« À force d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies »

Quel est le point commun entre les records de tem­pé­ra­tures des mois de juin et juillet 2026, l’inégale répar­ti­tion du travail domes­tique et la montée des popu­lismes d’extrême droite partout dans le monde ? Dans sa série de news­let­ters d’été, La Déferlante propose des outils pour penser la canicule – et plus largement la crise cli­ma­tique – en relation avec les questions qui la pré­oc­cupent : inéga­li­tés de genre, lutte contre les ravages du capi­ta­lisme, anti­ra­cisme, antispécisme.
Publié le 06/08/2026

En juin 2026, le département du Morbihan a été placé en vigilance rouge canicule et en alerte sécheresse. Là bas comme dans le reste des endroits touchés par les fortes chaleurs, certains arbres, pour s’adapter, perdent leurs feuilles et interrompent la maturation de leurs fruits. Crédit photo : Louise Quignon
En juin 2026, le dépar­te­ment du Morbihan a été placé en vigilance rouge canicule et en alerte séche­resse. Là bas comme dans le reste des endroits touchés par les fortes chaleurs, certains arbres, pour s’adapter, perdent leurs feuilles et inter­rompent la matu­ra­tion de leurs fruits. Crédit photo : Louise Quignon

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Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les res­sources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation des arbres, il préconise, pour survivre aux crises, de renoncer à la performance. 

Et de déve­lop­per des orga­ni­sa­tions moins cohé­rentes, plus lentes, mais plus résis­tantes aux tur­bu­lences cli­ma­tiques et politiques.

Dans Antidote au culte de la per­for­mance. La robus­tesse du vivant (Gallimard, col­lec­tion « Tracts », 2023), vous affirmez que le déve­lop­pe­ment durable et la sobriété sont aujourd’hui des concepts dépassés. Pourquoi ?

Le déve­lop­pe­ment durable est une notion qui apparaît en 1987 dans le « rapport Brundtland », publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment de l’ONU. En se popu­la­ri­sant, dans les années 1990, elle a permis de penser le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de manière inter­gé­né­ra­tion­nelle. Mais quand on parle de déve­lop­pe­ment, on parle toujours de crois­sance, même si elle est verte !

Quant à la sobriété, c’est une belle valeur pour une humanité qui a déjà consommé les res­sources pla­né­taires. Mais si l’on ne ques­tionne pas le culte de la per­for­mance, cela reste un mot flottant vidé de son sens. Car pour atteindre la sobriété, on mise encore trop souvent sur la seule effi­ca­ci­té éner­gé­tique, avec à la clé de possibles effets rebonds. Il est par exemple absurde de mettre en service des avions « propres » si c’est pour assurer des liaisons low cost et acheminer des touristes vers un week-end à l’autre bout du monde ou pour trans­por­ter de la fast-fashion.

En quoi l’observation de la nature peut-elle nous aider à survivre à cette époque ?

En réalité, il ne s’agit pas de survivre, mais plus sim­ple­ment de vivre avec les irré­gu­la­ri­tés du climat et les tur­bu­lences de la nature et de la société.

Le mois de juin 2026 a connu une moyenne de tem­pé­ra­tures de + 3,8 °C par rapport aux normales depuis 1947 et des pics de chaleur qui, dans certaines régions, ont atteint les + 15 °C. Cet été, nous allons vivre sous des tem­pé­ra­tures que le Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat (GIEC) prévoyait ini­tia­le­ment pour 2100.

