Le pouvoir révolutionnaire des youyous

À la fois chant et cri, entonné par les femmes en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Ouest, le youyou, ou zaghrouta en arabe lit­té­raire, accom­pagne les moments impor­tants de la vie, des mariages aux enter­re­ments. Cette tradition orale est un vecteur puissant de résis­tance politique. 
Publié le 28/04/2026

L’artiste Rasha Eleyan lance une zaghrouta devant son tableau Zaghrouta Solidarity (115 × 160 cm, acrylique sur toile, 2023). L’œuvre célèbre le rôle des Palestiniennes dans la lutte contre l’occupation israélienne en représentant une zaghrouta de résistance. Rasha Eleyan
L’artiste Rasha Eleyan lance une zaghrouta devant son tableau Zaghrouta Solidarity (115 × 160 cm, acrylique sur toile, 2023). L’œuvre célèbre le rôle des Palestiniennes dans la lutte contre l’occupation israé­lienne en repré­sen­tant une zaghrouta de résis­tance. Crédit photo : Rasha Eleyan

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu des youyous chez moi. Il n’y a pas une célé­bra­tion, un moment de joie, de légèreté qui n’ait été accom­pa­gné de ces longs chants aigus, qui tapent dans la gorge des femmes. Je me souviens du mariage de mon oncle, à Alger, en 2007. J’avais 9 ans.

Chaque entrée de la mariée était précédée d’une dizaine de youyous à l’unisson. C’était strident. Ça grattait mes oreilles d’enfant. À l’époque, j’avais trouvé cela sur­pre­nant, presque drôle. Pourtant, je voyais bien que les femmes étaient émues. Moi, ça m’avait déclenché un fou rire inter­mi­nable. Puis ma cousine, qui avait la vingtaine, m’avait pris entre quatre yeux pour me passer un savon : « Tu prends ça pour une blague, alors que c’est poignant. Un jour, tu com­pren­dras ce que cela veut dire. » Mon rire s’était arrêté aussi sec.

Vingt ans plus tard, je me rends compte que ma cousine avait raison. J’ai grandi et j’ai compris. Ce que je percevais comme un cri « qui casse les oreilles » revêt un caractère par­ti­cu­lier. C’est sûrement l’un des sons les plus émouvants que je connaisse. Lorsque je l’entends, c’est mon cœur qui s’emballe, qui brille. C’est la lignée des femmes de ma famille qui s’exprime.

Certains l’appellent « zaghrouta » (au pluriel, « zaghrit »), d’autres « youyou ». Il existe plusieurs mots pour définir ces vocalises, qu’on entend dans la région Swana (pour South West Asia and North Africa1permet une approche déco­lo­niale et non euro­péo­cen­trée pour la région popu­lai­re­ment connue sous le nom de Moyen-Orient et Afrique du Nord.). Dans le domaine de la recherche, on s’est arrêté·es sur un terme précis : ululement. C’est une tradition orale ances­trale de femmes, transmise de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Que ce soit dans les pays d’origine ou au sein des diasporas établies à travers le monde, la zaghrouta traverse les époques et accom­pagne les familles dans des moments sacrés et impor­tants de la vie – de la naissance aux funé­railles. Les tech­niques varient selon les pays – en Égypte, il est émis par la langue qui tape d’un côté puis de l’autre de la bouche, en Algérie, ce sont les cordes vocales qui font la majorité du travail –, mais l’usage reste le même.

