Canicule : « Une manifestation de la guerre écocidaire qui est livrée au monde »

Quel est le point commun entre les records de tem­pé­ra­tures des mois de juin et juillet 2026, l’inégale répar­ti­tion du travail domes­tique et la montée des popu­lismes d’extrême droite partout dans le monde ? Dans sa série de news­let­ters d’été, La Déferlante propose des outils pour penser la canicule – et plus largement la crise cli­ma­tique – en relation avec les questions qui la pré­oc­cupent : inéga­li­tés de genre, lutte contre les ravages du capi­ta­lisme, anti­ra­cisme, antispécisme.
Publié le 23/07/2026

À Paris comme dans le reste de la France, pendant la canicule de juin 2026, les livreurs à vélo conti­nuaient à tra­vailler, faute de mesures de pro­tec­tion mises en place par les pla­te­formes du type Deliveroo. Crédit photo : Karim Daher / Hans Lukas

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Dans cette première news­let­ter, nous avons interrogé l’écrivaine et socio­logue Kaoutar Harchi.

Son avant-dernier ouvrage, Ainsi l’animal et nous (Actes Sud, 2024), est un essai sur l’animalisation des popu­la­tions non blanches. Il débute par le récit d’un souvenir de petite fille : des enfants jouant dans une piscine gonflable installée au pied des tours d’un quartier péri­phé­rique de Strasbourg. La police fait irruption au prétexte du maintien de l’ordre public. Un chien policier se jette à l’eau et blesse griè­ve­ment un enfant. Une scène pré­mo­ni­toire au regard de l’actualité des dernières semaines qui a vu, à quatre reprises, pendant un épisode de canicule, la police mettre à sac des piscines montées par des jeunes dans une cité de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). À Paris, c’est un ado­les­cent de 14 ans qui a été placé en garde à vue pour avoir arrosé des passant·es près du canal Saint-Martin.

Qu’est-ce que la crise cli­ma­tique révèle de la hié­rar­chie des vies ? C’est la question que nous lui avons posée.

Comment cette scène de la piscine, telle que vous la racontez dans votre livre, mais aussi telle qu’elle s’est répétée en juin en Auvergne, résonne-t-elle en vous aujourd’hui ?

Le souvenir qui est demeuré en moi, c’est cette sensation de chaleur des grands étés dans l’est de la France, le temps étiré. Certaines familles partaient en vacances mais ce n’étaient pas des vacances en réalité, c’était aller au bled. C’était rejoindre un autre pays, d’autres blessures. D’autres restaient là, dans les alentours, dans les blessures ordi­naires : la petite misère, la police qui rôde, l’absence des parents car ils sont au travail, les enfants souvent seul⋅es, élevé⋅es par des enfants un peu plus âgé⋅es mais à peine. Tout ça, c’est mon sentiment, ce que j’ai voulu dire à travers les premières pages du livre.

À Clermont-Ferrand, la piscine installée dans le quartier de La Gauthière, dés­ins­tal­lée à plusieurs reprises par la police, c’est l’histoire qui se poursuit, l’expérience, toujours la même, qui continue d’être partagée. C’était pro­fon­dé­ment injuste. C’était contre des enfants !

Depuis le début des épisodes suc­ces­sifs de canicule, en mai 2026, la question de l’accès à l’eau est venue cris­tal­li­ser les inéga­li­tés sociales. La ville de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) a interdit l’accès de ses piscines aux habitant⋅es d’autres villes. Autour du canal Saint-Martin, à Paris, où des adolescent·es des quartiers popu­laires venaient se baigner, les forces de l’ordre ont multiplié les contrôles. Quel projet politique se cache, selon vous, derrière ces mesures ?

Le confort se définit par l’inconfort, par le fait qu’il ne peut pas y avoir de confort pour chacun⋅e, mais seulement pour certaines popu­la­tions – qui sont souvent pro­duc­trices de l’inconfort vécu par d’autres popu­la­tions. Jusqu’à présent, ça pouvait passer inaperçu, mais dans un contexte d’aggravation de la situation cli­ma­tique, l’air frais – donc en soi la pos­si­bi­li­té de respirer – se constitue en bien précieux inéga­le­ment réparti.

