Comment répondre à la violence d’État ?

Du mouvement des retraites aux révoltes urbaines après la mort de Nahel Merzouk, en 2023 les contes­ta­tions sociales ont fait l’objet d’une intense répres­sion. Comment répondre à la violence d’État ? La non-violence est-elle la bonne stratégie ? Débat avec trois femmes impli­quées dans les luttes sociales, fémi­nistes et éco­lo­gistes : Isabelle Cambourakis, Wiam Berhouma et Sarah Fernandez. 
Publié le 1 février 2024
Lucile Ourvaouai pour La Déferlante
Illustrations Lucile Ourvouai

’’Wiam Berhouma est pro­fes­seure d’anglais détachée auprès de la com­mis­sion anti­ra­ciste du syndicat Sud éducation 93, et conseillère muni­ci­pale déléguée à la culture de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Militante anti­ra­ciste depuis une dizaine d’années, elle a participé à la rédaction de l’ouvrage Entrer en pédagogie anti­ra­ciste. D’une lutte syndicale à des outils pour l’émancipation (Shed Publishing, 2023).

Isabelle Cambourakis est libraire dans les Cévennes. Chargée de la col­lec­tion « Sorcières » aux éditions Cambourakis, elle mène des recherches sur les liens entre luttes éco­lo­gistes et fémi­nistes. Proche du mouvement éco­lo­giste Les Soulèvements de la Terre, elle a participé à la rédaction d’On ne dissout pas un sou­lè­ve­ment. 40 voix pour Les Soulèvements de la Terre (Seuil, 2023).

Sarah Fernandez est franco-chilienne. En 2013, elle a fondé l’Association d’autodéfense et de res­sources pour le choix et l’autonomie des femmes (Arcaf), active à Paris et à Marseille, au sein de laquelle elle enseigne l’autodéfense à des femmes, adultes et ado­les­centes. Elle est également investie dans le milieu de l’auto-édition et de la radio associative.

Au cours de l’année 2023, le gou­ver­ne­ment et une partie des grands médias n’ont cessé de souligner la violence des mou­ve­ments sociaux. Partagez-vous leur constat ?

ISABELLE CAMBOURAKIS Il y a toujours un enjeu important autour de la défi­ni­tion de la violence politique.

Aujourd’hui, les pratiques mani­fes­tantes sont dis­qua­li­fiées, sys­té­ma­ti­que­ment dépeintes comme violentes, tandis que les violences poli­cières et étatiques sont fortement niées. On entend beaucoup parler de « radi­ca­li­sa­tion militante », mais on a surtout l’impression que c’est l’État qui se radi­ca­lise, en cri­mi­na­li­sant à tout-va et en bru­ta­li­sant les personnes qui se mobi­lisent, notamment dans les quartiers popu­laires. En 2023, on a assisté au déploie­ment d’unités poli­cières spéciales telles que la Brav‑M et le Raid (1), à une profusion de grenades lancées sur la mani­fes­ta­tion de Sainte-Soline, à la dis­so­lu­tion de col­lec­tifs, à des arres­ta­tions massives et des mises sur écoute géné­ra­li­sées… Il y a une confusion totale entre ce qui est de la violence et ce qui n’en est pas. Dernièrement, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a par exemple déclaré que la violence contre les biens était équi­va­lente à la violence contre les personnes.

WIAM BERHOUMA Lors des révoltes qui ont fait suite à la mort de Nahel Merzouk (lire chro­no­lo­gie plus bas), on était tota­le­ment dans cette dynamique. Personne ne se réjouit des voitures ou des magasins brûlés, mais la réponse est pro­por­tion­nelle à la violence que l’État nous impose. On parle quand même de la perte d’une vie humaine. Nelson Mandela disait à juste titre que « c’est l’oppresseur et non l’opprimé qui détermine la forme de lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autres choix que de répondre par la violence. » On a presque assisté au meurtre de Nahel Merzouk, en direct, on a eu accès aux images, et malgré cela, les procédés habituels ont été utilisés par le pouvoir, qui a diffusé une version men­son­gère des policiers visant à cri­mi­na­li­ser la personne tuée. Ça aussi, ça participe de la violence. Le gou­ver­ne­ment a un discours raciste, tota­le­ment décom­plexé, à travers lequel il assume de réprimer des révoltes dans le sang : la violence du verbe accom­pagne la violence du geste.

