il faut les remettre dans ce contexte, avec tous les éléments culturels et audio­vi­suels dans lesquels ont baigné les Français·es dans ces années-là. »

Une chanteur et une chansigneuse sont photographiés en contre-plongée lors d'un concert.
Le rappeur Erremsi et l’interprète en chansigne Elodia Mottot (à droite) pendant un concert à l’occasion du festival de musique nantais Hip Opsession, le 6 octobre 2021, à La Chapelle-sur-Erdre (Loire-Atlantique).
Crédit : Chama Cherqaoui

Une fois les tra­duc­tions faites, les chansigneur·euses doivent apprendre par cœur chaque chanson, mémoriser chaque mouvement, les placer en rythme avec la musique et le débit de l’artiste. Ce ne sont alors pas seulement les mains qui bougent mais tout le corps, chargé de retrans­crire les émotions et les inten­tions de chaque titre. « Si je me mets à chanter, j’utilise les mots dif­fé­rem­ment, souligne Laëtitia Tual, alias Laëty, artiste chan­si­gneuse depuis 1999. La langue vocale s’amuse avec la sonorité ; avec la langue des signes, on s’amuse avec son aspect visuel, l’idée d’agrandir, rétrécir, jouer avec les confi­gu­ra­tions et les dif­fé­rentes formes des mains. » Sur scène, les chansigneur·euses sont souvent deux à se relayer, voire trois, pour tenir la cadence : « On est très sujets aux troubles musculo­squelettiques, souffle Périnne Diot. Quand on fait cinq ou six concerts par mois en été, on a toujours une tendinite ou deux, ou les cer­vi­cales bloquées… »

Elodia Mottot et Périnne Diot pra­tiquent prin­ci­pa­le­ment ce que l’on appelle le chansigne de reprise : l’interprétation d’une chanson déjà existante, en langue des signes française. Elles se per­çoivent comme des inter­prètes. Laëty le pratique également, mais déplore la façon dont les chansigneur·euses peuvent, dans certains évé­ne­ments, se trouver « relégué·es sur le côté, avec un projo en plein visage, sans être sûr·es d’avoir les textes dans les temps ou de tra­vailler avec les artistes en amont ».

La chansigneuse Laëty, une femme blanche au cheveux rasés, pendant un concert. Elle arbore plusieurs tatouages et une casquette.
L’artiste chan­si­gneuse Laëty au festival La Guinguette sonore à Istres (Bouches-du-Rhône), le 30 août 2025.
Crédit : Denis Rémanjon (@dremtheartist)

C’est dans le chansigne dit « de création », soit une com­po­si­tion originale en langue des signes, d’abord acces­sible pour le public sourd, que Laëty s’épanouit plei­ne­ment : « Je n’ai pas le diplôme d’interprète, je suis d’abord une artiste. Mes outils sont le travail des lumières, la mise en scène, les répé­ti­tions en groupe, la création… »

Pas des marionnettes

L’intérêt gran­dis­sant pour le chansigne de la part des organisateur·ices d’événements culturels n’est pas sans effet pervers. Alors que les concerts bilingues sont géné­ra­le­ment financés par des sub­ven­tions pour l’accessibilité, les chansigneur·euses regrettent le côté oppor­tu­niste de certaines struc­tures : « On en a marre de voir un semblant d’accessibilité où les ins­ti­tu­tions cochent les cases, valident les sub­ven­tions, mais où le public sourd est lésé », regrette Elodia Mottot, qui se remémore une commande de chansigne pour un concert à guichets fermés, sans personnes concer­nées dans le public. Elle avait refusé. « Je ne suis pas là pour faire la marion­nette pour le public entendant, alors quand on nous demande de chan­si­gner une ou deux chansons pour un concert complet, c’est non. Le public sourd n’est pas sourd une chanson sur deux, on prône l’éthique avant l’esthétique. »

Les États-Unis, une longueur d’avance ?

Les images ont fait le tour du monde. En 2017, Holly Maniatty inter­prète le concert du rappeur Waka Flocka. Impressionné par sa technique, l’artiste rejoint la chan­si­gneuse et tente de repro­duire certains signes. Holly et d’autres chansigneur·euses étasunien·nes, comme Amber Galloway Gallego, ont été élevé·es au rang de stars. Aux États-Unis, le chansigne et sa diffusion ne datent pas d’hier : en 1980, l’interprète Shirley Childress Saxton intègre le groupe de chants a cappella Sweet Honey in the Rock afin de traduire leurs concerts. Si le pays semble avoir une longueur d’avance sur la question, c’est grâce à l’Americans with Disabilities Act (ADA) de 1990, loi dont le but est de protéger les personnes han­di­ca­pées des dis­cri­mi­na­tions. L’ADA permet par exemple aux personnes sourdes et mal­en­ten­dantes d’exiger des inter­prètes en langue des signes lors des concerts.

