Début janvier 2012, Wissam El Yamni, un jeune homme de 30 ans, meurt à l’hôpital de Clermont-Ferrand. Quelques jours auparavant, pendant la nuit du réveillon du Nouvel An, il a été violemment interpellé par la police : plaqué au sol, menotté, véhiculé en « position pliée1La technique du pliage consiste à maintenir une personne assise, la tête appuyée sur les genoux afin de la contenir.
Cette histoire ressemble à celle de toutes les familles qui engagent une bataille pour obtenir « vérité et justice » après la mort d’un·e de leurs proches dans le cadre d’une intervention des forces de l’ordre. Alors que les condamnations de policier·es et de gendarmes sont extrêmement rares, ces proches de victimes racontent avoir été poussé·es par l’immense désillusion envers l’institution judiciaire à politiser le meurtre de leur frère, de leur sœur, de leur père ou de leur fils à travers des collectifs militants.
Être reconnu·es comme victimes
« La première justice que les familles demandent, c’est qu’il y ait un procès, dans lequel le policier soit jugé, au même titre qu’un autre citoyen », explique Anthony Pregnolato, qui a soutenu sa thèse en science politique à l’université Paris-Nanterre en 2022 sur les mobilisations contre les violences policières. Si certaines affaires font figure d’exception2Le policier qui a tué Amine Bentounsi en 2012 a été condamné
en appel à cinq ans de prison avec sursis en 2017 après un long combat incarné par sa sœur, Amal Bentounsi. Après la mort d’Amadou Koumé, trois policiers ont aussi été définitivement condamnés à quinze mois de prison avec sursis en 2022, pour homicide involontaire., le risque de classement sans suite ou d’une ordonnance de non-lieu au bénéfice des fonctionnaires est statistiquement très élevé : selon le média Basta!3Ludovic Simbille, Ivan du Roy, « Décès suite à une intervention policière : les deux tiers des affaires ne débouchent sur aucun procès », Basta !, 2020., sur plus de 200 interventions policières létales entre 1977 et 2020, deux tiers n’ont débouché sur aucun procès.
À ce titre, l’affaire Rayana Badaoui est exemplaire. Le 4 juin 2022, la jeune femme de 21 ans est tuée à Paris par la balle d’un policier en pleine tête. Elle était passagère d’une voiture dont le conducteur, en infraction, avait refusé d’obtempérer. En mai 2025, les juges d’instruction ont clos l’affaire sur un non-lieu, considérant que les tirs étaient justifiés par « la menace légitimement perçue par les fonctionnaires de police ». La famille de Rayana a fait appel de cette décision.
Le conducteur de la voiture, lui aussi blessé par balle ce jour-là, a pour sa part été condamné à cinq ans de prison, dont 18 mois avec sursis, en novembre 20254Il a toutefois été relaxé d’une accusation de « tentative de violences aggravées », ce que
la famille interprète comme une preuve supplémentaire que le policier qui a tiré n’était pas en danger de mort.. Lors du procès, la famille de Rayana avait refusé de s’associer aux policier·es sur le banc des parties civiles. Elle a expliqué cette décision dans une lettre adressée au tribunal qui a été lue à l’audience. L’avocat des policier·es l’a qualifiée de « pamphlet politique », le procureur acquiesçant. « Ce n’est pas le conducteur le meurtrier. Il peut avoir une part de responsabilité, mais qu’il soit le seul à être jugé n’est pas équitable », insiste aujourd’hui Fadila (son prénom a été modifié), la sœur de Rayana. « Ne pas obtenir justice, c’est comme recevoir une deuxième balle de la part de la République », souffle-t-elle, épuisée.
« Ne pas obtenir justice, c’est comme recevoir une deuxième balle de la part de la République. »
Fadila, sœur de Rayana Badaoui, tuée par un policier en 2022
Des violences « inimaginables »
Pour Assetou Cissé, l’expérience des violences racistes institutionnelles commence quelques heures après la mort de son petit frère. Mahamadou, 21 ans, a été tué à bout portant par un voisin octogénaire, ex-militaire, à Charleville-Mézières (Ardennes), en 2022.
