Hymne des femmes : héritage blanc, rupture noire

Entonné dans les rangs de mani­fes­ta­tions fémi­nistes, l’Hymne des femmes, créé en 1971, fait aujourd’hui l’objet de contes­ta­tions. Certaines mili­tantes modifient le texte pour en expurger le racisme, dénoncé par les afro­fé­mi­nistes, d’autres préfèrent ne plus le chanter.
Publié le 28/04/2026

Nadia Diz Grana pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Faut-il conserver, modifier ou aban­don­ner l’Hymne des femmes ? Femmage aux combats des années 1970 menés par le Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF1Né le 26 août 1970, le Mouvement de libé­ra­tion des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour reven­di­quer l’autonomie cor­po­relle et l’égalité des droits.), ce chant n’a jamais cessé de résonner dans les évé­ne­ments féministes. 

Tout en célébrant les victoires de ses aînées, la nouvelle géné­ra­tion féministe pose un regard critique sur cet héritage, dans la lignée des mili­tantes non blanches qui, depuis longtemps, ont pointé ses limites. Aujourd’hui, rares sont les chœurs qui entonnent ce chant dans sa version originale.

La polémique éclate au grand jour le 11 juin 2019, lorsque 600 choristes font résonner l’Hymne, dans sa version de 1971, depuis les gradins du stade de Rennes lors d’un match de la Coupe du monde féminine de foot. La per­for­mance fait date, mais des voix s’élèvent dans le milieu militant pour dénoncer le racisme des paroles. Couvant depuis plus de dix ans, la contro­verse révèle les conti­nui­tés et les diver­gences fémi­nistes d’hier à aujourd’hui. Nourrie des combats anti­ra­cistes, une partie de la géné­ra­tion #MeToo interroge la place à accorder à l’héritage des fémi­nistes blanches de la deuxième vague. « Afroféministes », « inter­sec­tion­nelles » ou « anti­ra­cistes », de jeunes mili­tantes se confrontent à celles qui s’af­firment « uni­ver­sa­listes » et invi­si­bi­lisent les expé­riences spé­ci­fiques des femmes racisées.

Le chant est né une après-midi de la fin du mois de mars 1971. Lors d’un colloque organisé quarante ans plus tard à Paris en 20102Le témoi­gnage de Josée Contreras diffusé pendant le colloque « Femmes en chansons », en 2010, est audible sur le site Mathilda éducation., l’une de ses autrices, Josée Contreras, raconte une réunion infor­melle du MLF parisien en vue d’un ras­sem­ble­ment pour le cen­te­naire de la Commune de Paris. Dans le salon de l’écrivaine Monique Wittig, une dizaine de mili­tantes – dont Antoinette Fouque, Cathy Bernheim et Gille Wittig3Monique Wittig, phi­lo­sophe lesbienne, a écrit le texte qui lance le MLF, en 1970 ; Antoinette Fouque, psy­cha­na­lyste, accapare le sigle MLF en 1979 en déposant une asso­cia­tion ; Cathy Bernheim, autrice et jour­na­liste, est une cofon­da­trice des Gouines rouges ; on doit à Gille Wittig, sœur de Monique, la co-initiative des réunions en non-mixité de genre à l’u­ni­ver­si­té de Vincennes en 1970. – préparent tracts et chants dans un grand « brouhaha ». Des airs sont fredonnés, certains sont retenus tandis que les mili­tantes proposent des paroles, les modifient ou les refusent. L’Hymne des femmes a surgi de cette joyeuse effer­ves­cence mise au service de la mémoire des com­mu­nardes. La consé­cra­tion mémo­rielle de leur chant aurait « suscité stu­pé­fac­tion et hilarité » chez ses autrices, estime Josée Contreras.

