La revanche des belles-mères

par

Maëlle Reat
Méprisées dans la culture populaire, invisibles dans les combats féministes, sans statut officiel dans la loi, les belles-mères ont toujours eu le mauvais rôle. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à s’investir dans des familles qui leur préexistent. Elle-même belle-mère, la journaliste Elsa Gambin détaille en quoi le fait de mieux les considérer permet de penser différemment la famille.

Il arrive sou­vent, quand j’évoque mon sta­tut de belle-mère, que je dise en sou­riant: « J’ai pris le package » en réfé­rence aux enfants qui étaient «livré·es » avec mon actuel com­pa­gnon. La for­mule m’amuse d’autant plus que les belles-mères avec les­quelles je me suis entre­te­nue pour cet article ont toutes uti­li­sé la même expres­sion. Aujourd’hui, en plus de mon couple, je vois gran­dir au quo­ti­dien trois enfants, dont deux ados. Je les vois deve­nir des citoyen·nes engagé·es, et cela me ravit.

Les belles-mères ne sont pas rien. Ni per­sonne. Pourtant, en fran­çais, elles semblent ne pas méri­ter une appel­la­tion propre, puisqu’elles la par­tagent avec la mère de leur conjoint·e, ce qui n’est pas le cas en anglais, par exemple, où la mother-in-law (mère du ou de la conjoint·e) et la step­mo­ther (seconde femme du ou de la conjoint·e) sont deux per­sonnes dif­fé­rentes. Fatima Ouassak, poli­to­logue et mili­tante anti­ra­ciste, écrit que « les mères ne sont pas un sujet poli­tique. Elles n’existent nulle part comme force poli­tique struc­tu­rée, […] elles sont l’angle mort du fémi­nisme ¹ ». Alors, ima­gi­nez les belles-mères, ces demi-femmes, qui arrivent comme un che­veu gras sur la soupe de la famille originelle. 

En France, 11 % des enfants vivent dans une famille recom­po­sée, et en 2020, envi­ron 480 000 mineur·es vivaient en rési­dence alter­née; c’est deux fois plus qu’il y a dix ans, d’après l’Insee. Cette situa­tion donne aux belles-mères une véri­table place auprès des enfants, là où le fameux « un week-end sur deux et la moi­tié des vacances » qui est sou­vent accor­dé aux pères dans les couples hété­ro­sexuels sup­po­sait moins d’implication. Et les familles mul­tiples sont aujourd’hui plus nom­breuses : couples non coha­bi­tants, familles recom­po­sées LGBT+, belles-mères child-free (sans enfant), pères ayant leurs enfants qua­si à temps plein, etc.

UNE INFLUENCE SOUVENT JUGÉE NÉFASTE

Ophélie, dont la com­pagne avait un petit gar­çon de 3 ans lors de leur ren­contre, a pei­né à trou­ver sa juste place : « Notre rela­tion a mis du temps à s’établir, mais je l’adore aujourd’hui. Ma com­pagne a encore du mal à m’accoler le terme de “belle-mère”. Ça a pu me bles­ser, car je suis là au quo­ti­dien, et par ailleurs aujourd’hui son fils uti­lise le mot sans sou­ci. » La jeune femme, qui trouve le sta­tut « un peu bâtard, notam­ment dans un couple homo, car on ne sait pas trop qui je suis », manque
cruel­le­ment de repré­sen­ta­tions.

Enfermées dans l’éternel rôle de « seconde épouse », les belles mères pâtissent des repré­sen­ta­tions véhi­cu­lées au fil des siècles, que rap­pelle l’historienne de la famille Sylvie Perrier : « [Elle] est négli­gente et habi­tée de mau­vaises inten­tions. Elle est un dan­ger pour la per­sonne et les biens des enfants du pre­mier lit de son mari […]. Elle exerce sur son mari, veuf rema­rié, une influence néfaste […]. Bref, il s’agit d’une mau­vaise femme, qui est déviante par rap­port à la construc­tion sociale du genre fémi­nin ². »

Ces croyances empreintes de sexisme ont infu­sé dans les pro­duc­tions cultu­relles et les médias : de Cendrillon au trai­te­ment média­tique de la suc­ces­sion de Johnny Halliday ³, on retrouve autour du per­son­nage de la belle-mère la mise en scène de la riva­li­té avec sa belle-fille, une mère décé­dée (Blanche-Neige) et un père absent ou sans épais­seur (Les Malheurs de Sophie). La place de la belle-mère est sale, et pénible : « On nous dit : c’est dif­fi­cile, prends sur toi, tu vas en chier, mais prends ta place. Tout en te disant que cette place n’est pas légi­time ! Il faut com­po­ser en per­ma­nence avec des injonc­tions contra­dic­toires »,  com­plète la jour­na­liste Fiona Schmidt, autrice de Comment ne pas deve­nir une marâtre. Guide fémi­niste de la famille recom­po­sée (Hachette, 2021).

