Esclavage : quelles réparations ?

Près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage, les demandes pour obtenir répa­ra­tion se font de plus en plus nom­breuses. Peut-on réparer un crime contre l’humanité de cette ampleur ? Et en quoi peuvent consister ces répa­ra­tions ? Débat entre la cher­cheuse afro­fé­mi­niste Fania Noël, la direc­trice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage Aïssata Seck, et la vice-présidente du Mouvement inter­na­tio­nal pour les répa­ra­tions Claudette Duhamel.
Publié le 20/10/2026

Illustration réalisée dans le pro­lon­ge­ment des recherches de Maya Mihindou pour la fresque An Obscure, a Sacred Wound, conçue pour l’exposition « Sarah Maldoror : Cinéma tri­con­ti­nen­tal » en 2024, à Columbus (États-Unis). Les citations sont tirées du poème d’Aimé Césaire Calendrier lagunaire. Les per­son­nages en bas de la fresque sont, de gauche à droite : Aimé Césaire, Sarah Maldoror, Jeanne Odo, Mario Pinto de Andrade et Frantz Fanon, figures majeures de la lutte anti­co­lo­niale et contre l’esclavage. ILLUSTRATION : Maya Mihindou pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Claudette Duhamel

Claudette Duhamel est avocate au barreau de Fort-de-France, en Martinique, et vice-présidente du Mouvement inter­na­tio­nal pour les répa­ra­tions (MIR). Dans ce cadre, elle a participé à plusieurs actions judi­ciaires contre l’État français pour demander répa­ra­tion de l’esclavage.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Fania Noël

Fania Noël est socio­logue et militante. Enseignante-chercheuse en théorie politique et sociale à l’université de la Ville de New York (Cuny), elle est également l’autrice de plusieurs essais afro­fé­mi­nistes. Elle inter­vient régu­liè­re­ment au sujet des enjeux poli­tiques en Haïti, d’où elle est originaire.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Aïssata Seck

Aïssata Seck est direc­trice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), créée en 2019. Elle a aussi fondé l’Association pour la mémoire et l’histoire des tirailleurs séné­ga­lais. Depuis 2021, elle est conseillère régionale d’Île-de-France au sein du groupe Socialiste, éco­lo­giste et radical.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Du XVe au XIXe siècle, entre 15 à 20 millions d’Africain·es ont été déporté·es, selon l’ONU. Elles et ils furent réduit·es en esclavage par les grandes puis­sances euro­péennes. Sous le coup de violences et d’une déshu­ma­ni­sa­tion totales, elles et ils étaient léga­le­ment considéré·es comme des biens meubles.

En 1804, les Haïtien·nes infligent une défaite aux troupes napo­léo­niennes, créant le premier État noir indé­pen­dant et anti­es­cla­va­giste issu d’une révo­lu­tion. Mais, en 1825, l’État français impose le paiement d’une dette à Haïti pour « dédom­ma­ger » les anciens colons escla­va­gistes, ce qui contraint le pays à des prêts octroyés par des banques fran­çaises. En 2022, une enquête du New York Times a chiffré le montant payé par Haïti à la France à 560 millions de dollars actuels, plongeant le jeune État « dans un endet­te­ment chronique qui l’a affaibli dura­ble­ment », selon le Centre inter­na­tio­nal de recherche sur les escla­vages et les post-esclavages (Ciresc).

Pourtant, aucune répa­ra­tion en direction des victimes n’a jamais été mise en place par l’État français. À l’inverse, il a indemnisé les anciens pro­prié­taires escla­va­gistes. Face aux nom­breuses et profondes réper­cus­sions actuelles du système escla­va­giste et colonial, des États, des peuples et des com­mu­nau­tés descendant·es de personnes réduites en esclavage exigent des répa­ra­tions maté­rielles, s’appuyant sur le droit inter­na­tio­nal qui accorde le droit à la répa­ra­tion aux victimes de vio­la­tions fla­grantes des droits humains. Ces demandes de répa­ra­tions sont aussi vieilles que le système de l’esclavage. Au xviie siècle, par exemple, deux religieux envoyés dans les Caraïbes, Francisco José de Jaca (Espagnol) et Épiphane de Moirans (Français), furent révoltés par la décou­verte de l’esclavage sur place. Ils luttèrent non seulement pour son abolition auprès du pape, mais aussi pour que les personnes escla­vi­sées obtiennent des dédom­ma­ge­ments1Leur histoire est relatée dans l’édifiant podcast Réparations, écrit par les jour­na­listes Iris Ouedraogo et Adélie Pojzman-Pontay en 2022..

