Emma Etienne : « L’extrême droite ne s’intéresse pas aux enfants »

Face à l’émoi légitime lié à la mort de Lyhanna, en juin 2026, les représentant·es de l’extrême droite n’ont pas été avares de décla­ra­tions hasar­deuses. Dans les faits, cette mouvance politique est un danger pour les enfants, rappelle Emma Étienne, militante pour leurs droits.
Publié le 24/07/2026

Illustration : Malijo pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire

Le 4 juin 2026, le corps de Lyhanna, 11 ans, est retrouvé sans vie. Au cours de l’enquête, les autorités ont découvert que le suspect principal, Jérôme Barella, avait déjà été mis en cause dans plusieurs affaires de viols et d’agressions sexuelles sur mineur·es, sans pour autant être entendu par la police.

Ces défaillances du système politico-judiciaire ne sont pas une surprise : dans un rapport rendu le 20 novembre 2023, la Commission indé­pen­dante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) alertait sur les délais judi­ciaires ahu­ris­sants et le danger qu’ils repré­sen­taient pour les enfants. Le rapport en question a été délaissé par le gouvernement.

Cet assas­si­nat a mis la question des violences faites aux enfants à la une des médias. Sur CNews, Europe 1 – des médias détenus par Vincent Bolloré – ainsi que sur les comptes X de dif­fé­rentes per­son­na­li­tés d’extrême droite, les discours appelant à la répres­sion la plus forte possible se sont enchaînés sans dis­con­ti­nuer. Présentateur phare de CNews, Pascal Praud a été jusqu’à remettre en « débat », le 8 juin dernier sur Europe 1, la question de la peine capitale : « C’est un sujet tabou dans les médias, personne ne parlera de la peine de mort… mais c’est un sujet dans l’opinion publique. » Quelques secondes plus tard, il allait jusqu’à sous-entendre que la popu­la­tion ne serait pas choquée que l’on condamne à mort un meurtrier ou un violeur d’enfants.

Ce discours surgit à l’écran après la diffusion d’un reportage sen­sa­tion­na­liste sur la marche blanche en hommage à Lyhanna. En procédant ainsi, Pascal Praud cherche à rendre son audience réceptive à toute pro­po­si­tion – y compris le retour de la peine de mort – sus­cep­tible de rendre effective la phrase « plus jamais ça », inscrite sur le tee-shirt des parents de Lyhanna et des militant·es pour les droits des enfants. Il détourne le problème de fond : est-ce que les hommes ne violaient pas, ne tor­tu­raient pas, ne tuaient pas avant l’abolition de la peine capitale en 1981 ? Si. L’enjeu, en réalité, n’est pas de faire dis­pa­raître un homme, mais « d’enrayer la fabrique des agres­seurs » selon le titre d’un ouvrage de la docteure Muriel Salmona (Dunod, 2025).

Mais ce n’est pas cette approche sys­té­mique qui intéresse l’extrême droite. Autour de l’affaire Lyhanna, les réactions des dif­fé­rentes per­son­na­li­tés de ce camp politique sont sem­blables à celles de Pascal Praud. Présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen emploie, lors de sa question au gou­ver­ne­ment du 9 juin 2026, des termes qui visent à créer l’inquiétude de son auditoire : « effrayant », « accablant », etc. Elle se trompe de date en citant le rapport de la Ciivise évoqué plus haut et dénonce, entre autres causes des dys­fonc­tion­ne­ments ayant conduit à la mort de l’enfant, un « aveu­gle­ment face à la délin­quance des mineur·es ». C’est là qu’elle souhaite placer le curseur du débat : il n’est pas question de protéger les enfants, mais de réprimer les délin­quants. Elle n’a que faire de ce qu’on appelle le « méta besoin1Le besoin de sécurité est dit « méta » parce qu’il surplombe tous les autres besoins de l’enfant. Il a été mis en lumière dans un rapport réalisé en 2017 par la docteure Marie-Paule Martin : « Démarche de consensus sur les besoins fon­da­men­taux de l’enfant en pro­tec­tion de l’enfance ». de sécurité » des enfants, qui est aussi un droit fondamental.