Plus pro­fon­dé­ment, c’est une question ancienne qui n’a de nouveau que le fait qu’elle nous affecte, nous, ici, main­te­nant : accéder à l’eau, et plus encore à l’eau potable, avoir sous ses pieds un bout de terre culti­vable, tout cela relève de cette même question, à ceci près que ce sont d’autres, dans des pays lointains, qui y étaient confronté⋅es. Le maintien de ces inéga­li­tés d’accès à l’eau, au rafraî­chis­se­ment, est un projet bio­po­li­tique : il s’agit de dis­tin­guer les corps qui peuvent avoir accès à des états de plaisir de ceux qui doivent rester dans un état de détresse.


« Le maintien des inéga­li­tés d’accès à l’eau est un projet biopolitique »


Les trois vagues d’intense chaleur depuis le printemps 2026, auraient causé plus de 10 000 décès sup­plé­men­taires. Début juillet, ce sont au moins 3 millions de poulets de batterie qui sont morts d’hyperthermie. Que révèle la canicule pour nos pays du « Nord » ?

Cette canicule est une mani­fes­ta­tion de la guerre éco­ci­daire qui est livrée au monde. Selon un rapport des Nations unies publié en 2025, chaque aug­men­ta­tion de 1 °C de la tem­pé­ra­ture mondiale est associée à une hausse de 4,7 % des violences conju­gales dans le monde. Il est plus difficile de sortir des habi­ta­tions, et certains services publics – comme l’école – peuvent s’interrompre. Des situa­tions qui aggravent la vul­né­ra­bi­li­té des femmes : non seulement en leur donnant plus de travail à la maison mais aussi en les exposant davantage aux violences de leurs conjoints. La des­truc­tion cherche toujours à détruire davantage. Avec la crise cli­ma­tique qui touche désormais l’Europe, elle remonte jusqu’à des espaces et donc des popu­la­tions qui se pensaient protégées.

Dans certains édi­to­riaux, des jour­na­listes se demandent si la France est promise à devenir un pays « du Sud », comme les pays du Maghreb ou ceux d’Afrique sub­sa­ha­rienne… Quelle déchéance cli­ma­tique pour une nation du « Nord » ! Le terme « Nord », ici, n’a pas seulement une signi­fi­ca­tion géo­gra­phique mais signale une frontière entre le vivable et l’invivable. Le vivable, où vivent les popu­la­tions euro­péennes, et l’invivable, où vivent les popu­la­tions non euro­péennes. Et cette frontière est en train de se reconfigurer.

En raison de la canicule, et alors qu’à l’approche de la pré­si­den­tielle de 2027 les idées d’extrême droite se bana­lisent, plusieurs mani­fes­ta­tions liées aux droits LGBTQIA+ (Pride de Paris, Festival Solidays) ont été annulées. Peut-on dire que la crise cli­ma­tique est aussi un outil politique ?

Les autorités publiques se sai­sissent de toutes les oppor­tu­ni­tés pour appliquer une logique de limi­ta­tion des actions col­lec­tives fédé­ra­trices, reven­di­ca­trices, trans­for­ma­trices. Étonnement : les travailleur·euses dans les usines, sur les vélos Deliveroo*, sur les chantiers du bâtiment, eux et elles, conti­nuent de tra­vailler. Cela, personne ne songe à l’interrompre !

* Le 10 juillet 2026, les pla­te­formes de livraison de repas Deliveroo et Uber Eats ont fina­le­ment annoncé qu’elles sus­pen­daient les livrai­sons entre 14 et 18 heures dans les dépar­te­ments placés en vigilance rouge. Aucune com­pen­sa­tion finan­cière n’était, en revanche, prévue pour les livreurs.

ANNE LAURE PINEAU

Journaliste pigiste indépendante, membre du collectif Youpress et de l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, gay, bi·es, trans et intersexes). Pour ce numéro, elle a écrit le scénario de la BD sur Diana Sacayan. Voir tous ses articles

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