« Baise-moi », un film né sous X

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En juin 2000 sortait Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi. Le film se retrouve aussitôt au centre d’une polémique lancée par l’extrême droite catholique. L’épisode annonce un tournant dans le féminisme avec, cinq ans plus tard, la parution de King Kong Théorie. Un article de la revue La Déferlante à paraître jeudi 17 juin.

C’est l’histoire d’une sor­tie éclair. Quelques jours entre fin juin et début juillet 2000 qui font bas­cu­ler une œuvre fémi­niste atten­due en brû­lot por­no­gra­phique inter­dit en salle : « Fait avec l’équivalent de 200 000 euros aujourd’hui, ce film est deve­nu un phé­no­mène qui nous a échap­pé. On vou­lait faire des T‑shirts Baise-moi parce que ça nous fai­sait rigo­ler, comme plein d’autres gens. À l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux, mais on ne s’attendait pas à l’ampleur que ça allait prendre », se rap­pelle aujourd’hui Virginie Despentes, coréa­li­sa­trice du film.

Sorti le 28 juin 2000 alors qu’elle n’a que 31 ans, Baise-moi raconte l’épopée sexuelle, san­glante et ven­ge­resse de Manu (Raffaëla Anderson) et Nadine (Karen Bach), dont le point de départ est le viol de la pre­mière. Adapté du roman épo­nyme de Despentes sor­ti en 1993 aux édi­tions Florent Massot (réédi­té en 1998 par Grasset), ven­du à des cen­taines de mil­liers d’exemplaires – après un démar­rage confi­den­tiel –, il relève d’un fémi­nisme qui se reven­dique « avant-gardiste », voire guer­rier, avec « un goût cer­tain pour la pro­vo­ca­tion », d’après son autrice dans un entre­tien au Figaro le 9 juin 2000.

Dans King Kong Théorie, elle revien­dra sur l’affaire Baise-moi pour sou­li­gner le sexisme dont cette œuvre col­lec­tive a été la cible. « On n’entend jamais par­ler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pen­dant les agres­sions, qui retrouvent les agres­seurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. Ça n’existe, pour l’instant, que dans les films réa­li­sés par des hommes. La Dernière Maison sur la gauche, de Wes Craven, L’Ange de la ven­geance, de Ferrara, I Spit on your Grave de Meir Zarchi, par exemple. Les trois films com­mencent par des viols plus ou moins ignobles (plu­tôt plus que moins, d’ailleurs). Et détaillent dans une deuxième par­tie les ven­geances ultra­san­glantes que les femmes infligent à leurs agres­seurs. Quand des hommes mettent en scène des per­son­nages de femmes, c’est rare­ment dans le but d’essayer de com­prendre ce qu’elles vivent et res­sentent en tant que femmes. C’est plu­tôt une façon de mettre en scène leur sen­si­bi­li­té d’hommes, dans un corps de femme. […] Dans ces trois films, on voit donc com­ment les hommes réagi­raient, à la place des femmes, face au viol. Bain de sang, d’une impi­toyable vio­lence. Le mes­sage qu’ils nous font pas­ser est clair : com­ment ça se fait que vous ne vous défen­dez pas plus bru­ta­le­ment ? Ce qui est éton­nant, effec­ti­ve­ment, c’est qu’on ne réagisse pas comme ça. Une entre­prise poli­tique ances­trale, impla­cable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d’habitude, double contrainte : nous faire savoir qu’il n’y a rien de plus grave et, en même temps, qu’on ne doit ni se défendre, ni se venger. »

« Un crime de lèse-phallus », selon la for­mule du cri­tique et his­to­rien du ciné­ma Noël Burch qui lui vau­dra les foudres non seule­ment de l’extrême droite catho­lique, mais aus­si d’une cer­taine gauche en perte de vitesse. Avec un petit effet Streisand à la clé : en l’interdisant, les cen­seurs ont atti­ré sur le film l’attention du public – y com­pris hors des fron­tières de la France –, et réuni des per­sonnes qui, sans ce scan­dale, ne se seraient peut-être jamais rencontrées.