SARAH FERNANDEZ En ce moment, c’est tellement l’horreur à tous les niveaux que j’ai peur de l’impact que cela peut avoir dans des sphères plus intimes, à l’encontre des femmes et des enfants. Plus l’ambiance sociale est violente, plus les repères sont brouillés, et plus les violences sont bana­li­sées. On pourrait comparer ce com­por­te­ment de l’État à des situa­tions de violence intime : il arrive que l’agresseur augmente peu à peu le niveau de violence, de façon à faire accepter à la victime des choses de plus en plus inac­cep­tables. Et souvent, après avoir été violent, il se justifie en inversant la res­pon­sa­bi­li­té : « C’est ta faute, tu m’as énervé, tu n’as pas fait ce que je t’avais demandé. » C’est inté­res­sant de voir que cette logique se retrouve exac­te­ment dans des discours policiers et étatiques. Si on sent que notre intégrité physique ou sexuelle est menacée, on a le droit de frapper, de se défendre avec son corps. C’est de la légitime défense. Il est néces­saire de décons­truire cet interdit : ce n’est pas interdit de recourir à la violence quand elle est un moyen de se défendre ; se défendre, ce n’est pas agresser.

S’inspirant des Brav-M, la gendarmerie a constitué ses propres pelotons motorisés d’intervention (PM2I), sur des quads, lors de la manifestation contre le projet de mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le 25 mars 2023. THIBAUD MORITZ / AFP

S’inspirant des Brav‑M, la gen­dar­me­rie a constitué ses propres pelotons motorisés d’intervention (PM2I), sur des quads, lors de la mani­fes­ta­tion contre le projet de méga­bas­sines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres),
le 25 mars 2023.
THIBAUD MORITZ / AFP

Cette accu­sa­tion de violence, vous en avez fait les frais, Wiam Berhouma, avec vos collègues de Sud éducation 93, à la suite de l’organisation de for­ma­tions syn­di­cales sur le racisme systémique…

WIAM BERHOUMA Lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a porté plainte contre notre syndicat à deux reprises (2). La première fois, en 2017, il a été applaudi à l’Assemblée nationale lorsqu’il demandait notre dis­so­lu­tion – rares sont les per­son­na­li­tés poli­tiques qui s’y sont opposées, et nous avons subi un défer­le­ment de haine qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Tout ça parce que l’on mettait en lumière un angle mort : le racisme ins­ti­tu­tion­nel à l’école. De manière générale, les moyens que nous avons à dis­po­si­tion pour lutter sont extrê­me­ment fra­gi­li­sés : aujourd’hui, aller mani­fes­ter, c’est-à-dire sim­ple­ment exprimer son opinion, c’est risquer d’être réprimé·e, éborgné·e par la police. Les mou­ve­ments anti­ra­cistes, en par­ti­cu­lier, sont très vite dis­qua­li­fiés, définis comme « violents ». On le voit encore avec le soutien à la Palestine à la suite des bom­bar­de­ments de la bande de Gaza à partir d’octobre 2023 : un ras­sem­ble­ment pacifique, c’est déjà inac­cep­table pour le gou­ver­ne­ment, les médias et une partie de la popu­la­tion. On l’observe aussi quand on regarde la façon dont le gou­ver­ne­ment retire aux enfants racisés leur qualité d’enfant, en les vio­len­tant ou en les punissant sévè­re­ment s’ils parlent pendant une minute de silence. Ou encore, avec les Hijabeuses, qui luttent pour le droit à porter un couvre-chef quand elles jouent au foot : quand elles ont décidé de faire un match devant l’Assemblée, c’était une action tota­le­ment non violente et pourtant la pré­fec­ture l’a interdite. Le fait que des personnes qu’on ne veut pas voir – des femmes musul­manes, des personnes non blanches – luttent, aient une voix, ne restent pas à la place qu’on leur assigne, pour le gou­ver­ne­ment, c’est déjà de la violence.

Dans ce contexte, quelles stra­té­gies faut-il adopter dans les luttes ?