Au début des années 1990, Marie-Luce Iovane, alors tren­te­naire, ren­contre un homme, père de deux enfants. « Je me sen­tais par­fois exclue de leur vie. Ils avaient des acti­vi­tés, des sou­ve­nirs, un pas­sé com­mun que je n’avais pas… », raconte celle qui va alors déci­der de mili­ter dans dif­fé­rentes asso­cia­tions pour l’égalité paren­tale. En 2001, elle crée Le Club des marâtres, un groupe de parole pour les belles-mères. « Ces femmes sont dans l’idée de tout faire bien, puis se heurtent à des dys­fonc­tion­ne­ments dont elles ne sont pas res­pon­sables. Ce sont des répa­ra­trices. Je vois des “super marâtres” qui essaient de tout com­pen­ser et qui entendent par la suite : mais qui t’a deman­dé de faire ça ? » Marie-Luce Iovane pense qu’un sta­tut juri­dique per­met­trait de don­ner une place à chacun·e. Avec son col­lec­tif, elle a notam­ment por­té des demandes concrètes pour un sta­tut de beau-parent : une meilleure défi­ni­tion des actes de l’autorité paren­tale et des actes de la vie cou­rante. « Il pour­rait y avoir un livret de famille recom­po­sée par exemple. » En atten­dant, la sexa­gé­naire ne constate aucune amé­lio­ra­tion de l’image des belles-mères : « Ce sont des femmes dont on ne parle pas. Quelque part, on n’est pas des femmes. »

À la fin des années 1980, après l’arrivée du divorce par consen­te­ment mutuel – intro­duit en 1975 –, on observe, selon la socio­logue Sylvie Cadolle, un bas­cu­le­ment du regard social por­té sur ce qui est alors appe­lé « les nou­velles tri­bus ». Des per­son­na­li­tés publiques, comme le réa­li­sa­teur Roger Vadim, vantent à la télé­vi­sion les joies de la famille recom­po­sée ⁴. Mais la consi­dé­ra­tion pour les belles-mères ne pro­gresse pas pour autant, tan­dis que l’indulgence pour les pères – peu impli­qués dans le quo­ti­dien de leurs enfants ⁵ – per­dure. « Tant qu’il y aura des rôles de genre, il res­te­ra une dif­fé­rence de trai­te­ment entre la belle-mère et le beau-père. La vision de la belle-mère a très peu évo­lué. C’est évi­dem­ment une ques­tion fémi­niste », assure la socio­logue. « Mon entou­rage, à com­men­cer par mon com­pa­gnon – pour­tant très inves­ti –, atten­dait que je joue un rôle de mère, déplore Fiona Schmidt. J’ai sen­ti une pres­sion fami­liale, mais sur­tout sociale. » La famille recom­po­sée est donc une famille inégale, au même titre que bien d’autres familles, où la charge affec­tive revient prin­ci­pa­le­ment aux femmes.

Les belles-mères, comme tous les groupes invi­si­bi­li­sés, ont besoin de repré­sen­ta­tions. Aux États Unis, Kamala Harris, vice-présidente des États-Unis, femme d’influence child-free et belle-mère de deux grands enfants, fait figure de role model. En France, deux séries récentes offrent aux « marâtres » une image enfin à la mesure de leur rôle social. Sur OCS, Jeune et gol­ri, série co-écrite et inter­pré­tée par l’humoriste Agnès Hurstel, nous conduit dans les pas d’une stand-upeuse de 25 ans qui devient belle-mère d’une petite fille de 6 ans avec laquelle elle par­vient à nouer une rela­tion riche, au-delà de sa rela­tion amou­reuse avec le père de l’enfant. Dans la récente série de Disney+ Week-end fami­ly, le comé­dien Éric Judor joue le père de trois filles, nées de com­pagnes dif­fé­rentes. Bien que la série soit aus­si sucrée qu’une barbe-à-papa et les mères cari­ca­tu­rales, elle a au moins un mérite : celui de mettre en scène une belle-mère posi­tive, en la per­sonne lumi­neuse d’Emma, doc­to­rante cana­dienne, qui va rapi­de­ment s’installer à domi­cile. Dans l’épisode 2, Emma a cette phrase qui pour­rait pro­ba­ble­ment être le man­tra de bien des belles-mères : « Je ne veux pas que tes filles m’adorent, je veux qu’elles m’acceptent. » Après avoir décou­vert des gamines vives et drôles, la jeune femme affirme fina­le­ment son désir : « J’ai envie qu’elles m’aiment bien parce que je les trouve super. »

NUL BESOIN DE S’AIMER SI ON SE CONSIDÈRE ET SE RESPECTE

En tant que belle-mère, moi-même ne suis pas entra­vée par l’amour incon­di­tion­nel que se doit de res­sen­tir un parent, je ne peux pas être aveu­glée ou dupée par cet amour. Libérée de cette injonc­tion sociale à l’amour mater­nel, je ne peux qu’apprécier, ou non, ces humains pour ce qu’ils et elles sont, dans leur indi­vi­dua­li­té. Comme pour chaque ren­contre dans ma vie, il faut que ça matche. Qu’ils et elles m’intéressent. Et j’ai l’exquise chance que ce soit le cas.