Des États ont déjà versé des indem­ni­tés après des crimes contre l’humanité : en 1952, l’Allemagne de l’Ouest s’engage à verser à Israël – considéré, de fait, comme repré­sen­tant des victimes juives du génocide commis par les nazis et leurs complices européens – 3 milliards de marks (un neuvième du budget fédéral de l’époque). Des descendant·es de familles escla­va­gistes ont aussi versé une partie de leur richesse à titre de répa­ra­tions. Loin de consti­tuer de véri­tables répa­ra­tions, ces indem­ni­sa­tions indi­vi­duelles soulèvent la question des chemins possibles pour s’engager dans cette voie.

En 2014, la « Communauté cari­béenne » (Caricom) a défini une liste de demandes aux anciennes puis­sances escla­va­gistes euro­péennes au titre des répa­ra­tions. Depuis 2001, la France reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pourtant, si le président Emmanuel Macron a assuré, en mai 2026, qu’il ne fallait pas « refuser » la question des répa­ra­tions, la prise en compte des reven­di­ca­tions maté­rielles patine.

Le 25 mars 2026, l’ONU a adopté la réso­lu­tion 80/250 qui reconnaît la traite trans­at­lan­tique et l’esclavage comme les « plus graves crimes contre l’humanité ». Cette réso­lu­tion encourage également les États membres à répondre aux demandes de répa­ra­tions. La France, comme beaucoup de pays occi­den­taux, s’est abstenue. Comment analysez-vous ce vote ?

Aïssata Seck Du côté de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous avons évi­dem­ment regretté cette abs­ten­tion, ainsi que celle des autres États européens. D’autant plus que la France a été le premier pays au monde à avoir voté la recon­nais­sance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité en 2001.

On peut com­prendre l’excuse donnée, à savoir l’opposition à la hié­rar­chi­sa­tion de ces crimes. Mais j’aurais préféré que la France se prononce pour la réso­lu­tion, qu’elle incite ses voisins à la voter aussi, et indique son objection dans son expli­ca­tion de vote. Au-delà de cette réso­lu­tion, ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est comment on mène des actions concrètes sur ces questions-là et comment on incite nos voisins à faire de même.

Fania Noël De mon côté, je constate que la mul­ti­pli­ca­tion de réso­lu­tions ne se traduit pas en avancées maté­rielles, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’amélioration des condi­tions d’existence des personnes qui vivent dans les pays affectés par l’esclavage. Cette question devrait être traitée de la même façon que les syndicats traitent l’opposition avec la bour­geoi­sie : sous le prisme de l’amélioration des condi­tions de vie des tra­vailleu­reuses. Et, dans ce cas précis, de celles des habitant·es des pays d’Afrique ou de la Caraïbe. Les réso­lu­tions de l’ONU ne per­mettent pas de répondre aux attentes de répa­ra­tions de ces pays. Quelque chose semble spé­ci­fique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable.

Certains enjeux ont droit à des réso­lu­tions juri­diques – « l’esclavage est un crime » – quand d’autres ont droit à des répa­ra­tions maté­rielles. La France et les békés2Les békés sont les Blanc·hes, descendant·es de colons et d’esclavagistes aux Antilles fran­çaises. Représentant moins de 1 % des popu­la­tions gua­de­lou­péenne et mar­ti­ni­quaise, ces familles concentrent le pouvoir éco­no­mique. ont obtenu des indem­ni­tés finan­cières, après la seconde abolition de l’esclavage [1848]. Des pays européens ont également reçu une indem­ni­sa­tion après la Seconde Guerre mondiale. Et cette logique continue jusqu’à aujourd’hui : dans le cadre des négo­cia­tions de cessez-le-feu avec les États-Unis, l’Iran exige des dédommagements.