À l’aube, encore sous le choc, elle se présente au commissariat pour déposer plainte, accompagnée de ses sœurs et cousines. Elle raconte que les policier·es en refusent l’accès à ces dernières : « J’ai eu l’impression qu’on était les coupables. » Les fonctionnaires l’autorisent finalement à entrer avec une personne. Elle raconte avoir été interrogée sur un « ton méfiant » : « Ils m’ont demandé si Mahamadou était violent, dealer, alcoolique… » Assetou Cissé se souvient pourtant avoir eu « espoir en la justice ». « Je me disais : “On a retrouvé l’arme, le meurtrier a avoué et ne regrette pas, il y a des témoins…” C’était inimaginable qu’on subisse injustice, racisme et humiliation publique. »
Rapidement, la jeune femme prend conscience que l’histoire de son frère n’est pas un cas isolé et voit des points communs entre le traitement de sa mort et les dossiers de victimes racisées de violences policières. Deux jours après la mort de Mahamadou, le procureur évoque un « crime par exaspération5Le tireur s’est justifié face à la police en se plaignant du tapage des jeunes du quartier, qu’il qualifiait de « zoulous », selon un témoin cité par Le Monde en juillet 2023 ». Six mois après son tir mortel, l’ancien militaire est libéré sous contrôle judiciaire. « Une victime diabolisée, un accusé protégé et l’hostilité des institutions judiciaire et policière », énumère Assetou Cissé, qui a progressivement politisé son regard.

À Paris comme à Charleville-Mézières, les deux sœurs décrivent un même phénomène : la procédure pénale exempte – totalement ou en partie –
les criminels en uniforme et transforme les victimes et leurs proches en suspect·es, voire en coupables. « Je n’ai pas le sentiment de me battre contre un assassin, mais contre tout un système raciste », résume Assetou Cissé après trois ans de procédure judiciaire. Elle attend, autant qu’elle redoute, le procès pour meurtre devant la cour d’assises : dans l’espace judiciaire, elle dit avoir le sentiment d’être perçue comme « une famille noire face à des Blancs » qui les « voient comme des voyous » – même si elle confie ne pas aimer « penser comme ça ».
« Je n’ai pas le sentiment de me battre contre un assassin, mais contre tout un système raciste. »
Assetou Cissé, sœur de Mahamadou Cissé, tué par un militaire à la retraite
Pour tenter d’obtenir un procès malgré tout, certaines familles accumulent les preuves. Après avoir demandé conseil à Assa Traoré, militante contre les violences policières depuis la mort de son frère Adama en 2016, Assetou Cissé lance ainsi un appel à témoins et remet à la police une liste des personnes présentes lors du crime. Elle récolte aussi leurs récits – ce que, précise-t-elle, ni la police ni la justice n’ont fait.
De son côté, Fadila, la sœur de Rayana Badaoui, conteste une « autopsie bâclée » et fournit ses propres photos du corps à la juge pour la convaincre d’ordonner un nouvel examen médico-légal. À Clermont-Ferrand, après avoir dénoncé les conditions de l’autopsie de Wissam El Yamni, sa famille a déposé plainte contre le médecin légiste en 2021 pour « falsification d’expertise » : les conclusions de la nouvelle autopsie contredisent les premières.
La contre-enquête est une pratique collective née dans les espaces militants de l’immigration postcoloniale. Dès les années 1970, les premiers comités « pour la vérité et la justice » s’organisent face aux crimes racistes6Lire sur ce sujet Mogniss H. Abdallah, Rengainez, on arrive !, Libertalia, 2012. et rassemblent familles de victimes, voisin·es, militant·es antiracistes et de la gauche révolutionnaire, retrace le chercheur Anthony Pregnolato. Né en 1995, le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) contribue à transmettre la méthodologie de ces « enquêtes populaires ». Cette organisation politique autonome est l’héritière de structures comme l’Association nationale des familles de victimes de crimes racistes et sécuritaires, qui ont émergé autour de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. En 1984, des membres de cette association deviennent les « Mères de la place Vendôme7En référence aux Mères de la place de Mai, ces Argentines qui ont commencé à défiler à Buenos Aires tous les jeudis en 1977 pendant la dictature militaire – et durant quarante-trois ans –, pour exiger la vérité sur la disparition de leurs enfants et petits-enfants. » et défilent sous les fenêtres du ministre Robert Badinter pour exiger justice face au meurtre de leurs enfants, tués par des citoyen·nes ou policier·es racistes.