Première censure depuis des décennies

Avant sa sor­tie, le film obtient son visa d’exploitation – indis­pen­sable à sa dif­fu­sion en salle – à l’issue d’une déli­bé­ra­tion de la com­mis­sion de clas­si­fi­ca­tion du Centre natio­nal du ciné­ma (CNC). Interdit aux moins de 16 ans, Baise-moi est assor­ti d’un aver­tis­se­ment aler­tant sur les scènes de vio­lence et de sexe. L’interdiction aux moins de 18 ans, ins­ti­tuée par Michel Debré en 1961 pour sau­ve­gar­der la « morale de la jeu­nesse en péril », avait été sup­pri­mée en 1990 par Jack Lang, ministre de la culture sous Mitterrand. Mais coup de théâtre, deux jours après la sor­tie du film dans une soixan­taine de salles en France : le ven­dre­di 30 juin, le Conseil d’État, sai­si par l’association d’extrême droite Promouvoir, retire le visa d’exploitation du film.

En pre­nant cette déci­sion, le Conseil d’État pro­nonce une sen­tence lourde de consé­quences. La seule façon pour le film d’être dif­fu­sé serait en effet d’être clas­sé X. Or les pro­duc­tions de cette caté­go­rie ne peuvent rece­voir aucune des sub­ven­tions qui irriguent l’économie du ciné­ma fran­çais. Elles sont sou­mises à une taxe fis­cale de 20 % sur les béné­fices com­mer­ciaux qu’elles génèrent et ne peuvent être pro­je­tées que dans des cir­cuits spé­cia­li­sés. Comme il n’y a plus vrai­ment de ciné­mas por­nos en France, les films X sont condam­nés à vivre dans l’ombre, sans publicité.

Pour les réa­li­sa­trices et la pro­duc­tion, il est hors de ques­tion de se lais­ser « ixer ». Non que le por­no leur fasse honte. Mais pour Despentes, « ce n’était pas un film éro­tique, ni mas­tur­ba­toire ». « Et même si Baise-moi peut exci­ter des gens, reconnaissait-elle lors du Festival des jour­nées ciné­ma­to­gra­phiques dio­ny­siennes en 2015ce n’est visi­ble­ment pas sa voca­tion pre­mière ».

Cette cen­sure contre un film est une pre­mière depuis des décen­nies. C’est en 1966 avec la sor­tie de Suzanne Simonin, la reli­gieuse de Diderot de Jacques Rivette, l’un des réa­li­sa­teurs phares de la Nouvelle Vague, que le cou­pe­ret est tom­bé pour la der­nière fois.

Pour Baise-moi, une asso­cia­tion d’extrême droite, Promouvoir, a déci­dé d’attaquer l’État. Présidée à l’époque par André Bonnet, avo­cat fis­ca­liste de pro­fes­sion et ancien res­pon­sable du MNR (Mouvement natio­nal répu­bli­cain), elle a été créée en 1996, avec l’objectif affi­ché de « défendre la digni­té de la per­sonne humaine et pro­té­ger les mineurs à tra­vers la “pro­mo­tion des valeurs judéo-chrétiennes” ».

L’interdiction de Baise-moi est son pre­mier coup d’éclat. L’État est même condam­né à ver­ser 10 000 francs – envi­ron 1 500 euros – à l’association, et le juge­ment du Conseil d’État va jusqu’à repro­cher au film de ne pas être assez fémi­niste. « Baise-moi est com­po­sé pour l’essentiel d’une suc­ces­sion de scènes de grande vio­lence et de scènes de sexe non simu­lées, sans que les autres séquences tra­duisent l’intention, affi­chée par les réa­li­sa­trices, de dénon­cer la vio­lence faite aux femmes par la socié­té », indique son communiqué.

Au-delà du juge­ment moral, reli­gieux et poli­tique, Virginie Despentes pense que le film a aus­si cho­qué en rai­son du choix de sa coréa­li­sa­trice et des actrices prin­ci­pales, qui ont d’abord fait car­rière dans le por­no et qui ne viennent pas du sérail. A pos­te­rio­ri, elle pointe éga­le­ment le racisme des réac­tions de l’époque : « Le fait qu’une actrice d’origine algé­rienne et qu’une autre d’origine maro­caine, deux filles issues de la colo­ni­sa­tion, soient vio­lées et se mettent à tuer tout le monde les a inquié­tés. »

Les réac­tions envers le film sont si vio­lentes que la coréa­li­sa­trice, Coralie Trinh Thi, une por­nos­tar célé­brée dans le milieu du X, expli­que­ra plus tard dans son livre auto­bio­gra­phique La Voie humide (Au diable vau­vert, 2007), être sor­tie trau­ma­ti­sée de cette expé­rience dans le ciné­ma dit « traditionnel ».