« Quelque chose semble spé­ci­fique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable. »
Fania Noël


En 2025, une nouvelle com­mis­sion sur la dette d’Haïti a été créée par Emmanuel Macron, alors que Jacques Chirac en avait déjà ouvert une [en 2003]. C’est ce que les spé­cia­listes appellent le « réflexe des com­mis­sions ». Je ne vois pas leur utilité puisque le Comité national haïtien sur les res­ti­tu­tions et répa­ra­tions a établi une liste très concrète de ses demandes, et il ne s’agit pas uni­que­ment d’argent3Il demande,
entre autres, la recon­nais­sance du caractère illégal de la « rançon imposée » par la France à Haïti, et l’ouverture d’un dialogue pour sa res­ti­tu­tion intégrale.
.

Il y a eu assez de rapports et de réso­lu­tions, l’heure est plutôt à réaliser des trans­ferts éco­no­miques. Surtout au moment où l’ethno-nationalisme se développe partout dans le monde, et après avoir été témoin des man­que­ments des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, notamment sur la Palestine.

Claudette Duhamel Le refus de la France de recon­naître, par son vote à l’ONU, l’esclavage et la traite comme les plus grands crimes contre l’humanité vient à l’appui de ce que nous consta­tons au sein du Mouvement inter­na­tio­nal pour les répa­ra­tions (MIR). Alors que la loi Taubira les reconnaît comme des crimes contre l’humanité, donc censés être impres­crip­tibles, la France s’est toujours farou­che­ment opposée aux répa­ra­tions. À la place, on nous parle uni­que­ment
de la mémoire – elle aussi, confis­quée par l’État français. Je ne suis donc pas étonnée.

J’ai été avocate du MIR, qui a introduit des actions en justice à partir de 20054En 2005 et en 2014, le MIR a lancé des pro­cé­dures à l’encontre de l’État français, demandant la recon­naissance des pré­ju­dices causés par l’esclavage et la traite, ainsi que des répara­tions. Ces procé­dures sont allées jusqu’à la Cour de cassation, qui les a rejetées au motif de la pres­crip­tion. pour obtenir répa­ra­tion des crimes de traite et d’esclavage. Au cours de ces pro­cé­dures, qui sont allées jusqu’en cassation, l’État a pris position à travers les juges, qui ont considéré que la loi Taubira ne pouvait servir de base pour obtenir ces répa­ra­tions. Il estime que c’est une loi mémo­rielle, donc une coquille vide. C’est très hypocrite : l’État a voté une loi pour dire, ensuite, qu’elle n’est pas appli­cable. La justice française a refusé de consi­dé­rer l’esclavage et la traite comme impres­crip­tibles. C’est assez extra­or­di­naire. Au MIR, nous menons donc le combat pour faire recon­naître l’imprescriptibilité sur le plan judiciaire.

Qu’entend-on par « répa­ra­tions » ? Y a‑t-il débat sur la définition ?

Claudette Duhamel La répa­ra­tion est une technique juridique bien ancrée dans le droit français. L’article 1240 du Code civil dit qu’à partir du moment où vous avez causé un préjudice à autrui, vous devez le réparer. Pour établir ces répa­ra­tions dans le cas de l’esclavage, nous nous basons sur la loi Taubira, qui reconnaît qu’il y a eu un crime. Le préjudice, ce sont les quatre siècles d’esclavage, la déshu­ma­ni­sa­tion, tous les retards de déve­lop­pe­ment, etc. Quand un pays a été privé de sa popu­la­tion pendant plusieurs siècles, il y a un préjudice énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. Et même après l’esclavage, nous n’avons pas été « libéré·es » mais « affranchi·es ». Cela signifie que nous avons été acheté·es par l’État, qui a indemnisé les escla­va­gistes pour la perte de leurs biens. La France nous a embarqué·es dans sa République, nous rendant dépendant·es d’un État qui faisait ce qu’il voulait de nous : nous n’avons jamais bénéficié d’un statut de pleine liberté.