Pour faire face aux mensonges de la police et de la justice, souvent relayés sans distance par les médias, le MIB propose un contre-discours qui met les familles, leurs soutiens et la mobilisation collective au centre de la lutte. Il les encourage à se saisir du dossier pour ne pas dépendre des avocat·es, à rassembler des preuves et contester les expertises fallacieuses dans l’objectif de confronter la justice aux faits. Depuis la fin du MIB dans les années 2000, ce savoir militant continue de se transmettre de famille en famille et au sein des comités Vérité et Justice.
Quand une famille est touchée, les premiers soutiens qu’elle reçoit viennent souvent de celles et ceux qui ont déjà traversé cette épreuve. « Rencontrer les autres familles, ça donne de la force, on se sent moins seules », observe Assetou Cissé. Ainsi, lorsqu’en juin 2023, Nahel Merzouk a été tué par un policier dans son quartier de Nanterre, elle s’est « sentie obligée d’aller voir sa mère ».
La mise en réseau ouvre des espaces qui pallient les défaillances de l’État. Plusieurs membres de collectifs parlent même d’une « grande famille » qui donne la force de continuer. Psychologiquement mais aussi financièrement, car si l’État prend en charge les frais de justice des policier·es mis en cause, les familles doivent, quant à elles, rémunérer leurs avocat·es, dans un contexte de deuil où leur vie professionnelle et leurs revenus sont souvent fragilisés par leur investissement dans les procédures judiciaires. Selon Anthony Pregnolato, le manque de ressources économiques ou militantes explique que peu de familles peuvent s’engager dans ce combat.
En se coordonnant, les proches des victimes brisent l’isolement, mettent en commun leurs connaissances du droit, partagent des conseils pour organiser des commémorations, solliciter de nouvelles expertises, choisir leurs avocat·es, ou encore lancer des cagnottes. De son côté, Assetou Cissé, « obligée de porter les casquettes d’enquêtrice, d’avocate et de porte-parole de sa propre histoire, en plus d’être en deuil », a également œuvré pour la mise en place d’une cellule psychologique pour les témoins traumatisé·es, dans le quartier de Charleville-Mézières où son frère a été tué.
La famille de Claude Jean-Pierre a, elle aussi, dû se mobiliser tous azimuts pour mettre la lumière sur le violent contrôle routier qui a entraîné sa mort fin 2020, à Deshaies, en Guadeloupe. Après avoir, non sans mal, récupéré les images de vidéosurveillance, sur lesquelles on voit les gendarmes malmener le retraité inerte, sa fille, Fatia Alcabélard, et son gendre, Christophe Sinnan, ont réussi à médiatiser l’affaire jusque sur le territoire hexagonal. Christophe Sinnan, militant anticolonialiste guadeloupéen, a su « immédiatement », dit-il, qu’il leur faudrait faire exister l’affaire dans l’espace public sans se cantonner à l’espace judiciaire.

Aidé·es par un collectif d’associations, qui sollicite des soutiens et documente les pratiques de répression coloniale sur l’île, soutenu·es par le travail du journaliste Harry Roselmack qui consacre à l’affaire un documentaire8Harry Roselmack, L’État républi-nial, documentaire réalisé par David Parra Serrano, HTO Productions / Indraline Production, 2024., Fatia Alcabélard et Christophe Sinnan parviennent à faire reconnaître le lien entre l’intervention des forces de l’ordre et le décès de l’automobiliste. « Dans notre malheur, on a eu la chance d’avoir ces images », commente Fatia. La famille attend toujours la mise en examen du gendarme.