WIAM BERHOUMA Il nous faut adopter une forme de radi­ca­li­té, pro­por­tion­née bien entendu, à la fois parce qu’on voit bien que les marches ne suffisent pas, mais aussi parce qu’il faut sortir de cette injonc­tion per­ma­nente à condamner les jeunes qui brûlent des voitures. Un de mes collègues, conseiller municipal à Noisy-le-Sec, Timothée Gautierot, a quand même été placé en garde à vue pour avoir déclaré que les révoltes étaient une réponse légitime aux violences poli­cières (3). À un moment, il faut se défaire de ces faux débats sur la violence politique, qui ouvrent la porte à beaucoup de mesures liber­ti­cides et occultent les vrais problèmes. Si nos modes d’action sont perçus comme violents par l’oppresseur, tant pis.

ISABELLE CAMBOURAKIS Dans le mouvement écolo, si le choix a été fait, entre autres par Les Soulèvements de la Terre, d’adopter des pratiques plus frontales de « désar­me­ment » des infra­struc­tures, c’est parce que les marches, les luttes très juri­diques, la visi­bi­li­té pourtant plus forte du mouvement n’avaient abouti abso­lu­ment à rien. Les mou­ve­ments sociaux doivent en per­ma­nence s’adapter au contexte politique et aux urgences, trouver des brèches pour faire avancer les choses.

SARAH FERNANDEZ Quoi que l’on fasse, ça sera toujours trop violent, trop extré­miste, trop woke, trop non mixte… Nous n’avons pas le pouvoir sur le discours, et par défi­ni­tion, aucune forme de rébellion contre l’ordre établi ne sera jamais bien vue par celui-ci. Mais l’une des stra­té­gies que l’on pourrait partager, c’est celle de nommer sys­té­ma­ti­que­ment ce qui est en train de se passer, qui est en train d’agresser qui, et de le faire à dif­fé­rents niveaux pour remettre les choses à leur place, dans leur contexte. En 2019, quatre artistes chi­liennes du collectif Las Tesis ont fait une cho­ré­gra­phie dans la rue en chantant : « C’est pas ma faute, c’est pas là où j’étais ni comment j’étais habillée, parce que le violeur, c’est toi », pour dénoncer la culpa­bi­li­té qu’on fait porter aux victimes, la dimension sys­té­mique des violences sexuelles et la com­pli­ci­té de la justice, de la police et de l’État. Avec cette action, qui est devenue virale, elles ont réussi à mobiliser des milliers de personnes dans le monde entier !


« La Commune de Paris ou la prise de la Bastille sont des réfé­ren­tiels pour beaucoup de personnes, et pourtant, quand les quartiers popu­laires se soulèvent, presque tout le monde condamne. »

Wiam Berhouma


WIAM BERHOUMA Dans l’histoire de France, quels acquis ont été obtenus sans violence ? La Commune de Paris ou la prise de la Bastille sont des réfé­ren­tiels pour beaucoup de personnes, et, pourtant, quand les quartiers popu­laires se soulèvent – sans tuer personne, rappelons-le –, presque tout le monde condamne. On manque de radi­ca­li­té dans nos positions alors qu’on est dans des voies sans issue : on a demandé des récé­pis­sés de contrôle d’identité, on a demandé l’arrêt de l’utilisation de tel ou tel dis­po­si­tif de maintien de l’ordre, on a équipé les policiers de caméras… et malgré cela, les violences poli­cières et les contrôles au faciès sont toujours aussi massifs, les procédés toujours aussi racistes. Il existe une pratique que je trouve très inté­res­sante : c’est le cop-watching ou policing the police, qui a été mis en place par les Black Panthers aux États-Unis dans les années 1960. Des patrouilles armées étaient orga­ni­sées pour sur­veiller l’action de la police vis-à-vis des personnes noires, pour empêcher des crimes policiers et désa­mor­cer des situa­tions violentes. Comme elles étaient armées, cela réta­blis­sait un rapport de force et les dominants ne pouvaient pas agir comme bon leur semblait. C’est un exemple d’actions dites violentes qui per­mettent en réalité d’éviter des morts. Parce que, aujourd’hui, on en est quand même à se demander comment se protéger de la police pour ne pas mourir.

Est-ce que des mou­ve­ments qui prônaient la non-violence ont déjà gagné des batailles sociales et politiques ?