C’est pourquoi nous disons que ce système pèse encore sur tout notre déve­lop­pe­ment. Par exemple, le chlor­dé­cone est direc­te­ment lié au système escla­va­giste5Le chlor­dé­cone est un pesticide can­cé­ri­gène utilisé au moins jusqu’en 1993 aux Antilles fran­çaises, alors que son usage avait été interdit plus tôt en France hexa­go­nale. Les sols gua­de­lou­péen et mar­ti­ni­quais sont toujours conta­mi­nés.. Le préjudice éco­no­mique, psy­cho­lo­gique et moral reste prégnant pour tous les peuples qui ont subi l’esclavage.

Aïssata Seck Je rejoins com­plè­te­ment Claudette. L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inéga­li­tés dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont direc­te­ment liés. En tant qu’enfant issue de la diaspora séné­ga­laise, en tant que Noire, je suis quo­ti­dien­ne­ment confron­tée à la négro­pho­bie. Comment fait-on pour mettre en place de réelles poli­tiques publiques pour lutter sur ces fronts-là ? Quels sont les moyens concrets ? Par exemple, le gou­ver­ne­ment met en place un plan national de lutte contre le racisme et les dis­cri­mi­na­tions liées à l’origine.

Avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous tra­vaillons depuis cinq ans pour que le racisme anti-Noir·es y soit plei­ne­ment mentionné6Publié le 6 juillet 2026, ce plan n’inclut fina­le­ment pas d’analyse ou de mesures spé­ci­fiques
sur la négro­pho­bie.
. Parce qu’on ne lutte pas de la même manière contre le racisme anti-Noir·es que contre le racisme anti-Roms ou l’antisémitisme.

Les répa­ra­tions doivent également inclure une politique mémo­rielle beaucoup plus active. Nous estimons que tous les enfants, quelles que soient leurs origines, doivent connaître cette partie de l’histoire de France, aussi tragique soit-elle. Il s’agit aussi de donner des moyens sup­plé­men­taires à la recherche. Dans l’Hexagone ou en outre-mer, nous avons de jeunes cher­cheu­reuses qui sou­haitent tra­vailler sur ces questions et n’ont pas la pos­si­bi­li­té de béné­fi­cier de bourses.

Les lieux dans l’espace public doivent être nommés ou renommés s’il le faut, par exemple avec la pose de plaques com­mé­mo­rant l’histoire de l’esclavage ou en débap­ti­sant des rues aux noms d’esclavagistes. Mais dire que l’on souhaite mettre en place des poli­tiques publiques en lien avec la question des répa­ra­tions ne peut faire oublier la part éco­no­mique. Ce sujet doit être mis sur la table des négo­cia­tions. C’est un point extrê­me­ment important.

Fania Noël Dans le discours public, dif­fé­rentes choses se mêlent à propos des répa­ra­tions. D’un côté, des États ont des demandes, et, de l’autre, les sociétés civiles, formées par les personnes mino­ri­sées à l’intérieur des pays occi­den­taux, en formulent également. Politiquement, il me semble dangereux de mélanger les désirs des personnes comme moi, Noires de France, avec les demandes d’États-nations comme Haïti. Nos objectifs ne sont pas toujours les mêmes, ils ne portent pas forcément sur le même type de répa­ra­tions : elles ne peuvent pas être gérées à la même échelle.