Critiques assassines et soutiens

Fin juin 2000, Baise-moi donne lieu à une salve de cri­tiques néga­tives. La rédac­tion en chef du Parisien a deman­dé à une équipe de jour­na­listes femmes de vision­ner le film. Leur cri­tique est sans appel. « Baise-moi est un mau­vais film. Pire encore, un film tota­le­ment dénué d’intérêt. Sexe, drogue, sexe, meurtre, sexe, alcool, vomi, sexe, meurtre, la dérive de Manu [Raffaëla Anderson] et Nadine [Karen Bach] se résume à cela », assènent les jour­na­listes, pour qui le film « se vautre […] sans rai­son dans la lai­deur, le sor­dide, la vio­lence la plus gra­tuite ».

Pascal Mérigeau dans Le Nouvel Obs estime pour sa part qu’« humi­lia­tion, sadisme, bêtise sont les moteurs et les rai­sons d’être de Baise-moi, qui n’exprime jamais que la haine du monde et le mépris de soi […]. Plus que l’intrusion du hard dans le ciné­ma “stan­dard” […], c’est cette dérive qui inquiète, ce refus de la pen­sée, cette inca­pa­ci­té à réflé­chir sur la mise en œuvre des pul­sions et sur les moyens de cette mise en œuvre. Le film au ser­vice de la bar­ba­rie, en quelque sorte ».

Cette una­ni­mi­té contre un film que la cen­sure est en train de tuer dans l’œuf conduit plu­sieurs per­son­na­li­tés à prendre sa défense, à com­men­cer par la réa­li­sa­trice Catherine Breillat. Elle aus­si est autrice d’œuvres qui défient la loi morale par leur liber­té de ton et le dis­cours por­té sur la sexua­li­té. Un an plus tôt, en 1999, elle a sor­ti Romance, un film sur l’exploration du plai­sir fémi­nin, avec, entre autres, la star du X Rocco Siffredi au cas­ting. Elle res­sent vis­cé­ra­le­ment le risque que la cen­sure de Baise-moi fait cou­rir au ciné­ma qu’elle défend.

« Tous les jour­naux de gauche auraient dû s’unir pour débattre de ce que c’est qu’un film pour adultes », regrette-t-elle aujourd’hui en cri­ti­quant ver­te­ment Laurent Joffrin, à l’époque à la tête du Nouvel Obs, qui avait publié une tri­bune inti­tu­lée « Sexe, vio­lence, le droit d’interdire » : « La gauche rin­garde telle qu’[il] incarne a abon­dé dans le sens d’André Bonnet [pré­sident de Promouvoir]. Je l’accuse d’avoir ins­ti­tué la liber­té d’interdire. » Catherine Breillat avoue n’avoir jamais mani­fes­té avant Baise-moi mais, très émue par l’interdiction du film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, elle lance la mobi­li­sa­tion pour le soutenir.

Sa tri­bune paraît dans Libération le 5 juillet 2000. Elle réclame, aux côtés d’acteur·rices du monde du ciné­ma comme Romain Goupil, Tonie Marshall, Jeanne Labrune, Claire Denis, Miou-Miou, « l’instauration immé­diate par décret de visas d’exploitation de films réser­vant leur vision – comme le droit de vote – à l’accession à la majo­ri­té de 18 ans », autre­ment dit la pos­si­bi­li­té d’autoriser un film aux plus de 18 ans dans les salles tra­di­tion­nelles de ciné­ma, sans le condam­ner à vivo­ter dans des salles por­nos inexis­tantes. « Tout le monde l’a signée, se sou­vient la réa­li­sa­trice. Même des gens qui ne m’appréciaient pas spé­cia­le­ment, comme Jean-Luc Godard et Claude Lanzmann. » Et le soir même, soit une semaine après la sor­tie du film – qui a déjà été vu par 50 000 per­sonnes –, un ras­sem­ble­ment de sou­tien a lieu devant le ciné­ma MK2 Odéon, qui a choi­si de main­te­nir le film à l’affiche.