ISABELLE CAMBOURAKIS Tout dépend de ce que l’on entend par « gagner ». Je suis très inspirée par le Camp de femmes pour la paix de Greenham Common, un mouvement éco­fé­mi­niste, non mixte, non violent et anti­mi­li­ta­riste des années 1980 en Angleterre (4). Ses mili­tantes ont réussi à occuper une base militaire pour y empêcher l’installation de missiles nucléaires pendant dix-neuf ans à partir de 1981, sous le gou­ver­ne­ment de Margaret Thatcher. Sur le papier, elles n’ont pas gagné. Les missiles ont fini par quitter la base avec la fin de la guerre froide. Mais il faut voir ce que cette occu­pa­tion a produit. Lors d’une action, elles ont été jusqu’à 40 000 à entourer la base militaire ! Leur mobi­li­sa­tion a donné lieu à des ren­contres impro­bables et a créé des liens inter­gé­né­ra­tion­nels entre des femmes de dif­fé­rents horizons qui, sans la non-violence, ne se seraient pas mobi­li­sées à cette échelle. Dans le mouvement féministe, à partir de la fin des années 1970, la prise de conscience de la dimension sys­té­mique des violences patriar­cales et sexuelles amène une volonté d’utiliser la non-violence comme outil de dépa­triar­ca­li­sa­tion des vies. À Greenham Common, ce choix ouvre la porte à une grande créa­ti­vi­té dans les actions directes, pour remplacer les pratiques de confron­ta­tion tra­di­tion­nelles. Cette créa­ti­vi­té, c’est d’abord le choix d’agir en non-mixité. Elles inventent des pratiques d’occupation, y compris artis­tiques et utopiques, dans l’idée de créer un lieu d’émancipation qui puisse être un contre-modèle à la société mili­ta­riste, patriar­cale et capitaliste.

WIAM BERHOUMA Pour la lutte anti­ra­ciste, la question de la non-violence devient vite une impasse, tant le racisme d’État est enraciné. La marche des Algérien·nes du 17 octobre 1961 à Paris était une marche pacifique, non violente, elle a pourtant donné lieu à une répres­sion sanglante, un véritable massacre, avec plus d’une centaine de personnes tuées par balles ou jetées dans la Seine. Encore aujourd’hui, je me demande à quel point l’injonction à la non-violence peut servir le discours du gou­ver­ne­ment. Ça lui permet de dire : « On a autorisé cette mani­fes­ta­tion, regardez à quel point on permet la libre expres­sion des reven­di­ca­tions mili­tantes », tout en rejetant une série d’autres actions, consi­dé­rées comme trop radicales.

ISABELLE CAMBOURAKIS Certaines mili­tantes de Greenham ont quand même fait de la prison et ont été tabassées par la police, mais il y avait une forme de respect parce que c’étaient des femmes et parce qu’elles avaient utilisé la non-violence. Aujourd’hui, c’est difficile de voir comment la non-violence peut être un outil efficace. En France, les actions, y compris sym­bo­liques, des mou­ve­ments écolos non violents comme Dernière Rénovation ne sont pas comprises et sont réprimées. Médiatiquement, elles ne sont pas mieux reçues que les actions de sabotage ou de déman­tè­le­ment de Sainte-Soline – au moins dans ce cas, il y a eu un mouvement d’adhésion et de soutien massif à gauche (5). Quand, sur le modèle des Faucheurs volon­taires, les militant·es des Soulèvements de la Terre se sont ensuite attaqué·es à des exploi­ta­tions de maraî­chage indus­triel dans la région nantaise, on a assisté à une levée de boucliers de personnes hor­ri­fiées par le fait que l’on touche à des plantes.

Interpellation de dizaines de lycéen·nes à Mantes-la-Jolie (Yvelines), le 6 décembre 2018. Dans la vidéo, devenue virale, on entend : « Voilà une classe qui se tient sage. » Capture d’écran de la vidéo originale issue du compte X @Obs_Violences

Interpellation de dizaines de lycéen·nes à Mantes-la-Jolie (Yvelines), le 6 décembre 2018. Dans la vidéo, devenue virale, on entend : « Voilà une classe qui se tient sage. »
Capture d’écran de la vidéo originale issue du compte X @Obs_Violences

Dans la lutte féministe contre les violences sexistes et sexuelles, il y a un courant important qui réclame des peines plus lourdes ou encore des moyens étendus pour la justice et la police. N’est-ce pas une impasse que de faire appel à des ins­ti­tu­tions judi­ciaires et poli­cières répres­sives ? Y a‑t-il une réflexion autour d’autres solutions ?