Halima Guerroumi se souvient encore de sa première rencontre avec un youyou. « C’est tout d’abord un rapport au bou­le­ver­se­ment, confie l’autrice franco-algérienne de 44 ans. C’était à la mort de mon oncle. J’avais 5 ans. Nous étions dans la cour familiale, en Algérie. Je revois la maison, l’agitation contenue, puis le moment précis où le corps du défunt est sorti. À cet instant, toutes les femmes ont entamé ce chant. » Elle se rappelle avoir pleuré de peur. « Le contraste entre la mort et cette puissance sonore m’avait bou­le­ver­sée. » Depuis, elle en a entendu « des milliers » : « Lors de mariages, de fêtes de diplôme, de cir­con­ci­sions… Lors de passages décisifs de nos vies, d’instants où l’on bascule. »

Dans le camp de réfugié·es de Bourj Al-Barajneh, au sud de Beyrouth, au Liban, le dimanche 19 janvier 2025, des  Palestiniennes chantent des zaghrit pour célébrer l’accord de cessez-le-feu conclu entre le Hamas et Israël. HASSAN AMMAR / AP / SIPA
Dans le camp de réfugié·es de Bourj Al-Barajneh, au sud de Beyrouth, au Liban, le dimanche 19 janvier 2025, des Palestiniennes chantent des zaghrit pour célébrer l’accord de cessez-le-feu conclu entre le Hamas et Israël. HASSAN AMMAR / AP / SIPA

Un symbole de puissance

Halima Guerroumi a grandi, ce chant l’habite, la suit. Elle y voit un moment rare de « sororité, de rituel féminin à maintenir et à trans­mettre » : « Il y a quelque chose d’émotionnel tout de suite avec le youyou. C’est un chant qui exté­rio­rise beaucoup de sen­sa­tions dans notre corps. Le simple fait de l’entendre me ramène à des sen­sa­tions, à des moments précis. Et ça m’émeut immédiatement. »

Pour Latifa (qui ne souhaite pas donner son nom de famille), franco-marocaine installée en Algérie, c’est son côté mystique qui l’a tout de suite intriguée ; elle souligne l’impossibilité, presque, de le décrire. « Ce n’est ni un cri, ni un chant, ni un sif­fle­ment. C’est avant tout un symbole de puissance et de com­pé­tence. » Elle aussi retient le caractère féminin de ces chants, pendant « les réunions et les repas qui étaient organisés entre voisines » : « J’ai grandi dans une petite ville normande avec une com­mu­nau­té de quelques familles prin­ci­pa­le­ment maro­caines, et ces moments étaient précieux. »

La pratique du youyou ancre les femmes dans leur féminité et dans leur héritage. Le maîtriser, c’est aussi se rap­pro­cher de sa lignée féminine. C’est pourquoi la jour­na­liste de 33 ans a tout de suite voulu apprendre à le faire. « Comme beaucoup, j’ai essayé de m’exercer devant mon miroir mais j’ai abandonné, se remémore-t-elle. À une époque, j’avais télé­char­gé l’app “La boîte à youyou” qui zagh­ri­tait dès que tu tournais ton téléphone. Mais devant les démos en live dans les mariages, je faisais pâle figure avec mon app. » Elle sourit. « Mais j’aime bien la pratique. Je suis admi­ra­tive des personnes qui savent le faire. En l’écoutant, j’ai l’impression de redevenir un peu cette petite fille qui regardait les amies de sa mère le faire. »


« Faire des zaghrit est notre manière de dire “va te faire foutre” à l’oppresseur. »

Rasha Eleyan


Halima Guerroumi, installée à Vitry-sur-Seine, a, elle aussi, essayé dès son plus jeune âge. Sa mère n’a jamais su le faire. L’autrice en a fait une mission : maîtriser cette tradition. Il lui aura fallu plusieurs essais. Lors des mariages, à voix basse, elle essayait de mimer ses tantes. Car le youyou se transmet de manière infor­melle ; dans l’observation des femmes de sa famille, en le répétant inlas­sa­ble­ment avec ses cousines et ses amies. En se trompant, encore et encore, jusqu’à réussir à bien posi­tion­ner sa langue, à contrac­ter au bon moment ses cordes vocales. Quiconque réussit un youyou dompte une tradition orale difficile à perpétuer. « Le jour où j’ai osé lancer un youyou sans retenue, où je me suis sentie légitime, quelque chose a basculé. Je me suis sentie femme, plei­ne­ment inscrite dans ma com­mu­nau­té. C’était un passage sym­bo­lique, intime et collectif à la fois. »