Lors des crises, le vivant pri­vi­lé­gie la robus­tesse (être stable et viable dans les fluc­tua­tions) à la per­for­mance (atteindre son objectif avec le moins de moyens possible). L’arbre est un bel exemple de ce fonc­tion­ne­ment, car sa robus­tesse tient pré­ci­sé­ment à ses contre-performances : redon­dance des feuilles, hété­ro­gé­néi­té des fleurs, crois­sance extrê­me­ment lente, déper­di­tion d’énergie. Lors de la pho­to­syn­thèse, les plantes utilisent seulement 1 % de l’énergie solaire qu’elles ont absorbée, le reste est perdu. Donc ce n’est pas du tout per­for­mant. Ces fai­blesses appa­rentes donnent des marges de manœuvre qui per­mettent d’absorber les chocs, tels que les fluc­tua­tions lumi­neuses, les séche­resses, les maladies, les incendies…


« Pour nous, humain⋅es qui nous déve­lop­pons dans la col­la­bo­ra­tion, la per­for­mance est une phi­lo­so­phie de vie mortifère. »


Pourquoi ces contre-performances sont-elles également indis­pen­sables dans les orga­ni­sa­tions humaines ?

Ce que dit Hartmut Rosa, un socio­logue allemand penseur de l’accélération, c’est que les membres d’une société per­for­mante n’interagissent plus entre elles et eux. C’est la société de l’expert, du self-made man, de l’autoroute. À force de tout optimiser, d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies : les dis­cus­sions, les surprises, les chemins de traverse. Pour nous, humain⋅es qui nous déve­lop­pons dans la col­la­bo­ra­tion, la per­for­mance est une phi­lo­so­phie de vie mortifère.

Dans un monde en polycrise, la leçon à retenir est simple : il va falloir donner le primat à la robus­tesse, car optimiser fragilise. Il ne s’agit plus d’avoir des objectifs de crois­sance, mais de construire des struc­tures pérennes qui résistent aux tur­bu­lences. Il ne s’agit pas de s’adapter (c’est un objectif bien trop pré­ten­tieux dans un monde impré­vi­sible), mais d’être adaptables.

Concrètement, comment nos orga­ni­sa­tions peuvent-elles, dès aujourd’hui, gagner en robustesse ?

En réalité, la robus­tesse est déjà partout : en matière d’innovation, par exemple, on a montré qu’une molécule abondante dans le bois (la lignine) permet de stocker l’électricité aussi effi­ca­ce­ment que le lithium. Nous pouvons aussi remplacer presque tous nos plas­tiques issus du pétrole fossile par du plastique com­pos­table fabriqué à base de cham­pi­gnons. Certes, la bioé­co­no­mie est moins per­for­mante que l’extraction minière ou pétro­lière, mais, en retour, elle est plus robuste socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment, parce qu’elle dépend de res­sources locales, peu pol­luantes et biodégradables.

Dans les orga­ni­sa­tions humaines, c’est la même chose. Des col­lec­tifs citoyens, des entre­prises ou asso­cia­tions, ou encore certains ter­ri­toires déve­loppent d’ores et déjà la robus­tesse. Par exemple, la petite commune de Saint-Martin‑d’Auxigny (Cher) a rendu à la rivière ses méandres pour que la zone humide qu’elle irrigue puisse servir de tampon en cas de crue. À Clermont-Ferrand, la librairie Les Volcans a résisté à la fermeture en choi­sis­sant le statut de SCOP [société coopé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive], qui peut survivre en dehors d’une ren­ta­bi­li­té forcenée.

En matière d’organisation politique, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive est peut-être plus lente à obtenir des résultats que le système repré­sen­ta­tif, mais elle est plus robuste dans la durée, car les contre-pouvoirs jouent un rôle stabilisateur.

Sur le plan politique, la course à la per­for­mance se nécrose pour former un système ultra­ca­pi­ta­liste et auto­ri­taire, incarné à l’international par des personnes comme Donald Trump, Elon Musk, Vladimir Poutine ou Benyamin Nétanyahou. Et, à l’inverse des ini­tia­tives ver­tueuses qu’on vient de citer, les catas­trophes que cette course engendre [guerres, génocides, des­truc­tions d’écosystèmes, etc.] font les gros titres des chaînes d’information en continu. On le sait bien : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

ANNE LAURE PINEAU

Journaliste pigiste indépendante, membre du collectif Youpress et de l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, gay, bi·es, trans et intersexes). Pour ce numéro, elle a écrit le scénario de la BD sur Diana Sacayan. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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