ISABELLE CAMBOURAKIS Le mouvement féministe en France n’est pas mono­li­thique sur cette question, et ne l’a jamais été. Quand la question de la judi­cia­ri­sa­tion du viol est apparue dans les années 1970, il y a eu de grands débats. Une partie du mouvement ne demandait ni plus de police ni la prison sys­té­ma­tique pour les agres­seurs. La critique du système péni­ten­tiaire était fortement présente dans les milieux militants, même si on n’a pas eu de mouvement abo­li­tion­niste pénal (6) important, à la dif­fé­rence des États-Unis. À cette époque aussi, l’autodéfense a émergé comme une réponse efficace aux violences. Françoise d’Eaubonne sou­li­gnait par exemple la nécessité d’une prise en charge col­lec­tive et radicale des violences sexuelles et sexistes et faisait souvent référence aux Dolle Mina, un groupe féministe néer­lan­dais qui poussait les har­ce­leurs et les violeurs dans les canaux d’Amsterdam. Aujourd’hui, le courant abo­li­tion­niste pénal et policier se diffuse de plus en plus en France, en par­ti­cu­lier grâce aux réflexions sur la justice trans­for­ma­trice (7). De toute façon, au vu de l’état de la police et de la justice, il faut bien trouver d’autres cheminements.

WIAM BERHOUMA Je ne sais même plus à quoi sert la police aujourd’hui, si ce n’est à maintenir le système et les intérêts des dominant·es. On voit bien qu’elle est davantage synonyme de répres­sion que de pro­tec­tion aux yeux d’une majorité de personnes, notamment dans les quartiers popu­laires. On devrait l’abolir et réfléchir col­lec­ti­ve­ment à quelque chose qui permette vraiment de servir et de protéger les populations.


« Au Chili, l’idée d’une justice féministe avec des approches anti-punitives et com­mu­nau­taires se développe, et c’est passionnant. »

Sarah Fernandez


SARAH FERNANDEZ Effectivement… En tant que for­ma­trice d’autodéfense, je me demande à quel point la peur de la police décourage une bonne partie des femmes à aller porter plainte en cas de violences sexuelles. Mais aussi parce qu’il y a plein d’endroits où elle n’est pas présente – les quartiers popu­laires, les zones péri­ur­baines ou la campagne –, parce qu’il n’y a plus de fonc­tion­naires, ou tout sim­ple­ment parce qu’on se dit que la police ne va pas se déplacer pour une agression. Au Chili aussi, l’idée d’une justice féministe avec des approches anti-punitives et com­mu­nau­taires se développe, et c’est pas­sion­nant. Mais en se foca­li­sant beaucoup sur la punition des agres­seurs, on éclipse la question des victimes. On oublie de leur redonner du pouvoir, de leur donner accès à leurs droits et à des res­sources pour se défendre, pour rompre leur isolement. Y compris des res­sources maté­rielles, car il y a beaucoup de femmes qui ne peuvent pas s’échapper d’une situation violente, sim­ple­ment parce qu’elles ne peuvent pas lâcher un boulot ou un appar­te­ment. Nombreuses sont d’ailleurs celles qui se retrouvent en grande précarité de logement par suite d’une sépa­ra­tion. Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas anodines, elles ont un impact fort sur notre vie pro­fes­sion­nelle, familiale, sociale. Pendant la mobi­li­sa­tion contre la réforme des retraites, on a parlé des femmes qui voient leur carrière hachée à cause des gros­sesses, des enfants, des temps partiels, mais il y a aussi la question des violences, qui font qu’une partie d’entre elles quittent un emploi ou arrêtent leurs études.

ISABELLE CAMBOURAKIS Aujourd’hui, dans cette société extrê­me­ment violente, il y a un vrai besoin de s’organiser autour de pratiques qui font du bien et créent de la soli­da­ri­té. De plus en plus d’outils autour du soin, de la répa­ra­tion, de l’aide mutuelle ou de la santé com­mu­nau­taire se diffusent, notamment dans les milieux militants anti­ra­cistes états-uniens, ou à travers des travaux comme ceux d’Adrienne Maree Brown ou Dean Spade (8).

