« Amalgamer la question du voile en Iran et en France est une escroquerie absolue »

Il y a quatre ans tout juste, à Téhéran, Jina Mahsa Amini, une jeune femme kurde iranienne, mourait après avoir été arrêtée et battue par la police des mœurs, pour avoir refusé de porter son voile obli­ga­toire. Point de départ du mouvement Femme, vie, liberté, ce crime ne cesse depuis d’être ins­tru­men­ta­li­sé par les extrêmes droites euro­péennes, dénonce l’avocate et militante des droits humains, Chi
Publié le 16/09/2026

En octobre 2022, après le meurtre de Jina Masha Amini par la police iranienne, une partie de la diaspora se rassemblait à Paris pour demander la fin de l’apartheid de genre en Iran. Dans le cortège, des manifestantes brandissent une image inspirée du travail de la photographe iranienne Newsha Tavakolian. Crédit Photo : Maylis Rolland / Hans Lucas.
En octobre 2022, après le meurtre de Jina Masha Amini par la police iranienne, une partie de la diaspora se ras­sem­blait à Paris pour demander la fin de l’apartheid de genre en Iran. Dans le cortège, des mani­fes­tantes bran­dissent une image inspirée du travail de la pho­to­graphe iranienne Newsha Tavakolian. Crédit Photo : Maylis Rolland / Hans Lucas.

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Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de pro­jec­tions, d’instrumentalisations et de fantasmes, bien au-delà des fron­tières de leur pays.

L’infâme pro­po­si­tion, le 30 août 2026, du Rassemblement national (RN) d’interdire le voile dans l’espace public n’en est que la plus navrante décli­nai­son. C’est une pro­po­si­tion, qui plus est, misogyne, liber­ti­cide et contraire aux droits et aux libertés fon­da­men­tales consti­tu­tion­nel­le­ment garantis.

Prendre une femme, iranienne ou afghane, pour « taper », en France, sur une musulmane et sur « les fémi­nistes » est une rhé­to­rique désormais bien rodée, bien au-delà des rangs du RN. Sur BFM-TV en cette rentrée, c’est au nom des Iraniennes que la jour­na­liste Sonia Mabrouk s’en est prise à Sara El Attar, une entre­pre­neuse portant le voile. En février 2025 sur LCI, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau invoquait déjà « le courage des Iraniennes » pour donner la contra­dic­tion à une étudiante musulmane.

En réalité, Jina Mahsa Amini et les milliers de victimes de la théo­cra­tie militaire iranienne ont été tuées deux fois : par le régime de Téhéran, puis, à nouveau, en Occident, sous le poids des récits qui les ont dépos­sé­dées de leur lutte contre l’oppression tota­li­taire, en la vidant conti­nuel­le­ment de sa substance.

Dans le débat public français, de l’extrême droite aux libéraux auto­ri­taires, les Iraniennes ont sans cesse été réduites à leur refus du voile obli­ga­toire. Elles ont tantôt servi à agiter la « menace islamiste » en mobi­li­sant la figure orien­ta­liste et raciste du musulman « barbare », tantôt de contre-modèle pour stig­ma­ti­ser les femmes portant le voile en France.

Amalgamer le refus du voile forcé dans une théo­cra­tie qui pratique l’apartheid de genre par l’effet des lois et des pratiques dis­cri­mi­na­toires avec le port du voile en France, où les femmes jouissent – en théorie du moins – de la liberté de culte, d’expression et du droit à disposer de leurs corps, relève d’une escro­que­rie intel­lec­tuelle absolue.

Mensonge de destruction massive

Pire, c’est au nom de la défense de la liberté des Iraniennes que les gou­ver­ne­ments d’extrême droite de Donald Trump aux États-Unis et de Benyamin Nétanyahou en Israël ont justifié les bom­bar­de­ments de 2025 et 2026 sur l’Iran et, en défi­ni­tive, la mort de ces femmes. Ils renouent ainsi avec une tradition de mensonge de des­truc­tion massive qui rappelle l’invasion éta­su­nienne de l’Afghanistan en 2001 et la guerre illégale menée par les Occidentaux en Irak en 2003.


« Les Iraniennes ne sont pas réduc­tibles aux modèles de féminité sur lesquels les forces conser­va­trices pro­jettent leurs peurs politiques »


Au fil des décennies, l’entreprise concertée de réi­fi­ca­tion du corps des Iraniennes connaît quantité de res­pon­sables. Au premier chef, le pouvoir patriar­cal iranien qui, tous régimes confondus, leur a enjoint, par la force de la loi et de la police chargée de contrôler et de sur­veiller les moindres de leurs faits et gestes, de se conformer à une repré­sen­ta­tion patrio­tique uni­for­mi­sée de la femme modèle. Celle de la « femme moderne » occi­den­ta­li­sée et dévoilée de force pour le roi Reza Shah qui, imitant la Turquie kémaliste, inter­di­sait le port du voile le 8 janvier 1936. Puis, celle de la « femme islamique » néces­sai­re­ment voilée, depuis la loi pro­mul­guée en 1983 sous la République de l’ayatollah Khomeini.

Caillou dans la chaussure

Depuis bientôt cinquante ans, les femmes ira­niennes doivent leur condition d’opprimées aux ingé­rences poli­tiques du bloc de l’Ouest, auto­pro­cla­mé « libé­ra­teur ». À la fin des années 1970, obnubilés par la menace sovié­tique, ses repré­sen­tants ont, pour rallier l’Iran à leur cause, financé et armé les isla­mistes et permis leur victoire, contre les forces de gauche laïques, en 1979.

L’histoire de leur asser­vis­se­ment par des forces poli­tiques conser­va­trices aux intérêts d’apparence contra­dic­toire fait appa­raître que les Iraniennes ne sont réduc­tibles à aucun des modèles ni à aucun des contre-modèles de féminité sur lesquels ces forces conser­va­trices pro­jettent leurs peurs poli­tiques. Bien au contraire, elles sont le caillou dans la chaussure des extrêmes droites.

Depuis quatre ans, par leur lutte à mort pour l’autodétermination et l’exercice de leur pleine sou­ve­rai­ne­té politique à travers le mouvement Femme, vie liberté, les Iraniennes tra­vaillent à la défaite des forces patriar­cales qui, de Washington à Téhéran en passant par Paris, oppriment les femmes : l’État coercitif et des­po­tique, les fon­da­men­ta­lismes religieux et les puis­sances impé­ria­listes militarisées.

Chirinne Ardakani

Chirinne Ardakani est avocate. Elle exerce en droit pénal international et en droit des étranger·es. Fille d’Iranien·nes ayant fui la dictature de Khamenei, elle préside l’association Iran Justice pour documenter les crimes d’État en Iran. Elle a cosigné Des Iraniennes. Femme, vie, liberté, 1979-2024, éd. des femmes, 2024. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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