« Les paroles visaient à visi­bi­li­ser l’engagement fon­da­men­tal des femmes, effacées de l’histoire de ce moment révo­lu­tion­naire », explique l’historienne du féminisme Françoise Picq, en com­men­tant le texte qu’elle trouve, aujourd’hui, « dans l’exagération » : « Il exprime notre colère contre le vécu d’oppression des femmes avant nous, alors que nous-mêmes n’étions plus dans cette situation », souligne cette ex-militante du MLF. Avec ses réfé­rences his­to­riques, « ce chant carac­té­rise la branche pari­sienne du mouvement, qui regrou­pait des étu­diantes, des écri­vaines, des artistes… Des femmes cultivées, donc », précise l’historienne du féminisme Bibia Pavard, pointant que, à la suite de sa parution dans Le torchon brûle, « le menstruel du MLF4Le torchon brûle, no 3, novembre 1972. », il est plé­bis­ci­té par de nombreux groupes et résonne rapi­de­ment hors de Paris.

Blanchité et universalisme

Dès sa naissance, le chant fait polémique à cause de son air, emprunté au Chant des marais. Composée par des pri­son­niers poli­tiques d’un camp nazi en 1933, l’œuvre comptait au réper­toire des com­mé­mo­ra­tions de la Shoah depuis 1946. En l’utilisant, les mili­tantes ont invo­lon­tai­re­ment établi une équi­va­lence entre l’oppression des femmes et l’industrie géno­ci­daire nazie. Cet écra­se­ment, qui a légi­ti­me­ment heurté, n’a jamais été corrigé. Une mal­adresse, plaide Josée Contreras en 2010, expli­quant avoir proposé un « air appris enfant », sans connaître sa charge sym­bo­lique. « Il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous iden­ti­fier aux résis­tants antinazis et juifs, aux défen­seurs de la démo­cra­tie espagnole et aux victimes des tota­li­ta­rismes », assure-t-elle.

« Asservies, humiliées, les femmes / Achetées, vendues, violées ». La per­sis­tance des violences de genre énumérées dans l’Hymne pousse les fémi­nistes à continuer de le chanter. C’est « le retour des chorales mili­tantes et des actions pour le 8‑Mars qui l’ont repo­pu­la­ri­sé, dans les années 2000 », analyse la politiste Cécile Talbot, autrice d’un article sur les réap­pro­pria­tions du chant5Cécile Talbot, « “Nous qui sommes sans passé, les femmes” : usages et réap­pro­pria­tions de l’Hymne des femmes dans les col­lec­tifs fémi­nistes de la troisième vague », Mots. Les langages du politique, 2020. Ces reprises per­mettent, selon elle, de « faire le pont avec les fémi­nistes des années 1970 ». Connu, donc « faci­le­ment mobi­li­sable » en mani­fes­ta­tion, sa dimension d’objet his­to­rique « suscite un atta­che­ment émo­tion­nel ».

Penser ensemble racisme et genre

Reste que ces reprises ne se font pas sans une remise en question. « Surtout par des mili­tantes queers et inter­sec­tion­nelles qui inter­rogent son uni­ver­sa­lisme », précise Cécile Talbot. Elles refusent de rela­ti­vi­ser ou d’écraser les vécus et l’histoire des femmes noires contenus dans l’analogie « femme/esclave » et la référence au « continent noir ». La socio­logue du genre Carmen Diop explique : « Si “femme” égale “esclave”, quid de la femme noire esclave ? En n’intégrant pas l’aspect racialisé du genre, ce chant n’est inté­res­sant que pour décrire le vécu de certaines femmes » et invi­si­bi­lise toutes les autres.

Alors, les mili­tantes ont décidé de remodeler cet héritage musical et politique. La chorale féministe pari­sienne Nos Lèvres révoltées, créée en 2020, a remplacé « le continent noir » par « celles qu’on ne veut pas voir » – « pour garder une référence à l’invisibilisation des femmes dans l’histoire » – et, du côté des Rennaises des Luttes enchan­tées, qui chantent ensemble depuis 2018, « femmes esclaves » est devenu « femmes en rage » en signe de colère contre les violences.