Des dispositifs légaux qui criminalisent les mouvements sociaux

Dans La Démocratie en état d’urgence. Quand l’exception devient per­ma­nente (Seuil, 2022), la juriste Stéphanie Hennette-Vauchez rappelle que, entre les attentats de novembre 2015 et la fin de l’année 2021, la France a passé plus de la moitié du temps sous état d’urgence, ter­ro­riste ou sanitaire  : 44 mois sur 75, durant lesquels le gou­ver­ne­ment a disposé de pouvoirs exor­bi­tants, ayant un impact important sur les libertés et l’état de droit. La juriste a ainsi recensé « plus de dix mille mesures atten­ta­toires aux libertés – per­qui­si­tions admi­nis­tra­tives, assi­gna­tions à résidence, contrôles d’identité, inter­dic­tions de mani­fes­ter » entre 2015 et 2017. Deux ans plus tard, l’État imposait un confi­ne­ment avec attes­ta­tions de sortie et un couvre-feu de huit mois, tout en légi­fé­rant par voie d’ordonnances dans une large variété de domaines.

Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ont fait entrer dans le droit commun toute une série de mesures propres à l’état d’urgence et pas moins de huit lois anti­ter­ro­ristes ont été votées, ainsi qu’une loi « anti-casseurs » en 2019, et une loi sur la sécurité globale en 2020. Pour Sophie Hennette-Vauchez, « l’État de droit n’a pas réussi à domes­ti­quer l’état d’urgence : il s’est au contraire adapté à la logique de res­tric­tion des droits et libertés contenue dans l’état d’urgence ». Ces mesures entravent aujourd’hui la liberté de mani­fes­ter, d’informer, de s’opposer à des réformes et contri­buent à la cri­mi­na­li­sa­tion crois­sante des personnes qui se mobi­lisent. Régulièrement, des asso­cia­tions, des col­lec­tifs ou des syndicats font l’objet de polé­miques, et leur existence est menacée, quand ils ne sont pas direc­te­ment dissous (comme le Collectif contre l’islamophobie en France, en décembre 2020, ou Les Soulèvements de la Terre, en juin 2023 – dis­so­lu­tion annulée par le Conseil d’État en novembre 2023). Enfin, « l’usage excessif de la force » à l’encontre des manifestant·es alarme ins­ti­tu­tions et ONG inter­na­tio­nales, qui sou­lignent que la radi­ca­li­té de certains mou­ve­ments ne justifie pas une répres­sion aussi violente.

SARAH FERNANDEZ En effet, l’une des consé­quences des violences, qu’elles soient d’État ou intimes, c’est la des­truc­tion des liens sociaux et l’isolement des victimes. Quand, à un niveau étatique, on force à l’exil, on empri­sonne, on tue, ou bien à un niveau plus indi­vi­duel, quand des femmes, des personnes racisées, des personnes LGBT+ désertent des espaces poli­tiques parce qu’elles n’ont pas envie d’y croiser un agresseur ou parce qu’elles n’en peuvent plus des dis­cri­mi­na­tions quo­ti­diennes, cela participe de cet isolement. Tout en sachant que beaucoup arrivent dans le mili­tan­tisme avec des vécus impor­tants de violence déjà subie. Pour que les espaces de luttes puissent être acces­sibles et ne laissent personne sur le côté, il est néces­saire de se demander comment on est impacté·es par les violences et de tra­vailler sur les agres­sions sexistes, racistes, vali­distes, LGBTphobes au sein de ces milieux. Il y a de plus en plus de réflexions sur les pratiques de soin au sens large, c’est-à-dire la façon dont on se retrouve, dont on s’écoute, dont on valorise les com­pé­tences néces­saires pour monter un jardin collectif, s’occuper des gens, ou créer des struc­tures internet fémi­nistes auto­gé­rées, par exemple. Ces espaces de lien social qui se créent ici et là m’inspirent beaucoup.

Violences sexistes et sexuelles, racisme sys­té­mique, inaction cli­ma­tique…, les raisons de la colère sont nom­breuses. Observez-vous, autour de vous, des velléités d’illégalisme, de violence physique, de sabotage ?

