Féminisme universaliste

Le « féminisme uni­ver­sa­liste » constitue l’une des formes les plus média­ti­sées et bana­li­sées du fémo­na­tio­na­lisme contem­po­rain en France. Il est l’un des visages de ce que de nombreux courants fémi­nistes – déco­lo­niaux, afro­fé­mi­nistes, trans­fé­mi­nistes… – désignent comme « féminisme blanc », « féminisme d’État » ou « féminisme civi­li­sa­tion­nel » pour lui refuser le monopole de « l’universel » tout en sou­li­gnant son ancrage colonial, raciste et institutionnel.

La généa­lo­gie politique de cette approche est ancienne. Formellement, l’étiquette de « féministe uni­ver­sa­liste » apparaît dans les années 1990, lors des débats autour des lois sur la parité. Elle désigne les fémi­nistes qui refusent de plaider la parité en tant que femmes, c’est-à-dire en tant que groupe mino­ri­taire. Au début des années 2000, sous l’impulsion de l’essayiste et publi­ciste Élisabeth Badinter, ce courant du féminisme français se cris­tal­lise autour de la bataille isla­mo­phobe contre le port du foulard à l’école : au nom de l’émancipation des femmes, celles qui se désignent comme « fémi­nistes uni­ver­sa­listes » s’opposent au droit des musul­manes à porter librement le foulard. Dans les années 1970, la deuxième vague avait déjà forgé un « Nous, les femmes » qui pré­sup­po­sait une expé­rience commune de l’oppression et invi­si­bi­li­sait les rapports de pouvoir de race et de classe au sein du groupe des « femmes ». Comme le relate notre article, on trouve un exemple de cette oppres­sion à travers les paroles de l’Hymne des femmes écrit par les mili­tantes du Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF).

Au tournant du XXIe siècle, sous couvert d’une prétendue « défense » de la laïcité, le féminisme uni­ver­sa­liste justifie une hié­rar­chi­sa­tion raciste des femmes : les femmes blanches des classes moyennes et supé­rieures incarnent l’universel désirable de « l’émancipation », tandis que les autres sont renvoyées à des par­ti­cu­la­rismes, consi­dé­rés comme archaïques, que la République doit effacer, de gré ou de force. Il contribue, ainsi, à ancrer une approche politique com­plo­tiste dans laquelle les minorités appa­raissent comme des menaces pour l’intérêt général : ce courant considère que dénoncer les violences et dis­cri­mi­na­tions visant les femmes musul­manes revient à accom­pa­gner une offensive « islamiste » organisée contre le « modèle répu­bli­cain ».

Cette approche politique prolonge des formes de gou­ver­ne­ment héritées du cadre colonial – qui se reven­di­quait déjà de la « civi­li­sa­tion » et de « l’universalisme ». Ouvrant la voie à la panique morale autour du « wokisme », les fémi­nistes dites « uni­ver­sa­listes », au premier rang des­quelles des figures issues de la gauche répu­bli­caine – à l’instar de Caroline Fourest –, ont travaillé à dis­qua­li­fier l’auto-organisation des opprimées sus­cep­tibles d’exiger le respect de leurs droits, jouant un rôle majeur pour faire de l’islamophobie, et de la prétendue « guerre des civi­li­sa­tions », un langage accep­table du féminisme et de la gauche.


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