« Même modifié, [l’hymne reste] trop chargé d’un ima­gi­naire colonial. » 
Chorale Les Chianteuses


Si cette réflexion travaille le mouvement féministe au fil des années 2000, la Coordination des femmes noires (CFN) – active de 1976 à 1980 pour se libérer « du mater­na­lisme des femmes blanches » – l’avait déjà entamée. Jeune membre de la CFN dès 1978, la militante afro­fé­mi­niste Gerty Dambury se souvient que l’Hymne « n’était pas un enjeu essentiel » face à d’autres « projets prio­ri­taires, comme la création d’une maison pour les femmes migrantes, qu’on menait en parallèle de notre enga­ge­ment dans le mouvement global ». Car le MLF était un mouvement « non organisé et non hié­rar­chique6Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des fémi­nismes de 1789 à nos jours, La Découverte, 2020. » dans lequel de nombreux groupes de femmes se fédé­raient, en fonction des besoins et des tendances poli­tiques des militantes.

En 1978, les limites poli­tiques de la com­pa­rai­son entre les oppres­sions de genre et de race sont clai­re­ment dénoncées par l’anthropologue séné­ga­laise et cofon­da­trice de la CFN, Awa Thiam, dans La Parole aux négresses (1978, réédité chez Divergences en 2024) : « Si le viol est aux femmes ce que le lynchage est aux Noirs, alors qu’en est-il du viol des femmes noires par des hommes noirs ? », inter­pelle l’intellectuelle dans cet essai majeur de l’afroféminisme fran­co­phone, décrivant la triple oppres­sion des femmes noires : de genre, de race et de classe.

Cette analogie entre l’expérience des femmes et celle des esclaves s’inscrit dans la longue histoire des femmes blanches cherchant un terme pour nommer leur exploi­ta­tion. « Dès la Révolution française, une com­pa­rai­son est faite entre l’esclavage des Noir·es et la condition subal­terne des femmes », pointe Bibia Pavard, selon qui cette com­pa­rai­son est devenue « struc­tu­rante » de la pensée du féminisme blanc « parce qu’elle servait à expli­ci­ter le sexisme comme un mécanisme social de domi­na­tion, rappelant celui du racisme ». Pas de quoi réha­bi­li­ter ce chant, estime Gerty Dambury, car « le mot “esclave”, pour nous, personnes noires, ne peut se dissocier de l’histoire qu’il charrie : la traite négrière, à l’origine du racisme actuel et d’une saignée dans le continent noir ».

Autre part de l’héritage refusée par les fémi­nistes inter­sec­tion­nelles, l’expression « continent noir » visait à « critiquer une analyse de Freud comparant l’inconscient féminin à un lieu sans lumière, explique l’historienne de la pensée féministe Geneviève Fraisse. À l’époque, on est en pleine passion psy­cha­na­ly­tique, Freud et Lacan sont au cœur des réflexions de l’extrême gauche ; cette formule ne repose sur aucune asso­cia­tion avec l’Afrique ». Pour la cher­cheuse, le recul de la psy­cha­na­lyse dans le champ militant expli­que­rait la « récente confusion ».

Dépasser le débat sémantique

Mais, interroge Gerty Dambury, « qui sait que cette expres­sion est une référence à Freud, hormis des fémi­nistes de l’époque disposant d’un bagage culturel ? » « Cette référence s’inscrit dans un continuum raciste anti-noir », tranche pour sa part la socio­logue et militante afro­fé­mi­niste Fania Noël, estimant que le détour par la psy­cha­na­lyse échoue à invalider la critique : « Freud s’est approprié un terme raciste et colo­nia­liste utilisé par l’explorateur anglais Henry Stanley, au xxe siècle, pour parler de l’Afrique sub­sa­ha­rienne comme d’une terre inconnue et incom­prise ». Pour elle, le point de vue colonial imprègne l’Hymne : « Écrit ainsi, ce chant relève soit du révi­sion­nisme his­to­rique, soit d’une mauvaise com­pré­hen­sion de la racia­li­sa­tion des caté­go­ries de genre, surtout en France, l’un des plus grands empires coloniaux. »