Une escalade sécuritaire au nom de l’enfance

Le lendemain, dans une interview donnée à BFM-TV, Éric Ciotti, député de l’Union des droites pour la République (UDR), allié au Rassemblement national, parle de son côté d’un « déficit consi­dé­rable de moyens et de volonté accordés à la lutte contre la cri­mi­na­li­té et la délin­quance » et d’un « quoi qu’il en coûte sécu­ri­taire ». Dans ses prises de parole sur X, il désigne fré­quem­ment les enfants comme les « citoyens de demain ». Il n’est pas le seul à user de cette formule. Elle trahit un fond idéo­lo­gique spé­ci­fique aux forces réac­tion­naires : les enfants ne sont pas envisagé·es dans la spé­ci­fi­ci­té de leur condition d’enfant, avec des droits qui leur sont propres ; ce sont des adultes en miniature, pour qui la citoyen­ne­té est posée comme un horizon plutôt que comme un présent.

Cela glace le sang de l’écrire : le décès de Lyhanna était abso­lu­ment pré­vi­sible, au vu des res­sources insuf­fi­santes allouées à la justice et aux brigades des mineur·es. Les asso­cia­tions de défense des enfants alertent depuis des années sur la nécessité de faire de leur pro­tec­tion une priorité nationale. Au sein de l’association SPEAK!, nous consta­tons les dégâts causés par le manque de moyens et de consi­dé­ra­tion à leur égard. Nous accom­pa­gnons de jeunes personnes plongées dans l’angoisse constante de savoir si elles devront retourner chez leur parent agresseur, si elles croi­se­ront leur agresseur·euse dans la rue ou si elles subiront des repré­sailles après avoir parlé. Il n’y a pas de pro­tec­tion réelle et effective des enfants : nous dénonçons ce scandale depuis six ans sans relâche, en vain. Nous vivons dans un pays qui n’écoute pas les enfants. Tout comme nous n’écoutons pas les femmes à propos des violences qu’elles subissent.

Pour permettre aux enfants de béné­fi­cier de pré­ven­tion et d’être informé·es des violences qu’elles et ils peuvent subir, le ministère de l’Éducation nationale a fini par publier, en février 2025, un programme officiel d’éducation à la vie affective et rela­tion­nelle et à la sexualité (Évars). La mise en place de ce dis­po­si­tif éducatif, qui prévoit trois séances de sen­si­bi­li­sa­tion par année scolaire et par tranche d’âge, a été votée en 2001 et remise sur le devant de la scène ces dernières années sous la pression des asso­cia­tions fémi­nistes, qui sou­li­gnaient sa non-application. Lors de nos échanges avec elles et eux dans le cadre de SPEAK!, encore beaucoup d’enfants témoignent de leur mécon­nais­sance de la notion de consen­te­ment ou des noms des parties de leur corps. Or, les partisan·es de l’extrême droite ont fait de la lutte contre l’Évars un cheval de bataille. Des col­lec­tifs de parents issus de leur camp, comme Parents vigilants ou Maman louves, véhi­culent des fake news relatives à ce programme, par exemple que l’on apprend aux enfants à faire des fel­la­tions. Une preuve sup­plé­men­taire que l’extrême droite ne s’intéresse aux droits des plus jeunes que lorsqu’il est possible d’en faire un cheval de Troie pour des idées autoritaires.

Ce n’est pas le tout-sécuritaire qui résoudra un problème comme celui des violences faites aux enfants. Tant que nous ne les consi­dé­re­rons pas comme des individu·es à part entière, tant que nous ne saisirons pas l’urgence de les protéger col­lec­ti­ve­ment, alors les violences conti­nue­ront, et il risque d’y avoir de nouvelles Lyhanna. L’extrême droite ne considère pas les enfants comme des sujets de droit. C’est dans les urnes, en 2027, que leur pro­tec­tion se jouera. •

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    Le besoin de sécurité est dit « méta » parce qu’il surplombe tous les autres besoins de l’enfant. Il a été mis en lumière dans un rapport réalisé en 2017 par la docteure Marie-Paule Martin : « Démarche de consensus sur les besoins fon­da­men­taux de l’enfant en pro­tec­tion de l’enfance ». ↩︎
Emma Étienne

Emma Étienne est fondatrice de l’association SPEAK!, qui lutte contre les violences faites aux jeunes. Elle est l’autrice du livre Enfants sous silence. En finir avec le tabou des violences intrafamiliales, paru chez Payot en 2025. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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