Crier sa solidarité

Alors qu’ils repré­sentent une tradition impor­tante dans toute la région Swana, les ulu­le­ments ont très peu été étudiés par les chercheur·euses. Il suffit d’une recherche sur Internet pour se confron­ter au manque abyssal de textes sur le sujet. L’ethnologue de la musique Louise Meintjes est l’une des rares à s’être inté­res­sée à cette pratique vocale. En 2019, elle publie un article qui analyse les zaghrit dans les pays où ils sont présents. Elle impute l’absence d’études, tout d’abord, à la caté­go­ri­sa­tion com­pli­quée du youyou. « Ce n’est ni de la musique ni du langage, et cela n’est souvent pas reconnu comme une per­for­mance. Le ululement, en d’autres termes, semble péri­phé­rique à la consti­tu­tion du genre musical », explique la chercheuse.

Autre facteur important, c’est un chant féminin, dont la puissance détonne lour­de­ment avec l’image mépri­sante que l’on se fait des femmes non occi­den­tales : soumises. « Le ululement est leur manière d’affirmer leur présence dans l’espace intime et public, poursuit Louise Meintjes. À l’inverse, il existe énor­mé­ment d’ouvrages consacrés aux lamen­ta­tions des femmes de cette région. Cette pré­fé­rence des cher­cheurs interpelle. »

Pour l’ethnologue, la force des zaghrit tient à sa forme. « Son pouvoir réside dans le fait qu’il s’agit d’une voix et non d’un “logos”, un discours, ajoute-t-elle. Son caractère très ambi­va­lent quant au contenu de son message peut se révéler très efficace en tant qu’outil politique, car il permet d’exprimer des choses sans les dire. » C’est pourquoi, depuis toujours, le ululement est un outil politique de résis­tance imparable pour les femmes. D’ailleurs, on ulule rarement seule. C’est son caractère collectif qui en amplifie la portée. « C’est une pro­jec­tion vocale puissante de soli­da­ri­té face à l’autre. Et surtout, une repré­sen­ta­tion forte de l’unité des femmes et de leur moti­va­tion à s’exprimer dans leurs propres termes. »

Ululer, c’est prendre l’espace, se faire entendre quand on ne veut pas nous écouter. À travers les époques, les femmes l’ont utilisé pour résister. Un des exemples marquants de cet outil de résis­tance remonte à ce qui est appelé en France « la guerre d’Algérie » (1954–1962), mais que l’on nomme sur place « al-thawra », la révo­lu­tion. La zaghrouta est alors utilisée comme un cri de ral­lie­ment, de soutien aux combattant·es algérien·nes. Dans son article, Louise Meintjes explique que, face à cette vague sonore, l’État français prend la décision d’interdire les youyous dans toute l’Algérie. Dans la scène finale du film La Bataille d’Alger (1966), le réa­li­sa­teur Gillo Pontecorvo fait entendre une vingtaine de femmes ululer à l’unisson, aux côtés d’hommes qui scandent des slogans poli­tiques. « Les zaghrit dra­ma­tisent la résis­tance col­lec­tive à travers la pro­jec­tion de la voix, analyse Louise Meintjes. Dans le contexte du film, le ululement est présent comme un aver­tis­se­ment, comme la menace imminente d’une déter­mi­na­tion inébran­lable. C’est le son d’un collectif, impé­né­trable, incon­nais­sable, car inar­ti­cu­lé, mais organisé. » Et donc qui inquiète.