ISABELLE CAMBOURAKIS L’été dernier, au Larzac, j’ai participé à deux tables rondes sur le choix entre violence et non-violence, dont une sur la place des femmes dans dif­fé­rents types d’actions. La question de la violence est une sorte de serpent de mer dans le mouvement écolo, mais en ce moment, il y a une poli­ti­sa­tion de la violence des femmes, avec un désir de décons­truire l’essentialisation d’une non-violence « féminine », de ne plus être assignées aux espaces de soin et à la base arrière, de s’emparer de modes d’action frontaux, tout en discutant le virilisme qui imprègne certaines actions. Dans les mou­ve­ments anti­spé­cistes par exemple, où les actions directes choisies peuvent être assez radicales, il y a beaucoup de femmes. On le voit ailleurs : le black bloc est bien plus mixte qu’il ne l’était à une certaine époque (9). Mais en même temps, il y a une poli­ti­sa­tion du soin, et notamment une critique de ce que coûte le choix de la confron­ta­tion dans un contexte si répressif que des camarades se retrouvent en prison ou gravement blessé·es.


« En ce moment, on observe une poli­ti­sa­tion de la violence des femmes, avec un désir de décons­truire l’essentialisation d’une non-violence “féminine”, de ne plus être assignées aux espaces de soin et à la base arrière. »

Isabelle Cambourakis


SARAH FERNANDEZ Je n’ai pas la sensation que les femmes qui viennent en stage d’autodéfense sont plus énervées qu’avant. Depuis #MeToo et la libé­ra­tion de la parole et de l’écoute sur l’inceste, il est beaucoup moins rare aujourd’hui d’entendre des par­ti­ci­pantes raconter des vécus de violence carac­té­ri­sée lors du premier tour de pré­sen­ta­tion. Dans les stages, on ne donne pas de règles, on informe au sujet de la loi sur la légitime défense, sur ses consé­quences. Ensuite, chacune fait ses choix. Mais j’observe que les femmes n’ont géné­ra­le­ment pas envie d’utiliser la violence. Bien sûr, il peut y avoir des moments d’effusion où on fait des blagues du genre « le premier qui me saoule, ça va mal se passer pour lui » ou « main­te­nant, on va défoncer tout le monde ». Mais l’irascibilité extrême est souvent la consé­quence de la violence subie. À partir du moment où on trouve un espace de confiance, de sécurité, on est souvent moins énervé·e mais aussi plus dis­po­nible pour s’organiser de manière construc­tive, pour soi et pour se défendre peut-être à une plus grande échelle. D’autant que certains combats demandent du temps, comme se séparer d’un par­te­naire violent, par exemple. Le stage d’autodéfense est un espace où l’on peut laisser jaillir, libérer des formes d’énergie et de colère consi­dé­rées comme quelque chose de violent et d’un peu fou. À la fin, c’est plutôt moi qui suis en colère parce que je suis aux premières loges de ce que les violences font aux femmes. Voir les consé­quences que ça a sur elles, sur leur corps, leur manque d’assurance, leur sentiment d’illégitimité…, ça m’affecte forcément.

WIAM BERHOUMA Face au racisme sys­té­mique, il y a des volontés de s’organiser et de résister dès le plus jeune âge. Sur la question de l’orientation scolaire par exemple, un élève qui fait appel de ce qui a été choisi pour lui, ça embête les per­son­nels de l’éducation, mais en fait, c’est une forme de résis­tance à une machine qui oriente méca­ni­que­ment des êtres humains pour répondre à des besoins capi­ta­listes et combler des vides dans le secteur de l’emploi. En tant qu’enseignante, je trouve que les péda­go­gies alter­na­tives de bell hooks ou Freinet sont de bons moyens de lutte contre la violence sys­té­mique dans l’éducation. Parce qu’il y a celles et ceux qui meurent des mains de la police, mais il y a aussi les victimes indi­rectes liées à un système qui fait croire à la méri­to­cra­tie, à l’égalité des chances, au fait que, si on n’y arrive pas, c’est notre faute. Dès le plus jeune âge, cet écra­se­ment tue les gens à petit feu, nuit à leur santé mentale et peut conduire à des suicides, on le voit en par­ti­cu­lier en Seine-Saint-Denis ou dans les ex-colonies dépar­te­men­ta­li­sées. Si on prend le cas des violences poli­cières, il y a de fortes envies de répondre de manière beaucoup plus violente, et la colère est tota­le­ment légitime. Bien sûr que, indi­vi­duel­le­ment, personne ne souhaite la violence, et souvent, les personnes qui luttent de manière plus « violente » sont les premières à y perdre. En tant que prof·es, c’est difficile de composer parce qu’on a envie d’éviter aux jeunes de se mettre en danger, de les protéger, qu’on ne veut pas les voir mourir des mains de la police… mais que peut-on leur dire quand ils et elles nous répondent que subir toutes ces injus­tices ce n’est pas non plus une vie ? •