Les Noir·es français·es sont peut-être plus attaché·es à des éléments mémoriels, à des questions de repré­sen­ta­tion ou de manuels scolaires, par exemple. Beaucoup d’organisations anti­ra­cistes encou­ragent au débou­lon­ne­ment des statues [d’esclavagistes et de colo­nia­listes ins­tal­lées dans l’espace public], font en sorte qu’il y ait des dépar­te­ments d’études noires dans les uni­ver­si­tés fran­çaises ou se battent afin d’obtenir des bourses pour les doctorant·es qui tra­vaillent sur ces sujets. Ce sont des luttes qui doivent être prises en charge par les personnes noires en France. Mais on peut com­prendre que ce qu’il y a dans les manuels des écoles de France ne soit pas le problème des Haïtien·nes et qu’elles et ils demandent déjà à ce qu’on leur rende l’argent pour construire leurs propres écoles. La négro­pho­bie française est bien une consé­quence de l’esclavage. Mais la lutte contre le racisme ne peut pas être un substitut à celle des répa­ra­tions. Cette pro­blé­ma­tique va au-delà de la condition noire en France. Et les Noir·es qui sont citoyen·nes français·es doivent aussi se mobiliser pour que l’État accepte de payer des répa­ra­tions aux pays ou aux ter­ri­toires victimes de l’esclavage, d’où sont ori­gi­naires leurs parents ou leurs grands-parents.


« Il y a un préjudice de l’es­cla­vage énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. »
Claudette Duhamel


La confusion entre ces dif­fé­rentes demandes permet aux gou­ver­ne­ments de noyer le poisson. Ils font exprès de ne pas com­prendre que ce que demandent le Sénégal ou le Cameroun n’est pas similaire à ce que demandent leurs propres citoyen·nes. La question des répa­ra­tions devient ainsi une question qui se pose surtout lors des périodes élec­to­rales, sous l’angle des Noir·es de France qui vou­draient un chèque.

Quels types de répa­ra­tions sont prio­ri­taires et qui doit les mettre en place, selon vous ?

Fania Noël Pour moi, tout le monde doit payer les répa­ra­tions. Je pense que l’État doit payer, et si, pour payer, il doit aller chercher l’argent chez Renault ou d’autres entre­prises, c’est son problème.

Aïssata Seck À mon sens, ce n’est pas à nous de définir les priorités. Nous devons écouter les pays direc­te­ment concernés par ces questions, ainsi que les descendant·es de personnes mises en esclavage qui militent depuis des décennies. C’est aux struc­tures comme la Caricom et aux États africains d’évaluer et de définir quelles sont les priorités et les formes que doivent prendre les réparations.

Claudette Duhamel Les répa­ra­tions sont pos­si­ble­ment multiples. La France a eu des esclaves aux États-Unis, en Haïti, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Les peuples de ces ter­ri­toires subissent encore les consé­quences de l’esclavagisme. L’esclavage a abouti au néo­co­lo­nia­lisme en Afrique, au fait qu’on ne puisse pas diriger notre propre ter­ri­toire dans les Antilles, au racisme quotidien contre les Noir·es en France. C’est quelque chose qui a déterminé le rapport au monde de toustes les Noir·es à travers la planète.

Dans notre action en justice, nous demandons une provision de 200 milliards d’euros, ainsi que trois collèges d’expert·es qui pourront inter­ve­nir pour détailler le préjudice. Cette éva­lua­tion doit se faire sur le plan éco­no­mique, mais aussi en réflé­chis­sant à ce qui continue de freiner les Antilles. Il faut aussi que les États en Afrique demandent répa­ra­tion, pour s’être trouvés bloqués dans leur déve­lop­pe­ment. C’est différent de ce que les Antillais·es demandent, parce que nous, nous sommes toujours colonisé·es. La première répa­ra­tion, c’est que l’on recon­naisse notre sou­ve­rai­ne­té, notre droit à diriger nos pays. La déco­lo­ni­sa­tion est consub­stan­tielle aux répa­ra­tions. Cela fait des années qu’on l’exige : c’est le b.a.-ba. Ensuite viendront toutes les autres formes de réparations.

Vous parlez de l’État français, mais au MIR, demandez-vous aussi des répa­ra­tions aux descendant·es d’esclavagistes ?