« À travers cet angle de lecture racial, on voit ce qui sépare les fémi­nistes d’hier et d’aujourd’hui », résume Bibia Pavard, consta­tant que « l’analogie femme/esclave ne structure plus la pensée féministe ». Si modifier le chant figure parmi les solutions, cela ne peut suffire à résoudre le problème, estime Fania Noël : « Il faut com­prendre comment des mili­tantes, conscientes de l’histoire coloniale française, ont pu faire fi d’une partie des femmes en se com­por­tant comme les hommes l’avaient fait vis-à-vis d’elles : en les effaçant. » Si « tout n’est pas à jeter dans le MLF, qui reste un mouvement très important pour le féminisme », poursuit la militante, ce chant et la résis­tance aux critiques qu’il a suscitées incarnent « la construc­tion politique du féminisme blanc » avec lequel le mouvement gagnerait à rompre.

Un choix effectué par la chorale féministe pari­sienne Les Chianteuses, qui a effacé l’Hymne des femmes de son réper­toire. Pourtant né de l’inspiration suscitée par les femmes qui avaient fait vibrer le stade de Rennes en 2019, le chœur a pris cette décision en 2020 lors d’un travail critique au sujet du racisme, des choristes noires ayant soulevé le problème. Si cela n’a pas suffi à les convaincre de rester, la chorale a considéré que « même modifié », le texte restait « trop chargé d’un ima­gi­naire colonial », reflet « d’un MLF très blanc, au sens politique du terme ». L’enjeu rési­de­rait donc non pas dans la trans­for­ma­tion des paroles de l’Hymne, mais dans la recherche d’autres héritages. Depuis quelques années, une chanson fait l’unanimité dans les chorales fémi­nistes : La Danse des bombes, d’après un poème de l’anarchiste Louise Michel (1830–1905) écrit pendant la Commune de Paris, qui commence par ces mots : « Oui, barbare je suis / Oui, j’aime le canon / La mitraille dans l’air / Amis, amis, dansons ! » •

  • 1
    Né le 26 août 1970, le Mouvement de libé­ra­tion des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour reven­di­quer l’autonomie cor­po­relle et l’égalité des droits. ↩︎
  • 2
    Le témoi­gnage de Josée Contreras diffusé pendant le colloque « Femmes en chansons », en 2010, est audible sur le site Mathilda éducation. ↩︎
  • 3
    Monique Wittig, phi­lo­sophe lesbienne, a écrit le texte qui lance le MLF, en 1970 ; Antoinette Fouque, psy­cha­na­lyste, accapare le sigle MLF en 1979 en déposant une asso­cia­tion ; Cathy Bernheim, autrice et jour­na­liste, est une cofon­da­trice des Gouines rouges ; on doit à Gille Wittig, sœur de Monique, la co-initiative des réunions en non-mixité de genre à l’u­ni­ver­si­té de Vincennes en 1970. ↩︎
  • 4
    Le torchon brûle, no 3, novembre 1972. ↩︎
  • 5
    Cécile Talbot, « “Nous qui sommes sans passé, les femmes” : usages et réap­pro­pria­tions de l’Hymne des femmes dans les col­lec­tifs fémi­nistes de la troisième vague », Mots. Les langages du politique, 2020. ↩︎
  • 6
    Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des fémi­nismes de 1789 à nos jours, La Découverte, 2020. ↩︎

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Pauline Baron

Journaliste indépendante, elle s’intéresse aux questions féministes et plus particulièrement aux violences de genre. Aujourd’hui membre de l’association Prenons la Une, elle a participé au lancement du mouvement NousToutes, où elle a milité plusieurs années. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

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