Retournement de la violence

Parmi les per­sonnes pré­sentes ce soir-là, il y a l’écrivaine et acti­viste Florence Montreynaud, connue pour ses posi­tions abo­li­tion­nistes et anti-pornographie, mais qui ne se trompe pas une seconde sur le mes­sage fémi­niste du film. « Baise-moi était à mon sens d’un inté­rêt excep­tion­nel, l’équivalent à peu près de Thelma et Louise [Ridley Scott, 1991], qui est un film d’homme, mais en un peu plus gore », raconte la cofon­da­trice des Chiennes de garde, l’association créée l’an­née pré­cé­dente pour défendre les femmes contre les injures sexistes.

« J’ai vu le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi dès qu’il est sor­ti en salle, j’en suis res­sor­tie gal­va­ni­sée. Il retour­nait enfin la vio­lence intrin­sèque du viol, du har­cè­le­ment. Quand j’ai appris qu’il allait être cen­su­ré, j’ai mis en branle tout mon réseau, d’autant que c’était le pre­mier film réa­li­sé par des femmes à être concer­né par cette inter­dic­tion» Une ving­taine de mili­tantes du col­lec­tif se retrouve donc devant le MK2 Odéon ce soir-là.

Marin Karmitz est pré­sent aus­si. Fondateur et gérant de cette chaîne de ciné­ma, il fait de la résis­tance au nom de la liber­té d’expression. « On ne pra­tique pas la cen­sure dans notre réseau de salles, même quand ce sont des films que je n’aime pas, qui ne m’intéressent pas ou que je n’ai pas vus, explique-t-il aujourd’hui. Ces pro­jec­tions per­mettent de dis­cu­ter de l’œuvre pro­gram­mée et de sa rai­son d’être dans nos salles. On s’interdit, par contre, tout ce qui relè­ve­rait d’une expres­sion d’extrême droite ou de vio­lence fas­ciste. Je ne connais­sais pas l’œuvre de Despentes et n’avais pas vu le film. À par­tir du moment où mon pro­gram­ma­teur, en qui j’ai toute confiance, a déci­dé de le dif­fu­ser, j’ai sui­vi. Ça ne me gênait pas du tout que le film soit inter­dit aux moins de 18 ans, je ne pense pas que tout doive être vu par les jeunes. Quand on n’a pas la majo­ri­té, des choses peuvent nous être inter­dites et c’est nor­mal. Ce qui n’est pas nor­mal, c’est qu’il soit inter­dit aux plus de 18 ans. »

L’affaire entraîne le réta­blis­se­ment d’une ancienne clas­si­fi­ca­tion, per­met­tant l’interdiction aux moins de 18 ans pour des films non clas­sés X. Baise-moi res­sort en 2001, mais il a déjà été mas­si­ve­ment dif­fu­sé en vidéo. Précédé de son aura de film cen­su­ré, il a fait « une car­rière extra­or­di­naire » à l’étranger pour un film fran­çais, sou­ligne Virginie Despentes. « Je ne sais pas si ça aurait été le cas sans le coup de pro­jec­teur de Promouvoir », se demande la coréa­li­sa­trice, qui a fait une longue tour­née des fes­ti­vals hors de l’Hexagone.

Marin Karmitz est plus amer quant à la suite des évé­ne­ments, qui l’a vu se col­ti­ner des années de pro­cé­dure contre l’association Promouvoir. Un com­bat qu’il dit avoir dû mener seul. De même, Catherine Breillat a, elle aus­si, dû faire face à des pro­cé­dures dans une cer­taine soli­tude. Virginie Despentes, elle, se sou­vient que Karmitz n’avait pas vou­lu lui ser­rer la main. « Il aurait pré­fé­ré que ce soit Godard plu­tôt que nous », cingle-t-elle aujourd’hui.

Vingt ans après, toujours puritanisme et morale

Avec le recul, l’affaire Baise-moi semble par ailleurs avoir joué un rôle de cata­ly­seur dans l’histoire des idées, en pola­ri­sant le débat de façon inédite. La revanche idéo­lo­gique de l’extrême droite, dans un pays alors gou­ver­né par la gauche, a écla­té deux ans plus tard avec l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection pré­si­den­tielle. Et le fémi­nisme va, lui aus­si, prendre un nou­veau tour­nant (pro-sexe, queer et anti­ra­ciste), tout comme le débat sur la liber­té d’expression.

