Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de projections, d’instrumentalisations et de fantasmes, bien au-delà des frontières de leur pays.
Prendre une femme, iranienne ou afghane, pour « taper », en France, sur une musulmane et sur « les féministes » est une rhétorique désormais bien rodée, bien au-delà des rangs du RN. Sur BFM-TV en cette rentrée, c’est au nom des Iraniennes que la journaliste Sonia Mabrouk s’en est prise à Sara El Attar, une entrepreneuse portant le voile. En février 2025 sur LCI, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau invoquait déjà « le courage des Iraniennes » pour donner la contradiction à une étudiante musulmane.
En réalité, Jina Mahsa Amini et les milliers de victimes de la théocratie militaire iranienne ont été tuées deux fois : par le régime de Téhéran, puis, à nouveau, en Occident, sous le poids des récits qui les ont dépossédées de leur lutte contre l’oppression totalitaire, en la vidant continuellement de sa substance.
Dans le débat public français, de l’extrême droite aux libéraux autoritaires, les Iraniennes ont sans cesse été réduites à leur refus du voile obligatoire. Elles ont tantôt servi à agiter la « menace islamiste » en mobilisant la figure orientaliste et raciste du musulman « barbare », tantôt de contre-modèle pour stigmatiser les femmes portant le voile en France.
Amalgamer le refus du voile forcé dans une théocratie qui pratique l’apartheid de genre par l’effet des lois et des pratiques discriminatoires avec le port du voile en France, où les femmes jouissent – en théorie du moins – de la liberté de culte, d’expression et du droit à disposer de leurs corps, relève d’une escroquerie intellectuelle absolue.
Mensonge de destruction massive
Pire, c’est au nom de la défense de la liberté des Iraniennes que les gouvernements d’extrême droite de Donald Trump aux États-Unis et de Benyamin Nétanyahou en Israël ont justifié les bombardements de 2025 et 2026 sur l’Iran et, en définitive, la mort de ces femmes. Ils renouent ainsi avec une tradition de mensonge de destruction massive qui rappelle l’invasion étasunienne de l’Afghanistan en 2001 et la guerre illégale menée par les Occidentaux en Irak en 2003.
« Les Iraniennes ne sont pas réductibles aux modèles de féminité sur lesquels les forces conservatrices projettent leurs peurs politiques »
Au fil des décennies, l’entreprise concertée de réification du corps des Iraniennes connaît quantité de responsables. Au premier chef, le pouvoir patriarcal iranien qui, tous régimes confondus, leur a enjoint, par la force de la loi et de la police chargée de contrôler et de surveiller les moindres de leurs faits et gestes, de se conformer à une représentation patriotique uniformisée de la femme modèle. Celle de la « femme moderne » occidentalisée et dévoilée de force pour le roi Reza Shah qui, imitant la Turquie kémaliste, interdisait le port du voile le 8 janvier 1936. Puis, celle de la « femme islamique » nécessairement voilée, depuis la loi promulguée en 1983 sous la République de l’ayatollah Khomeini.
Caillou dans la chaussure
Depuis bientôt cinquante ans, les femmes iraniennes doivent leur condition d’opprimées aux ingérences politiques du bloc de l’Ouest, autoproclamé « libérateur ». À la fin des années 1970, obnubilés par la menace soviétique, ses représentants ont, pour rallier l’Iran à leur cause, financé et armé les islamistes et permis leur victoire, contre les forces de gauche laïques, en 1979.
L’histoire de leur asservissement par des forces politiques conservatrices aux intérêts d’apparence contradictoire fait apparaître que les Iraniennes ne sont réductibles à aucun des modèles ni à aucun des contre-modèles de féminité sur lesquels ces forces conservatrices projettent leurs peurs politiques. Bien au contraire, elles sont le caillou dans la chaussure des extrêmes droites.
Depuis quatre ans, par leur lutte à mort pour l’autodétermination et l’exercice de leur pleine souveraineté politique à travers le mouvement Femme, vie liberté, les Iraniennes travaillent à la défaite des forces patriarcales qui, de Washington à Téhéran en passant par Paris, oppriment les femmes : l’État coercitif et despotique, les fondamentalismes religieux et les puissances impérialistes militarisées.