En France, la recon­nais­sance du chansigne est toujours en cours. La langue des signes française (LSF) a été mise à mal : c’est seulement en 2005 que la « loi handicap » reconnaît la LSF comme « une langue à part entière », sans pour autant imposer de critères d’accessibilité pour les personnes sourdes et mal­en­ten­dantes dans le spectacle vivant. Ne restent que la bonne volonté des organisateur·ices et le travail permanent des chansigneur·euses pour donner à voir l’importance de leur présence sur scène.

Si elle se rappelle avec émotion son premier concert chansigné, Laëtitia Sanquer se souvient aussi d’avoir été la seule personne sourde à en profiter : « C’était écrit en tout petit sur le programme, je n’avais pas vu passer l’information. À quoi ça sert s’il n’y a pas de personnes sourdes dans le public ? » D’abord béné­vo­le­ment, Laëtitia Sanquer apporte son aide pour mettre en place une édition réel­le­ment inclusive du festival l’Ilophone. Accueil des personnes sourdes, présence de bénévoles sourd·es pour guider le public, mise en place de gilets vibrants pour plus d’immersion, deux concerts bilingues et une balade tou­ris­tique en langue des signes : en 2025, plusieurs dizaines de personnes font le dépla­ce­ment, « car les personnes concer­nées sont peut-être celles qui savent le mieux ce dont elles ont besoin ».

Une chanteuse en combinaison rouge et deux chansigneuses habillées en noirs, toutes les trois blanches, pendant un concert.
De gauche à droite, la chanteuse Catherine Ringer et deux inter­prètes en chansigne du collectif Deux Mains sur scène, Séverine Michel George et Rachel Fréry, lors d’un concert à Strasbourg le 21 juin 2018. Depuis dix ans, elles déve­loppent un savoir-faire qui mêle langue des signes française, danse, émotions et rythmes, donnant accès aux musiques actuelles aux personnes sourdes et mal­en­ten­dantes.
Crédit : Christoph DE BARRY / Hans Lucas

Responsable du déve­lop­pe­ment des publics au Nancy Jazz Pulsation, Romane Henry espère ne pas tomber dans ces travers et réfléchit désormais « à intégrer les concerts chan­si­gnés dans les dépenses artis­tiques clas­siques », pour ne plus dépendre des sub­ven­tions. Surtout, elle travaille en col­la­bo­ra­tion avec l’Institut des sourds de la Malgrange, à Nancy. En 2025, le concert bilingue de Solann (lire son entretien) a accueilli une qua­ran­taine d’étudiant·es de l’institut – il s’agissait pour certain·es de leur premier concert accessible.

La res­pon­sable évoque cependant la dif­fi­cul­té de convaincre les artistes à faire traduire leurs concerts, certain·es ayant peur de « se faire voler la vedette » par les chansigneur·euses. « Il y a une mécon­nais­sance de leur part, regrette Elodia Mottot. Notre travail n’est pas de prendre leur place mais que tout le public ait accès au même concert. » « J’adapte mon travail de façon à laisser suf­fi­sam­ment de temps au public pour regarder sa star chanter, il est hors de question que je mono­po­lise tout le visuel », abonde Laëty, qui a monté son propre concert en chansigne « avec une acces­si­bi­li­té pour les entendant·es », s’amuse-t-elle.

En effet, les chansigneur·euses préparent pendant des mois un concert qui ne sera parfois donné qu’une seule fois, et appellent les organisateur·ices à mutua­li­ser les coûts de tra­duc­tion entre festivals pro­gram­mant les mêmes artistes ou à engager des chansigneur·euses pour une tournée complète. « Le chansigne sur scène, c’est cool, mais c’est l’arbre qui cache la forêt, et, derrière, il est question de la place et de la présence de la com­mu­nau­té sourde dans la musique », insiste Elodia Mottot. C’est en pensant à cette place du public sourd et mal­en­ten­dant avant, pendant et après le concert que la musique deviendra réel­le­ment pour tous·tes.

  • 1
    L’audisme désigne l’ensemble des dis­cri­mi­na­tions envers les personnes sourdes et mal­en­ten­dantes. La surdité concerne environ 7 millions de personnes en France. ↩︎

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Anaïs Lecoq

Journaliste indépendante et autrice, elle s’intéresse aux discriminations et publie en mars 2026 Le Guide des bières féministes, queer et décoloniales (éditions Nouriturfu). Voir tous ses articles

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