Claudette Duhamel L’État est permanent : c’est-à-dire que l’État français sous Louis XIV – qui a promulgué le Code noir rédigé par Colbert –, c’est le même État qu’aujourd’hui. Donc c’est à lui qu’on s’adresse. En ce qui concerne les descendant·es d’esclavagistes, nous consi­dé­rons qu’ils font du recel de crimes contre l’humanité. Parce qu’elles et ils vivent du produit de la traite et de l’esclavage. En Martinique, le MIR demande la res­ti­tu­tion des terres comme première répa­ra­tion. Ces terres ont fait la richesse des escla­va­gistes alors que ce ne sont pas les leurs et que ce sont nos ancêtres qui les ont tra­vaillées. Deuxièmement, ces descendant·es ont profité d’une richesse bâtie sur l’exploitation. Nous demandons qu’elles et ils res­ti­tuent ces richesses. On ne les considère pas comme res­pon­sables – car la res­pon­sa­bi­li­té est indi­vi­duelle – mais comme des pro­fi­teurs de ce crime contre l’humanité.

Comment les personnes et les orga­ni­sa­tions qui se mobi­lisent sur la question des répa­ra­tions peuvent-elles réussir à la maintenir à l’agenda ?

Aïssata Seck L’enjeu des répa­ra­tions doit être à l’agenda national. À la Fondation, nous avons prévu d’interroger chaque candidat·e à la pré­si­den­tielle sur le sujet. Jusqu’à récemment, ne serait-ce qu’employer le terme dans un discours pré­si­den­tiel n’existait pas. Et on veut le voir figurer dans l’agenda politique des pro­chaines élections. On fera le lobbying néces­saire malgré nos moyens restreints.

Il y a aussi une question de rapports de force, politique et militant, pour faire bouger les lignes. Il faut pouvoir s’appuyer sur des élu·es qui sont pro­fon­dé­ment convaincu·es par ces questions pour porter ces sujets. Elles et ils sont rares aujourd’hui.

Fania Noël Il y a quelque chose d’intéressant en France, c’est que même la gauche est extrê­me­ment réticente sur les répa­ra­tions. Tout le monde s’accorde à dire que l’esclavage, c’était vraiment triste, mais ce n’est pas à l’agenda politique. La gauche affirme qu’il faut être fier·es de notre diversité et du métissage, mais aucun parti politique ne réfléchit à un chemin vers la décolonisation.

Claudette Duhamel Avec le MIR, chaque année, nous orga­ni­sons le « convoi pour les répa­ra­tions ». Nous marchons à travers la Martinique pendant sept jours et nous faisons des confé­rences sur les dif­fé­rentes formes de répa­ra­tions. Nous voulons que le peuple mar­ti­ni­quais – de même que toustes les Caribéen·nes – s’approprie cette volonté d’être réparé et que nous parlions d’une seule voix.

Or, en Martinique, il y a encore des gens qui disent : « Mais arrêtez avec les histoires d’esclavage et de répa­ra­tions, pourquoi vous demandez ça ? C’est fini, nous sommes tous ensemble main­te­nant. » C’est aussi ce qu’affirment certains partis et l’État français. C’est pour ça que le MIR s’efforce de mener une éducation sur le sujet. Davantage de personnes nous écoutent main­te­nant. Je fais confiance à la jeunesse de mon pays pour y arriver.

Fania Noël Oui, beaucoup d’organisations par­ti­cipent à ce travail : le MIR, des asso­cia­tions qui luttent contre la négro­pho­bie, des cher­cheurs et cher­cheuses qui pro­duisent de nouvelles connais­sances… Tous ces groupes per­mettent d’éviter que les com­mé­mo­ra­tions de mai7 ne soient pri­va­ti­sées par l’Élysée et dépo­li­ti­sées. Il faut que chacun·e prenne sa part du travail. Et l’un des objectifs de ce travail, comme l’a dit Claudette, c’est la radi­ca­li­sa­tion de la conscience politique des personnes noires. Pour moi, c’est l’une des priorités, au lieu d’essayer de convaincre l’État et les personnes blanches. Dans l’histoire, les luttes se sont construites via des groupes souvent mino­ri­taires, composés de personnes extrê­me­ment déterminées.

En 2026, en France, émerge ce qui ressemble de plus en plus à une com­mu­nau­té noire. Ça devient plus facile d’organiser les gens autour d’éléments positifs comme notre culture, mais aussi autour de ce qui nous réunit – c’est-à-dire être victimes de tous ces pré­ju­dices qui résultent de l’histoire des escla­vages – et de demander réparation.