Dernière séquence du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (1966), pendant laquelle des femmes lancent des zaghrit contre l’occupation coloniale française en Algérie. TCD / PROD DB © CASBAH
Dernière séquence du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (1966), pendant laquelle des femmes lancent des zaghrit contre l’occupation coloniale française en Algérie. TCD / PROD DB © CASBAH 

Résister grâce aux zaghrit

On retrouve cette pratique politique du ululement dans les luttes pales­ti­niennes contre la colo­ni­sa­tion et l’apartheid israé­liens. Depuis plus de dix ans, l’artiste pales­ti­nienne Rasha Eleyan peint des femmes ululant, vêtues de thobe, les robes tra­di­tion­nelles pales­ti­niennes. « Ma première œuvre mettait en avant la zaghrouta comme une célé­bra­tion. Au fil du temps, la conno­ta­tion a évolué : aujourd’hui, je l’utilise dans mon art comme un outil de colère et de résis­tance à part entière. » Dans son tableau Zaghrouta Solidarity (2023), on voit deux femmes, mains liées, qui lancent des zaghrit à gorge déployée, comme un pied de nez aux colons. « C’est une manière de dire : “Même après tout ce que vous nous avez fait subir, je conti­nue­rai à faire du bruit.” J’ai toujours vu mes tantes aller en mani­fes­ta­tion, être vio­len­tées, mais, malgré tout, continuer à ululer. Faire des zaghrit est notre manière de dire “va te faire foutre” à l’oppresseur. »

Pour l’artiste visuelle, cette série de peintures, qu’elle a nommée « Thawra untha » (La révo­lu­tion est une femme) – une expres­sion largement utilisée en arabe –, est aussi l’occasion idéale de réaf­fir­mer la place pri­mor­diale des femmes au sein des luttes pales­ti­niennes contre la colo­ni­sa­tion et le génocide. « L’Occident aime nous décrire comme faibles. Pourtant, il n’y a rien de faible dans le fait que nous ululions face aux colons. » Depuis son atelier londonien, la Palestinienne travaille sur une nouvelle œuvre, qu’elle a nommée Can you hear me? (Pouvez-vous m’entendre ?). Là encore, la zaghrouta est un signe de résis­tance. « Pour des raisons à la fois per­son­nelles et poli­tiques, alors que le génocide se poursuit et s’intensifie, j’ai voulu que cette peinture repré­sente à la fois la pro­vo­ca­tion et l’épuisement du peuple pales­ti­nien, développe-t-elle. La femme qui y figure est épuisée, mais toujours debout. »

Rasha Eleyan insiste sur la vision sub­jec­tive du youyou dans son art. « Chacun·e peut y voir ce qui lui plaît. Selon l’état d’esprit de chacun·e, cette zaghrouta peut être un acte de célé­bra­tion ou de résis­tance. Aujourd’hui, en raison du contexte actuel, je la vois uni­que­ment comme un élément de combat, conclut-elle. J’espère un jour l’interpréter dif­fé­rem­ment, inch Allah [“si Dieu le veut”, en arabe]. »

Comme Rasha Eleyan, quand j’ai grandi, ma vision des zaghrit a pro­fon­dé­ment changé. Je suis devenue moi-même une adepte du youyou. Le mien est plutôt égyptien, hérité du côté de mon père. Il frappe moins fort que celui de mes cousines, tient moins longtemps, mais il existe. Et lorsque l’on entonne ces cris aigus toutes ensemble, pour des mariages ou des mani­fes­ta­tions, je me sens invin­cible, maîtresse de qui je suis. Et en parfaite syn­chro­ni­sa­tion avec celles qui m’entourent. •

  • 1
    permet une approche déco­lo­niale et non euro­péo­cen­trée pour la région popu­lai­re­ment connue sous le nom de Moyen-Orient et Afrique du Nord. ↩︎
Donia Ismail

Journaliste indépendante vivant à Paris, elle couvre les questions raciales et les discriminations en France. Elle anime le podcast « Je ne suis pas raciste, mais », dans lequel elle passe au grill le racisme dit « ordinaire ». Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire