L’affaire Jacqueline Sauvage

En 2012, une sexa­gé­naire tire trois balles dans le dos de son mari, un homme violent et inces­tueux. Le sort de cette femme condamnée à dix années de prison soulève une vague d’émotion inédite. Des notions jusqu’alors méconnues — violences psy­cho­lo­giques, emprise, impuis­sance apprise – entrent dans le débat public. À l’issue d’une bataille média­tique de longue haleine, le président François Hollande prononce une grâce totale fin 2016. Mais derrière cette histoire largement commentée se cache une affaire judi­ciaire complexe, qui ques­tionne le mythe de la non violence des femmes.
Publié le 06/10/2022
Jacqueline Sauvage - Retour Sur La Déferlante 8

Retrouvez cet article dans le n°8 Jouer de La Déferlante

« C’est la « cocotte-minute qui explose » dira Jacqueline Sauvage, pour expliquer com­ment elle en est arrivée à tirer trois car­touches dans le dos de son mari, Norbert Marot, le 10 septembre 2012. 

Dans le petit village de La Selle-sur-le-Bied (Loiret), les Marot occupent une confor­table maison dans une zone pavillon­naire cernée par les bois. C’est aussi le siège de leur entre­prise de transport, dont le chiffre d’affaires cara­co­lait encore à plus de 350 000 euros l’année pré­cé­dente. Depuis peu, la société connaît des dif­fi­cul­tés jusqu’à frôler la ban­que­route.

Ce matin-là, Norbert Marot se met en rage parce que leur fils vient d’en démis­sion­ner et ne répond plus au téléphone. Tout comme leur cadette, qui a aussi quitté le navire. Selon son habitude – d’après les témoi­gnages entendus ensuite au procès –, il passe ses nerfs sur sa femme et profère des menaces de mort alors qu’il est en état d’ébriété. Cela dure depuis quarante-sept ans. Quand elle n’en peut plus, Jacqueline se réfugie à l’extérieur, pour enlacer un arbre. Ou alors, comme en ce début d’après-midi, elle avale un somnifère. Norbert Marot l’extirpe de son sommeil. Il tam­bou­rine à la porte et la pousse dans le couloir : « Va faire la soupe ! » Face aux plaques de cuisson, il lui arrache son collier et lui donne un coup au visage. Sa lèvre infé­rieure saigne. Dans son esprit, dira-t-elle, « ça fait comme une étincelle ». Jacqueline Sauvage se relève et remonte dans la chambre s’emparer d’un fusil Beretta. Elle perd toute notion du temps. Était-il 16 heures ? Ou alors déjà 19 heures ? Elle finit par redes­cendre. Son mari sirote un whisky sur leur terrasse. Elle le vise trois fois de dos, « en fermant les yeux », insistera-t-elle. Chasseuse aguerrie, la sexa­gé­naire ne rate pas sa cible. À 19 h 27, elle appelle les pompiers : « Venez, j’ai tué mon mari. » Placée en garde à vue, elle apprend que son fils Pascal ne répondait plus au téléphone parce qu’il s’était pendu deux jours plus tôt. Dans la famille Marot, il ne reste plus que des femmes.

Mise en examen pour le meurtre de son conjoint – une cir­cons­tance aggra­vante, que l’on soit homme ou femme –, Jacqueline Sauvage est jugée en octobre 2014 devant les assises du Loiret. Elle encourt la réclusion cri­mi­nelle à perpétuité.

Ses trois filles défilent à la barre pour avouer combien elles sont soulagées par la mort de ce père qui les a violées lorsqu’elles étaient enfants. « Il m’a détruite inté­rieu­re­ment », dit l’une d’elles. Aucune des quatre femmes n’a jamais porté plainte, ni pour violences conju­gales ni pour inceste. Jacqueline Sauvage savait pour les viols commis sur ses filles, mais elle « n’arrivait pas à croire qu’il ait fait ça », confesse-t-elle dans son livre auto­bio­gra­phique 1Jacqueline Sauvage, Je voulais juste que ça s’arrête, Fayard, 2017.. Norbert, c’est son premier amour, celui rencontré à 15 ans, en 1963, alors qu’il sort de maison de cor­rec­tion. « Malgré sa répu­ta­tion sul­fu­reuse, écrit-elle, toutes les filles lui couraient après. C’était le mauvais garçon du coin. » C’est elle qu’il choisit, même s’il reste volage. « Je l’avais dans la peau. Je pensais à lui en m’endormant, en m’éveillant, et m’étonnais qu’il ne m’ait pas plaquée une fois obtenu ce qu’il désirait. » Elle tombe enceinte à 17 ans. L’adolescente dissimule d’abord sa grossesse avant de l’épouser contre l’avis des siens. Jeune mariée, elle multiplie les petits boulots : travaux de couture, ménages à domicile. Norbert est bientôt appelé au service militaire. Il rentre les fins de semaine et garde ce rythme lorsqu’il devient chauffeur routier : au volant la semaine, de retour le vendredi soir. La famille occupe une petite maison, sans eau courante ni élec­tri­ci­té. Mais le couple économise assez pour faire construire à La Selle-sur-le-Bied. Ils y ins­tallent leur propre société de transport, assurant des livrai­sons de céréales et de bet­te­raves, jusqu’à béné­fi­cier d’une certaine aisance. Revers de la médaille, Norbert reste à demeure.

« Sa vie lui a appris à garder les yeux secs »

« Jacqueline Sauvage était fière de sa réussite sociale. Elle s’est efforcée toute sa vie de montrer qu’elle avait eu raison d’épouser cet homme », décrit le jour­na­liste Philippe Renaud, qui a couvert le premier procès en 2014 pour le quotidien régional La République du Centre. « L’affaire n’intéressait personne », souligne ce chro­ni­queur judi­ciaire aujourd’hui retraité. L’accusée, elle, semble de nature « très réservée, avec des dif­fi­cul­tés à s’exprimer ». L’avocate générale – comme le rapporte France Bleu – s’en étonne : « Il n’y a pas eu de larmes. » Charles Dubosc, l’avocat de la défense, du barreau de Montargis, réplique : « Sa vie lui a appris à garder les yeux secs. » Sa cliente est condamnée à dix années de réclusion. Philippe Renaud publie le verdict sur l’AFP, l’agence de presse pour les professionnel·les de l’information, dont il est aussi le cor­res­pon­dant. La dépêche est reprise dans le flux de plusieurs sites, notamment du Parisien qui titre : « Loiret : 10 ans de prison pour avoir tué son mari violent qui abusait de ses filles. »

Une présidente dubitative sur les violences intrafamiliales

À Paris, Corinne Audouin, l’une des voix du service police-justice de France Inter, lit cet article du Parisien et flaire « le truc bizarre ». Elle fait le dépla­ce­ment à Blois pour couvrir l’appel, en décembre 2015. Elle y retrouve deux consœurs de la presse nationale 2Louise Colcombet du Parisien était également présente, ainsi qu’Anaïs Condomines, envoyée par le site d’information Metronews. : « Nous faisions des bonds sur notre banc. La façon dont ça se passait n’allait vraiment pas », se remémore la jour­na­liste, qui en parle encore avec ferveur. « Je trouve qu’elle a été très mal jugée. La pré­si­dente ne disait pas qu’il n’y avait pas eu de violences dans cette famille. Mais on sentait qu’elle était dubi­ta­tive. »

L’une des filles Marot, Fabienne, raconte avoir osé, une seule fois, après une fugue quand elle avait 17 ans, dénoncer un viol au com­mis­sa­riat. Son père s’y était précipité pour lui hurler de l’extérieur d’en ressortir. Le gendarme est sorti. La fille en a profité pour déchirer sa dépo­si­tion. Quand l’officier a cherché le document : « J’ai avoué l’avoir détruite et j’ai pris une baffe monu­men­tale », livre Fabienne. La pré­si­dente coupe : « C’est difficile à croire […]. [Un policier] vous met une claque… Je ne peux pas vous laisser dire de telles choses ! » C’est l’une de ces saillies qui font bondir Corinne Audouin : « La pré­si­dente semblait persuadée que les filles inven­taient les viols pour aider leur mère. Moi, je sentais que c’était vrai. Ça sortait comme ça venait. Il y avait une terreur qui régnait dans cette famille. Il traitait toutes les femmes de “pute”. Fabienne, comme elle a fait pipi au lit tard, il l’appelait “la pisse”. »

La pré­si­dente de la cour, Catherine Paffenhoff, a répondu à ces critiques une seule fois, dans un livre enquête des jour­na­listes Hélène Mathieu et Daniel Grandclément. « J’ai pu paraître dure parce que je cherchais à pousser Mme Sauvage dans ses retran­che­ments, à lui faire appré­hen­der la gravité de son acte, leur a‑t-elle confié. Personne dans l’entourage proche de l’accusée ne prenait en compte la dimension cri­mi­nelle des accu­sa­tions portées contre Jacqueline Sauvage, ni la gravité des faits. »

Au fil de leur vie maritale, Jacqueline Sauvage a su faire preuve de déter­mi­na­tion pour rester avec Norbert. Quand elle découvre qu’il a noué une relation extracon­ju­gale, elle n’hésite pas à menacer et gifler la maîtresse, et à la pour­suivre en voiture. Norbert « était une brute, mais c’était sa brute à elle », nuance Corinne Audouin. « On sentait qu’elle l’avait beaucoup aimé. Elle avait du mal à dire que c’était une ordure. Elle lui trouvait des excuses. »

La chro­ni­queuse, pionnière du « live-tweet » judi­ciaire, partage ces obser­va­tions sur Twitter. « Je n’imaginais pas que ça puisse être ins­tru­men­ta­li­sé, en positif comme en négatif. » Elle signale que l’interrogatoire de l’accusée – un moment crucial pour la défense – débute passé 20 heures, après dix heures d’audience : « C’est juste indigne », poste-t-elle. Quand elle révèle qu’aucun·e expert·e psy n’est entendu·e à l’audience, faute de défraie­ment jusqu’à Blois, elle lâche un « sur­réa­liste ». Cette absence d’expert·e est d’autant plus pro­blé­ma­tique que la défense de l’accusée repose, lors de ce procès en appel, sur des notions psy­cho­lo­giques complexes.

« Tuer pour survivre » ou la légitime défense différée

Deux anciennes avocates d’affaires pari­siennes, Janine Bonaggiunta et Nathalie Tomasini, se sont emparées du dossier en janvier 2015. Les deux associées se sont spé­cia­li­sées à partir de 2011 dans la défense des femmes – victimes ou accusées – au moment où la notion de violences psy­cho­lo­giques émerge dans les tribunaux, à la faveur de la loi du 9 juillet 2010, qui les a inscrites dans la liste des infrac­tions commises entre conjoint·es. Elles avaient obtenu une victoire his­to­rique dès 2012, aux assises de Douai (Nord), lorsque leur cliente, Alexandra Lange, était devenue la première femme acquittée après avoir tué un conjoint violent, au titre de la légitime défense. Selon l’article 122–5 du Code pénal, la riposte doit être immédiate, néces­saire et pro­por­tion­née à l’attaque. Ce verdict avait été gran­de­ment orienté par le réqui­si­toire de l’avocat général, Luc Frémiot : « Alexandra Lange, elle a toujours été seule. Moi, aujourd’hui, je ne veux pas la laisser seule et je suis à ses côtés. Vous n’avez rien à faire dans cette salle d’assises. Et c’est la société qui vous parle. Acquittez-la ! »

À l’issue du verdict en première instance condam­nant Jacqueline Sauvage à dix ans de prison, une équipe de télé­vi­sion avait contacté les deux avocates pour recueillir leurs réactions. « Sans même connaître le dossier, cette condam­na­tion nous parais­sait injuste », affirme à La Déferlante Nathalie Tomasini. Elles adressent alors une lettre à la détenue pour lui signifier qu’elles « com­prennent son passage à l’acte » et seraient « éven­tuel­le­ment à sa dis­po­si­tion ».

Leur stratégie est auda­cieuse : plaider la légitime défense différée, qui n’existe pas dans le droit français. Cette notion a émergé dans les tribunaux canadiens dès 1990 lors du jugement d’Angélique Lyn Lavallée, acquittée après avoir tué de deux balles dans le dos son conjoint violent. La preuve d’un « syndrome de la femme battue » avait été apportée par l’expert psy­chiatre, le docteur Fred Shane : « Je pense qu’elle a senti […] que sa vie était en jeu et qu’à moins qu’elle ne se défende, qu’elle ne se montre violente, elle allait mourir. » Une référence aux travaux de la psy­cho­logue amé­ri­caine Leonore Walker, qui a apporté dans les années 1970 un cadre théorique de référence pour appré­hen­der ces violences intimes 3Leonore E. Walker, The Battered women, Harper & Row, 1979 (non traduit en français).. Cette pionnière a développé l’idée de « cycle de l’abus » : ces alter­nances de phases où la tension monte, explose, et celle où le conjoint agresseur se repent, avant de recom­men­cer, toujours un peu plus fort. Les victimes contractent ce que Walker nomme « l’impuissance apprise », cette inca­pa­ci­té à se libérer d’une longue relation violente. Et c’est dans cet écueil que peut venir se loger le « syndrome de la femme battue ». « Cette femme n’avait d’autre choix rai­son­nable que de tuer pour vivre », explicite Nathalie Tomasini, qui a découvert ces travaux en préparant la défense d’Alexandra Lange. Lorsque le dossier Sauvage arrive sur son bureau, elle fait tout de suite le lien avec l’arrêt Lavallée au Canada, et estime qu’il est temps d’importer en France le débat sur les contours de la légitime défense. « Notre défi­ni­tion actuelle a été conçue par des hommes pour des hommes qui se retrou­ve­raient dans des rixes. »

À Blois, les avocates plaident : « Vous avez les pouvoirs de repousser les limites de la défi­ni­tion de cette légitime défense appliquée aux situa­tions de violences conju­gales […] Peut-être qu’à travers ce procès, la société va défi­ni­ti­ve­ment com­prendre pourquoi les victimes de violences conju­gales peuvent tuer pour survivre. En pro­non­çant l’acquittement de Jacqueline Sauvage, vous ferez justice. »

Le discours est bien ficelé mais il provoque peu d’écho chez les juré·es. « En une heure, j’avais déjà compris que la légitime défense différée n’allait pas passer dans le Loiret », se souvient la chro­ni­queuse judi­ciaire Corinne Audouin. Pourtant les avocates s’accrochent à leur stratégie tout au long des trois jours de procès. « Elles ont voulu refaire un procès de Bobigny 4En 1972, l’avocate Gisèle Halimi défend une jeune fille pour­sui­vie pour avoir avorté, à la suite d’un viol, à l’âge de 16 ans. Quatre autres femmes, dont la mère, étaient jugées pour com­pli­ci­té ou pratique de l’avortement. L’issue de ce procès dit « de Bobigny » avait contribué au chan­ge­ment légis­la­tif, avec la loi Veil pour la léga­li­sa­tion de l’IVG en 1975., mais elles ont fait preuve de beaucoup d’amateurisme », tacle la jour­na­liste, pour qui « ces avocates ont défendu une cause plus qu’une cliente ».

Nathalie Tomasini assume : « Je fais d’un cas par­ti­cu­lier une affaire emblé­ma­tique pour défendre les autres victimes. C’est ce qui s’appelle plaider en rupture, comme Gisèle Halimi. » Après cinq heures de délibéré, la peine de dix ans de réclusion cri­mi­nelle est confirmée en appel. Sur Twitter, Corinne Audouin poste une photo de la condamnée embras­sant, avec émotion, les mains de ses avocates à travers la vitre du box. Fin de l’acte.

Le « coup de poker » réussi de la pétition

Karine Plassard entre en scène. Cette ex-militante d’Osez le féminisme ! a suivi le live-tweet. Quand la sentence est tombée, « j’ai été hyper en colère », glisse la res­pon­sable de mission Égalité à la mairie de Clermont-Ferrand. « Cette femme, en prison, c’était l’aboutissement des dys­fonc­tion­ne­ments de la société. » Elle rédige une pétition « Libération immédiate de Jacqueline Sauvage », qu’elle met en ligne sur change.org quelques heures après le délibéré. Au moment de valider, la pla­te­forme lui demande de choisir un objectif. Le pourvoi en cassation ? Le Conseil de l’Europe ? La grâce pré­si­den­tielle ? Karine Plassard coche par défaut la dernière option parce que les autres pro­cé­dures néces­si­te­raient des années de bataille. « Un coup de poker, sourit-elle. Je n’ai pas imaginé une seconde que ça allait réussir. » Change.org la fusionne avec une ini­tia­tive similaire, celle de Carole Arribat, une autrice 5Carole Arribat a notamment publié le récit Si seule… Ment. Violence conjugale, ma secte, éditions Kawa, 2016.jusque-là inconnue de la galaxie militante. Au bout d’une semaine, la pétition cumule déjà 60 000 signatures.

Carole Arribat et Karine Plassard se ren­contrent à Paris le 12 décembre 2015, au premier ras­sem­ble­ment de soutien, impulsé spon­ta­né­ment par Véronique Guegano, com­mer­ciale, qui s’est sentie elle aussi concernée. « Quand j’ai vu les paraboles télé sur la place, j’ai pensé qu’il y avait une autre mani­fes­ta­tion ! », s’en amuse encore Karine Plassard. Deux cents personnes répondent présentes, dont les deux avocates de Jacqueline Sauvage, des mili­tantes Femen et le collectif Les effronté·es. Des pancartes « Justice Sauvage » sur­plombent les têtes. Un comité de soutien est bientôt mis sur pied, présidé par la comé­dienne Éva Darlan. L’actrice Anny Duperey y adhère, avec des femmes poli­tiques de gauche comme Anne Hidalgo, mais aussi Valérie Boyer, alors députée LR des Bouches-du-Rhône. Cette élue visite la détenue dans sa cellule, en janvier 2016, accom­pa­gnée de Nathalie Kosciusko-Morizet, à l’époque députée LR de l’Essonne. Quelques jours plus tard, une poignée d’activistes Femen se regroupe à l’entrée du centre péni­ten­tiaire de Saran (Loiret). Armées de pioches, elles mettent en scène une tentative d’évasion sou­ter­raine de la détenue Jacqueline Sauvage, devenue le symbole des victimes de violences conjugales.

Le « mythe de la non-violence féminine » interrogé

« L’affaire Sauvage média­tique s’est éloignée de la vraie affaire judi­ciaire », analyse la jour­na­liste Corinne Audouin. À mesure que le compteur des signa­tures s’emballe, jusqu’à engranger 430 000 noms, et que les articles se mul­ti­plient dans la presse, toute la com­plexi­té de l’affaire semble s’évaporer pour se réduire à un slogan : « battue pendant 47 ans ». Corinne Audouin : « On en a fait une chose fragile alors qu’elle ne l’était pas. Je trouve qu’on lui dénie ce qu’elle est. Son acte était le sien. Elle a été à la fois auteure et victime. »

C’est tout le paradoxe de cette affaire, qui vulgarise des notions jusqu’alors confi­den­tielles comme l’emprise, mais qui alimente aussi le « mythe de la non-violence féminine ». Un « éternel évitement », selon les cher­cheuses Coline Cardi et Geneviève Pruvost de « penser la violence des femmes6Penser la violence des femmes, titre de l’ouvrage collectif publié sous la direction des socio­logues Coline Cardi et Geneviève Pruvost, La Découverte, 2012. Lire aussi notre entretien avec Coline Cardi dans La Déferlante n° 3, septembre 2021. », y compris dans les rangs féministes.


« On en a fait une chose fragile alors qu’elle ne l’était pas. Son acte était le sien. Elle a été à la fois auteure et victime. »

Corinne Audouin, jour­na­liste à France Inter

« Les portraits tirés par les fémi­nistes des femmes coupables d’homicides sont le plus souvent ceux de sujets qui n’ont pas d’autonomie », souligne la cri­mi­no­logue Colette Parent, qui a participé à l’ouvrage collectif en s’appuyant sur le travail de l’universitaire aus­tra­lienne Belinda Morissey. « Ils recon­duisent les repré­sen­ta­tions tra­di­tion­nelles des femmes […] Or si ces portraits peuvent contri­buer à exonérer en partie les femmes des accu­sa­tions portées contre elles, ils ont pour effet, comme le souligne Morissey, de faire l’impasse sur les choix faits par ces femmes. Choix que l’on peut com­prendre et approuver mora­le­ment ou non. »

Point d’orgue de ce mécanisme de lissage : la diffusion du téléfilm inspiré de cette affaire le 1er octobre 2018 sur TF1. Muriel Robin incarne le rôle-titre. Le filet de sang qui coulait sur sa lèvre infé­rieure le jour du meurtre se trans­forme en blessure san­gui­no­lente sur son visage. Tout est exagéré, distordu, pour bien faire com­prendre : elle est la victime, lui le bourreau, et elle n’avait d’autre choix que de le tuer.

Cette fiction amènera l’avocat général du procès en appel, Frédéric Chevallier, à se fendre d’une tribune dans Le Monde 7« Lettre à Madame Jacqueline Sauvage », tribune de Frédéric Chevallier, Le Monde, 1er octobre 2018. : « Vous présenter comme soumise et sous l’emprise de ce “tyran” de Norbert, c’était nier tota­le­ment votre per­son­na­li­té, dont la réalité ne cor­res­pon­dait plus en rien à ce que vous avez été pendant quarante-sept ans. […] Réduire votre funeste décision à un geste de survie, c’est nier le sens même de votre vie déter­mi­née. »