L’Europe en dernier recours
Quand toutes les voies juridiques sont épuisées en France, certains comités se tournent vers la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Cette instance ne juge pas le fond de l’affaire mais la conformité de la procédure avec le droit européen. C’est ainsi qu’en 2018, deux ans après un non-lieu définitif prononcé par la justice française, la CEDH a condamné la France pour négligence dans la procédure menée autour de la mort d’Ali Ziri. Cet Argenteuillais de 69 ans est mort à la suite de son arrestation, après le contrôle d’une voiture dont il était passager. Comme Wissam El Yamni, il avait été menotté par les policier·es et transporté « plié » au commissariat. Pour avoir violé la Convention européenne des droits de l’homme consacrant « le droit à la vie », la France a été condamnée à verser « 30 000 euros pour dommage moral et 7 500 euros pour frais et dépens » à sa fille.
Cette affaire a inspiré d’autres collectifs qui sont allés chercher justice auprès de la CEDH. Elle a aussi nourri d’autres procédures. Élise Languin, du collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri, relève par exemple que la dénonciation du manque d’indépendance de certains médecins légistes dans l’autopsie du sexagénaire a servi à la famille d’Adama Traoré, pour faire réaliser une contre-expertise médico-légale indépendante.
Obtenir justice autrement
Pour le gendre de Claude Jean-Pierre, même si les gendarmes impliqués dans le contrôle routier n’ont pas encore été jugés, la diffusion de l’histoire de son beau-père par des médias et des artistes9Par exemple la chanson Jistis pou Klodo de Tiwony, en 2022. prouve que « le combat est déjà gagné, d’un point de vue populaire » : une partie de l’opinion sait désormais « ce qui s’est passé ». Cette approche résonne avec une phrase que répétaient les militant·es du MIB après l’affaire Youssef Khaïf : « Une défaite juridique peut être une victoire politique. » Si la justice a acquitté en 2001 le policier qui avait tué ce jeune homme au cours de révoltes à Mantes-la-Jolie dix ans plus tôt, la version de la famille, du comité et du MIB avait été largement reprise par les médias qui couvraient l’audience. Perdu, le procès a pourtant été « une arène permettant de révéler la vérité sur les violences policières », souligne Anthony Pregnolato.
Ainsi, même si les proches espèrent toujours obtenir des réponses et que les coupables soient mis face à la responsabilité de leurs actes, beaucoup déplacent la notion de justice dans le champ des luttes politiques et sociales, pour faire reconnaître publiquement les violences policières, mais aussi les mécanismes racistes qui les rendent possibles et ouvrent la voie à l’impunité. « À chaque étape, on est déçus par la justice et, à la fin, on voit toutes les contradictions de leur système. La seule manière de gagner face à un système qui triche, c’est de montrer à tout le monde qu’il triche », résume Farid El Yamni. Et cette politisation, parfois, se poursuit. Ainsi, malgré la fin de toutes les procédures, le collectif pour Ali Ziri existe encore.
Les collectifs qui perdurent endossent souvent des revendications dépassant leur affaire : remplacer l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) par une institution indépendante, désarmer la police, interdire d’exercice les policier·es condamné·s, prohiber les techniques dangereuses10En 2021, l’enseignement et l’usage de la clé d’étranglement par les forces de l’ordre ont été interdits à la suite des mobilisations incluant les familles contre les violences policières – bien que des méthodes s’en rapprochant soient toujours autorisées., exiger que les pouvoirs publics accompagnent les victimes, etc. La sœur de Mahamadou Cissé a fondé une association, Les voix 2 l’espoir, pour « sensibiliser les jeunes » au racisme et aux défaillances du système judiciaire. Le collectif Jistis Pou Klodo (pour Claude Jean-Pierre) mobilise contre la « gestion coloniale des îles ». Quant au comité pour Wissam, il s’est impliqué dans la création du Réseau d’entraide Vérité et Justice en 2020, pour relier les comités de familles de victimes de crimes policiers et les Gilets jaunes ciblés par la répression politique. « La meilleure condamnation, ce serait que ça ne se reproduise pas, conclut Farid El Yamni. On fait notre part, en espérant qu’un changement arrive et qu’on y soit pour quelque chose. » •