Pour la jour­na­liste, autrice et cri­tique Iris Brey, Baise-moi est un geste dis­rup­tif dans l’industrie du ciné­ma qui force à réflé­chir aux caté­go­ries ciné­ma­to­gra­phiques. Dans Le Regard fémi­nin, une révo­lu­tion à l’écran, elle explique que ce film s’inscrit dans le genre « rape and revenge » (viol et revanche), dans lequel l’héroïne se venge contre son ou ses vio­leurs et pointe com­bien il y est rare « d’épouser le point de vue des héroïnes », comme c’est le cas dans le film de Virginie Despentes.

Serait-il pos­sible de réa­li­ser Baise-moi en 2021 ? Le contexte en matière de cen­sure a en tout cas beau­coup chan­gé, notam­ment à gauche : aujourd’­hui, « tout le monde est hyper stres­sé, per­sonne ne s’inquiète de toutes ces grandes œuvres qui ont été annu­lées à cause du puri­ta­nisme et de la moral», pointe Iris Brey, au dia­pa­son des débats actuels sur la « can­cel culture » – cette pra­tique de dénon­cia­tion d’œuvres, de pro­pos jugés pro­blé­ma­tiques qui mène­rait à l’é­vic­tion des per­sonnes qui les ont tenus du débat public ou des réseaux sociaux.

Pour Florence Montreynaud, Baise-moi reste « une cathar­sis essen­tielle comme on en a peu revu depuis, avec cette incan­des­cence, repré­sen­tant la domi­na­tion mas­cu­line, qui garde tout son poten­tiel libé­ra­teur et montre l’envers de la por­no­gra­phie ».

À l’origine de King Kong Théorie

Pour sa part, Virginie Despentes avoue avoir eu du mal à digé­rer l’hostilité et le manque de sou­tien, mais se sou­vient aus­si de ce que cette aven­ture lui a appor­té. « C’est comme ça que j’ai ren­con­tré [Paul B.] Preciado [avec qui elle a vécu pen­dant dix ans], qui à l’époque trac­tait devant le MK2 pour défendre le film, Gaspar [Noé] que j’aimerai toute ma vie. Je suis vrai­ment recon­nais­sante envers Catherine Breillat, Nicole Brenez, Philippe Manœuvre… Tous ces gens qui nous ont sou­te­nues ont été hyper impor­tants dans ma vie. Il y a aus­si une part de culpa­bi­li­té hyper forte, parce que j’étais la plus âgée du groupe des quatre [avec Coralie Trinh Thi, Raffaëla Anderson et Karen Bach], la plus “pri­vi­lé­giée” : j’avais publié déjà trois romans et j’avais embar­qué Karen, Coralie et Raf dans cette galère sans savoir que ça se pas­se­rait comme ça. On était quatre per­sonnes dif­fé­rentes, sur le fémi­nisme notam­ment, mais hyper fières de ce film. Une fois la cen­sure ins­tal­lée, c’était super dur d’aller dans les salles, face à des jour­na­listes et une foule pas com­mode. Les pre­mières minutes étaient tou­jours élec­triques et Raffaëla fai­sait front, elle était pré­cieuse, un vrai sol­dat. Ces moments d’hostilité nous ont encore plus sou­dées. »

Le film n’a pas été qu’un moment déci­sif dans l’histoire du ciné­ma fran­çais et de sa cen­sure. « C’est de Baise-moi et de tous les entre­tiens autour du film qu’est né King Kong Théoriepour­suit Virginie Despentes. Tous les thèmes de ce livre : le viol, la vio­lence, le tra­vail sexuel… viennent de Baise-moi. J’ai vrai­ment eu l’impression d’avoir été remise à ma place de femme, qui fait des films de femmes, avec des femmes. Si on avait été quatre mecs, fai­sant des films sur notre sexua­li­té de mecs, on aurait eu des pro­blèmes avec Promouvoir mais on aurait été sou­te­nues. »

Au moment où a lieu notre échange, le bat­tage média­tique autour d’Alice Coffin sur son livre Le Génie les­bien (Grasset, 2020) est à son apo­gée. « À nous aus­si, on nous a beau­coup deman­dé si on détes­tait les hommes, conclut Virginie Despentes. Si ça avait été le cas, on aurait fait un film plus dur. »

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Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°7, de septembre 2022. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.

La Déferlante 7 : Réinventer la famille