Une intensification de la répression policière

Automne-hiver 2018–2019

Le mouvement des Gilets jaunes suscite une impor­tante répres­sion policière et judi­ciaire. Selon Amnesty International : 2 500 blessé·es côté manifestant·es, dont 24 ont été éborgné·es et 5 ont eu la main arrachée. En décembre 2018, Zineb Redouane, 80 ans, est tuée à Marseille par une grenade lacry­mo­gène tombée dans son appartement.

Janvier-avril 2023

Mobilisation massive contre la réforme des retraites, avec des journées de grève comptant jusqu’à plus de 3 millions de manifestant·es. De nom­breuses actions de blocage (routes, raf­fi­ne­ries, coupures d’électricité, etc.) sont orga­ni­sées, réprimées à coups de matraque et de gaz lacry­mo­gène par la police. Plus de 400 syn­di­ca­listes de la CGT seront ensuite poursuivi·es en justice.

25 mars 2023

Manifestation éco­lo­giste de 30 000 personnes contre un projet de méga­bas­sines à Sainte-Soline. La brigade de répres­sion de l’action violente motorisée (Brav‑M) est déployée, plus de 5 000 grenades sont tirées en l’espace de deux heures, 200 personnes sont blessées, dont 40 grièvement.

27 juin-juillet 2023

Mort de Nahel Merzouk, 17 ans, tué par un policier lors d’un contrôle routier à Nanterre (Hauts-de-Seine). S’ensuivent deux semaines de révoltes urbaines très sévè­re­ment réprimées : plusieurs personnes ont été gravement blessées, et, à Marseille, Mohamed Bendriss a été atteint par deux tirs de LBD. Près de 3 500 personnes, mineures pour moitié, sont inter­pel­lées et écopent de très lourdes peines au regard des faits.

Entretien réalisé en visio­con­fé­rence le 13 octobre 2023 par Mathilde Blézat, jour­na­liste indé­pen­dante, autrice de Pour l’autodéfense féministe (La Dernière Lettre, 2022). Article édité par Diane Milelli.


(1) Brav‑M : brigade de répres­sion de l’action violente motorisée. Raid : unité d’élite de la Police nationale, acronyme de Recherche, assis­tance, inter­ven­tion, dissuasion.

(2) En novembre 2017, Jean-Michel Blanquer porte plainte pour « dif­fa­ma­tion » contre Sud éducation 93 pour avoir utilisé le terme de « racisme d’État ». En avril 2018, il saisit le procureur de la République au motif que le syndicat aurait fait preuve de « dis­cri­mi­na­tion » en orga­ni­sant des ateliers non mixtes. Deux plaintes classées sans suite.

(3) Le 9 juillet, l’élu publiait sur Instagram la vidéo d’une inter­pel­la­tion violente, assortie du com­men­taire : « Pas d’appel au calme. La France mérite plus d’émeutes. »

(4) Lire à ce sujet l’article de Sophie Boutboul dans le no4 de La Déferlante, décembre 2021.

(5) La tribune « Nous sommes les Soulèvements de la Terre » publiée le 30 mars 2023 en réaction à l’annonce de dis­so­lu­tion du mouvement par le ministre de l’Intérieur a été signée par plus de 7 5 000 personnes.

(6) Ce courant politique vise l’abolition de la prison et du système pénal.

(7) Les concepts de justice « trans­for­ma­trice », « trans­for­ma­tive » ou « res­tau­ra­tive », font référence à des pratiques consis­tant à écouter les victimes, les agres­seurs et les personnes témoins, et à trouver des outils pour réparer les liens et com­prendre le contexte dans lequel l’agression a eu lieu.

(8) Adrienne Maree Brown est une écrivaine et militante féministe noire états-unienne, proche de Black Lives Matter et du mouvement abo­li­tion­niste pénal. Dean Spade, avocat et activiste trans, milite pour les droits des personnes trans.

(9) Lire l’article d’Elsa Gambin, « T’as jamais vu une femme qui se bat ? », La Déferlante no3, septembre 2021.

Avorter : Une lutte sans fin

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°13 Avorter, paru en mars 2024. Consultez le sommaire.

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