De son côté, Célia, 34 ans, est belle-mère de trois enfants depuis dix ans. Si elle s’attendait à aimer d’emblée les enfants de son com­pa­gnon, qui ne pou­vait qu’être « des per­sonnes for­mi­dables », la jeune femme constate qu’elle s’ennuie auprès d’eux, les trouve peu sti­mu­lant ·es et ne semblent rien gar­der de ce qu’elle sou­haite leur trans­mettre. Elle déve­loppe un sem­blant d’affection dou­blé d’un sen­ti­ment d’échec et elle recon­naît avoir prin­ci­pa­le­ment « le sens du devoir. Absent·es, ses enfants ne me manquent pas. C’est hyper culpa­bi­li­sant de ne pas res­sen­tir d’amour à leur égard. » Alors que les enfants en ques­tion sont aujourd’hui âgés de 14, 18 et 22 ans, les liens sont dif­fé­rents, comme construits à leur insu. Une forme d’acceptation douce de ce qu’est l’autre, une sen­sa­tion de « natu­rel » qu’a creu­sé le temps. « C’est une rela­tion évo­lu­tive, observe Fiona Schmidt. Rien n’est gra­vé dans le marbre. Nos sen­ti­ments envers les enfants peuvent évo­luer. C’est ras­su­rant. »

Dans le pod­cast Émotions ⁶, l’épisode « Doit-on aimer sa famille ? » pose la juste ques­tion de la culpa­bi­li­té. Catherine Audibert invite les belles-mères à se défaire de cette pres­sion. « L’amour ne se com­mande pas, il ne s’impose pas, et on ne peut pas l’exiger, résume la psy­cho­logue. Il faut se dire que le res­pect et la séré­ni­té sont suf­fi­sants. » Voilà la clef de l’équilibre. Nul besoin d’aimer si l’on consi­dère l’autre, si on lui accorde notre atten­tion. L’amour est un bonus. Une option que l’on ne peut choisir.

« Finalement, les belles-mères subissent qua­si­ment les mêmes injonc­tions que les mères, mais ne béné­fi­cient pas de la même valo­ri­sa­tion sociale », résume Fiona Schmidt. Et il n’y a bien que ce chan­ge­ment de para­digme sur la figure de la belle-mère qui fera des familles recom­po­sées plus sereines. Les conjoint·es ont leur part à jouer dans ce tra­vail de décons­truc­tion. Car « la famille n’a jamais été bio­lo­gique, rap­pelle la socio­logue Sylvie Cadolle. Elle a tou­jours été une construc­tion sociale ⁷. » Il faut repen­ser le sta­tut de belle-mère comme une fier­té et une richesse. Il est plus que temps d’envisager le bien-être et l’épanouissement de tous et toutes sous l’angle d’une « équipe paren­tale », et non plus sous le joug étri­qué des liens du sang.

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1. Fatima Ouassak, « Mères », dans l’ouvrage col­lec­tif Feu ! Abécédaire des fémi­nismes pré­sents, Libertalia, 2021.

2. Sylvie Perrier, « La marâtre dans la France d’Ancien Régime : inté­gra­tion ou mar­gi­na­li­té ? », Annales de démo­gra­phie his­to­rique, 2006.

3. Lire Titiou Lecoq, « Laeticia Hallyday, de sainte à marâtre », Slate, 16 février 2018.

4. Notamment dans une émis­sion de La Marche du siècle ; il en fera par la suite une série. Joëlle Meskens, « La nou­velle tri­bu ou l’apologie des familles recom­po­sées », Le Soir, avril 1996.

5. Lire La par­ti­ci­pa­tion des pères aux soins et à l’éducation des enfants. L’influence des rap­ports sociaux de sexe entre les parents et entre les géné­ra­tions de Carole Brugeilles et Pascal Sebilles, Revue des poli­tiques sociales et fami­liales, 2009.

6. Louie Média, 22 novembre 2021.

7. France info, mai 2014.

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Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°7, de septembre 2022. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.

La Déferlante 7 : Réinventer la famille