Le 31 janvier 2016, François Hollande accorde une grâce partielle. La période de sûreté est levée. Mais le juge d’application des peines refuse deux fois la libé­ra­tion condi­tion­nelle. « On avait face à nous une justice revan­charde qui réglait ses comptes avec le président de la République, assène Karine Plassard. Ça m’a ques­tion­née sur ce qu’on fait au nom de la cause. La justice n’a pas aimé cette média­ti­sa­tion. Jacqueline Sauvage a payé pour tout ça. » Pour autant, pas question d’abandonner. « J’avais lancé une bombe média­tique mais Jacqueline Sauvage ne m’avait rien demandé. Je lui devais d’aller au bout. Autrement, je n’aurais plus jamais pu me regarder en face. »

Pas de jurisprudence, un changement de regard

La course de fond dure encore une année. Le 28 décembre 2016, à 16 h 12, le chef de l’État publie sur Twitter : « J’ai décidé d’accorder à Jacqueline Sauvage une remise gracieuse du reliquat de sa peine. Cette grâce met fin immé­dia­te­ment à sa détention. » Deux heures plus tard, Jacqueline Sauvage franchit les portes du centre péni­ten­tiaire de Saran pour rentrer chez elle, à La Selle-sur-le-Bied, entourée de ses filles, de ses petits-enfants et de son chien. Le 23 juillet 2020, elle décède dans son sommeil, d’« épui­se­ment » d’après son avocate. Elle avait 72 ans.

L’affaire Sauvage n’aura pas fait juris­pru­dence. Mais elle a marqué un tournant pour la société. « C’est pré­cur­seur du mouvement #MeToo », estime Nathalie Tomasini, qui dirige désormais seule un cabinet. Corinne Audouin de France Inter abonde : « Cette affaire a ouvert le couvercle des violences conju­gales. » Ces dernières années, dans les prétoires, elle a vu « de l’espoir » : « des jeunes magis­trats, formés à ces questions, tra­vaillent avec les asso­cia­tions et la police pour la prise en charge des victimes et des auteurs. Il était temps. » •

10 septembre 2012

Jacqueline Sauvage tue Norbert Marot de trois balles dans le dos. Ils étaient mariés depuis quarante-sept ans.

28 octobre 2014

Jacqueline Sauvage est condamnée à dix ans de prison lors de son premier procès devant les assises
du Loiret. Elle fait appel.

3 décembre 2015 

La peine de dix ans est confirmée en appel par la cour d’assises de Loir-et-Cher.

31 janvier 2016

Le président François Hollande accorde une grâce partielle à Jacqueline Sauvage (commuée en grâce totale le 28 décembre).

23 juillet  2020

Jacqueline Sauvage meurt chez elle, dans son sommeil, à 72 ans.

  • 1
    Jacqueline Sauvage, Je voulais juste que ça s’arrête, Fayard, 2017.
  • 2
    Louise Colcombet du Parisien était également présente, ainsi qu’Anaïs Condomines, envoyée par le site d’information Metronews.
  • 3
    Leonore E. Walker, The Battered women, Harper & Row, 1979 (non traduit en français).
  • 4
    En 1972, l’avocate Gisèle Halimi défend une jeune fille pour­sui­vie pour avoir avorté, à la suite d’un viol, à l’âge de 16 ans. Quatre autres femmes, dont la mère, étaient jugées pour com­pli­ci­té ou pratique de l’avortement. L’issue de ce procès dit « de Bobigny » avait contribué au chan­ge­ment légis­la­tif, avec la loi Veil pour la léga­li­sa­tion de l’IVG en 1975.
  • 5
    Carole Arribat a notamment publié le récit Si seule… Ment. Violence conjugale, ma secte, éditions Kawa, 2016.
  • 6
    Penser la violence des femmes, titre de l’ouvrage collectif publié sous la direction des socio­logues Coline Cardi et Geneviève Pruvost, La Découverte, 2012. Lire aussi notre entretien avec Coline Cardi dans La Déferlante n° 3, septembre 2021.
  • 7
    « Lettre à Madame Jacqueline Sauvage », tribune de Frédéric Chevallier, Le Monde, 1er octobre 2018.
Laurène Daycard

Journaliste indépendante, membre du collectif Les Journalopes. Elle travaille depuis plusieurs années sur les violences de genre et écrit un livre sur les féminicides à paraître aux éditions du Seuil d'ici quelques mois. Voir tous ses articles

Jouer, quand les féministes bousculent les règles

Retrouvez cet article dans le n°8 Jouer de La Déferlante