« L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inéga­li­tés dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont direc­te­ment liés. »
Aïssata Seck


Est-ce que vous croyez à la voie de la justice pour atteindre les répa­ra­tions, à l’image des pro­cé­dures engagées par le MIR ?

Fania Noël Il faut frapper le marteau partout. Le but ultime de la mobi­li­sa­tion politique, c’est certes de gagner. Mais il faut pour­suivre les combats, même lorsqu’ils ne sont pas possibles à remporter du vivant d’une personne. Il faut pouvoir l’envisager à l’échelle de longues années, parce que l’État a tout son temps.

Une des victoires de la mobi­li­sa­tion politique, surtout sur des sujets comme celui des répa­ra­tions, à l’image de la lutte des Palestinien·nes, c’est le fait que la question existe encore. Que chaque géné­ra­tion produise une lignée de personnes prêtes à s’organiser autour de ce combat pour permettre que, longtemps après nous, chacun·e puisse continuer à prendre sa part. La plus grande défaite serait que plus personne ne se mobilise.

Claudette Duhamel Je suis tout à fait d’accord. La recon­nais­sance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a été obtenue en 2001 : c’était hier. Après un combat de deux siècles. Le combat pour la répa­ra­tion devrait prendre moins de temps, et nous allons le gagner. Je ne vais peut-être pas le voir, j’ai des cheveux blancs (rire), mais j’aurais mis ma pierre. Nous aurons planté les graines néces­saires pour que notre peuple soit, un jour, réparé. Et, fina­le­ment, que l’entièreté de la planète le soit parce que ça ne concerne pas seulement les peuples noirs.

Entretien mené par Maya Elboudrari et Sarah Benichou le 6 juillet 2026 en visioconférence.

  • 1
    Leur histoire est relatée dans l’édifiant podcast Réparations, écrit par les jour­na­listes Iris Ouedraogo et Adélie Pojzman-Pontay en 2022. ↩︎
  • 2
    Les békés sont les Blanc·hes, descendant·es de colons et d’esclavagistes aux Antilles fran­çaises. Représentant moins de 1 % des popu­la­tions gua­de­lou­péenne et mar­ti­ni­quaise, ces familles concentrent le pouvoir éco­no­mique. ↩︎
  • 3
    Il demande,
    entre autres, la recon­nais­sance du caractère illégal de la « rançon imposée » par la France à Haïti, et l’ouverture d’un dialogue pour sa res­ti­tu­tion intégrale. ↩︎
  • 4
    En 2005 et en 2014, le MIR a lancé des pro­cé­dures à l’encontre de l’État français, demandant la recon­naissance des pré­ju­dices causés par l’esclavage et la traite, ainsi que des répara­tions. Ces procé­dures sont allées jusqu’à la Cour de cassation, qui les a rejetées au motif de la pres­crip­tion. ↩︎
  • 5
    Le chlor­dé­cone est un pesticide can­cé­ri­gène utilisé au moins jusqu’en 1993 aux Antilles fran­çaises, alors que son usage avait été interdit plus tôt en France hexa­go­nale. Les sols gua­de­lou­péen et mar­ti­ni­quais sont toujours conta­mi­nés. ↩︎
  • 6
    Publié le 6 juillet 2026, ce plan n’inclut fina­le­ment pas d’analyse ou de mesures spé­ci­fiques
    sur la négro­pho­bie. ↩︎
Maya Elboudrari

Journaliste indépendante, Maya Elboudrari s’intéresse à l’actualité internationale et aux questions sociales – féminismes et migrations en particulier. Engagée à l’Association des journalistes antiracistes et racisé·es (Ajar), elle assure également des séances d’éducation aux médias. Voir tous ses articles

Sarah Benichou

Membre du collectif Youpress et du comité éditorial de La Déferlante, Sarah Benichou est une journaliste indépendante et féministe qui enquête en particulier, sur l’extrême droite, les violences d'Etat, le colonialisme et les expériences juives. Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

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