Dans cette première newsletter, nous avons interrogé l’écrivaine et sociologue Kaoutar Harchi.
Qu’est-ce que la crise climatique révèle de la hiérarchie des vies ? C’est la question que nous lui avons posée.
Comment cette scène de la piscine, telle que vous la racontez dans votre livre, mais aussi telle qu’elle s’est répétée en juin en Auvergne, résonne-t-elle en vous aujourd’hui ?
Le souvenir qui est demeuré en moi, c’est cette sensation de chaleur des grands étés dans l’est de la France, le temps étiré. Certaines familles partaient en vacances mais ce n’étaient pas des vacances en réalité, c’était aller au bled. C’était rejoindre un autre pays, d’autres blessures. D’autres restaient là, dans les alentours, dans les blessures ordinaires : la petite misère, la police qui rôde, l’absence des parents car ils sont au travail, les enfants souvent seul⋅es, élevé⋅es par des enfants un peu plus âgé⋅es mais à peine. Tout ça, c’est mon sentiment, ce que j’ai voulu dire à travers les premières pages du livre.
À Clermont-Ferrand, la piscine installée dans le quartier de La Gauthière, désinstallée à plusieurs reprises par la police, c’est l’histoire qui se poursuit, l’expérience, toujours la même, qui continue d’être partagée. C’était profondément injuste. C’était contre des enfants !
Depuis le début des épisodes successifs de canicule, en mai 2026, la question de l’accès à l’eau est venue cristalliser les inégalités sociales. La ville de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) a interdit l’accès de ses piscines aux habitant⋅es d’autres villes. Autour du canal Saint-Martin, à Paris, où des adolescent·es des quartiers populaires venaient se baigner, les forces de l’ordre ont multiplié les contrôles. Quel projet politique se cache, selon vous, derrière ces mesures ?
Le confort se définit par l’inconfort, par le fait qu’il ne peut pas y avoir de confort pour chacun⋅e, mais seulement pour certaines populations – qui sont souvent productrices de l’inconfort vécu par d’autres populations. Jusqu’à présent, ça pouvait passer inaperçu, mais dans un contexte d’aggravation de la situation climatique, l’air frais – donc en soi la possibilité de respirer – se constitue en bien précieux inégalement réparti.
Plus profondément, c’est une question ancienne qui n’a de nouveau que le fait qu’elle nous affecte, nous, ici, maintenant : accéder à l’eau, et plus encore à l’eau potable, avoir sous ses pieds un bout de terre cultivable, tout cela relève de cette même question, à ceci près que ce sont d’autres, dans des pays lointains, qui y étaient confronté⋅es. Le maintien de ces inégalités d’accès à l’eau, au rafraîchissement, est un projet biopolitique : il s’agit de distinguer les corps qui peuvent avoir accès à des états de plaisir de ceux qui doivent rester dans un état de détresse.
« Le maintien des inégalités d’accès à l’eau est un projet biopolitique »
Les trois vagues d’intense chaleur depuis le printemps 2026, auraient causé plus de 10 000 décès supplémentaires. Début juillet, ce sont au moins 3 millions de poulets de batterie qui sont morts d’hyperthermie. Que révèle la canicule pour nos pays du « Nord » ?
Cette canicule est une manifestation de la guerre écocidaire qui est livrée au monde. Selon un rapport des Nations unies publié en 2025, chaque augmentation de 1 °C de la température mondiale est associée à une hausse de 4,7 % des violences conjugales dans le monde. Il est plus difficile de sortir des habitations, et certains services publics – comme l’école – peuvent s’interrompre. Des situations qui aggravent la vulnérabilité des femmes : non seulement en leur donnant plus de travail à la maison mais aussi en les exposant davantage aux violences de leurs conjoints. La destruction cherche toujours à détruire davantage. Avec la crise climatique qui touche désormais l’Europe, elle remonte jusqu’à des espaces et donc des populations qui se pensaient protégées.
Dans certains éditoriaux, des journalistes se demandent si la France est promise à devenir un pays « du Sud », comme les pays du Maghreb ou ceux d’Afrique subsaharienne… Quelle déchéance climatique pour une nation du « Nord » ! Le terme « Nord », ici, n’a pas seulement une signification géographique mais signale une frontière entre le vivable et l’invivable. Le vivable, où vivent les populations européennes, et l’invivable, où vivent les populations non européennes. Et cette frontière est en train de se reconfigurer.
En raison de la canicule, et alors qu’à l’approche de la présidentielle de 2027 les idées d’extrême droite se banalisent, plusieurs manifestations liées aux droits LGBTQIA+ (Pride de Paris, Festival Solidays) ont été annulées. Peut-on dire que la crise climatique est aussi un outil politique ?
Les autorités publiques se saisissent de toutes les opportunités pour appliquer une logique de limitation des actions collectives fédératrices, revendicatrices, transformatrices. Étonnement : les travailleur·euses dans les usines, sur les vélos Deliveroo*, sur les chantiers du bâtiment, eux et elles, continuent de travailler. Cela, personne ne songe à l’interrompre !
* Le 10 juillet 2026, les plateformes de livraison de repas Deliveroo et Uber Eats ont finalement annoncé qu’elles suspendaient les livraisons entre 14 et 18 heures dans les départements placés en vigilance rouge. Aucune compensation financière n’était, en revanche, prévue pour les livreurs.



