Le 4 juin 2026, le corps de Lyhanna, 11 ans, est retrouvé sans vie. Au cours de l’enquête, les autorités ont découvert que le suspect principal, Jérôme Barella, avait déjà été mis en cause dans plusieurs affaires de viols et d’agressions sexuelles sur mineur·es, sans pour autant être entendu par la police.
Cet assassinat a mis la question des violences faites aux enfants à la une des médias. Sur CNews, Europe 1 – des médias détenus par Vincent Bolloré – ainsi que sur les comptes X de différentes personnalités d’extrême droite, les discours appelant à la répression la plus forte possible se sont enchaînés sans discontinuer. Présentateur phare de CNews, Pascal Praud a été jusqu’à remettre en « débat », le 8 juin dernier sur Europe 1, la question de la peine capitale : « C’est un sujet tabou dans les médias, personne ne parlera de la peine de mort… mais c’est un sujet dans l’opinion publique. » Quelques secondes plus tard, il allait jusqu’à sous-entendre que la population ne serait pas choquée que l’on condamne à mort un meurtrier ou un violeur d’enfants.
Ce discours surgit à l’écran après la diffusion d’un reportage sensationnaliste sur la marche blanche en hommage à Lyhanna. En procédant ainsi, Pascal Praud cherche à rendre son audience réceptive à toute proposition – y compris le retour de la peine de mort – susceptible de rendre effective la phrase « plus jamais ça », inscrite sur le tee-shirt des parents de Lyhanna et des militant·es pour les droits des enfants. Il détourne le problème de fond : est-ce que les hommes ne violaient pas, ne torturaient pas, ne tuaient pas avant l’abolition de la peine capitale en 1981 ? Si. L’enjeu, en réalité, n’est pas de faire disparaître un homme, mais « d’enrayer la fabrique des agresseurs » selon le titre d’un ouvrage de la docteure Muriel Salmona (Dunod, 2025).
Mais ce n’est pas cette approche systémique qui intéresse l’extrême droite. Autour de l’affaire Lyhanna, les réactions des différentes personnalités de ce camp politique sont semblables à celles de Pascal Praud. Présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen emploie, lors de sa question au gouvernement du 9 juin 2026, des termes qui visent à créer l’inquiétude de son auditoire : « effrayant », « accablant », etc. Elle se trompe de date en citant le rapport de la Ciivise évoqué plus haut et dénonce, entre autres causes des dysfonctionnements ayant conduit à la mort de l’enfant, un « aveuglement face à la délinquance des mineur·es ». C’est là qu’elle souhaite placer le curseur du débat : il n’est pas question de protéger les enfants, mais de réprimer les délinquants. Elle n’a que faire de ce qu’on appelle le « méta besoin1Le besoin de sécurité est dit « méta » parce qu’il surplombe tous les autres besoins de l’enfant. Il a été mis en lumière dans un rapport réalisé en 2017 par la docteure Marie-Paule Martin : « Démarche de consensus sur les besoins fondamentaux de l’enfant en protection de l’enfance ». de sécurité » des enfants, qui est aussi un droit fondamental.
Une escalade sécuritaire au nom de l’enfance
Le lendemain, dans une interview donnée à BFM-TV, Éric Ciotti, député de l’Union des droites pour la République (UDR), allié au Rassemblement national, parle de son côté d’un « déficit considérable de moyens et de volonté accordés à la lutte contre la criminalité et la délinquance » et d’un « quoi qu’il en coûte sécuritaire ». Dans ses prises de parole sur X, il désigne fréquemment les enfants comme les « citoyens de demain ». Il n’est pas le seul à user de cette formule. Elle trahit un fond idéologique spécifique aux forces réactionnaires : les enfants ne sont pas envisagé·es dans la spécificité de leur condition d’enfant, avec des droits qui leur sont propres ; ce sont des adultes en miniature, pour qui la citoyenneté est posée comme un horizon plutôt que comme un présent.
Cela glace le sang de l’écrire : le décès de Lyhanna était absolument prévisible, au vu des ressources insuffisantes allouées à la justice et aux brigades des mineur·es. Les associations de défense des enfants alertent depuis des années sur la nécessité de faire de leur protection une priorité nationale. Au sein de l’association SPEAK!, nous constatons les dégâts causés par le manque de moyens et de considération à leur égard. Nous accompagnons de jeunes personnes plongées dans l’angoisse constante de savoir si elles devront retourner chez leur parent agresseur, si elles croiseront leur agresseur·euse dans la rue ou si elles subiront des représailles après avoir parlé. Il n’y a pas de protection réelle et effective des enfants : nous dénonçons ce scandale depuis six ans sans relâche, en vain. Nous vivons dans un pays qui n’écoute pas les enfants. Tout comme nous n’écoutons pas les femmes à propos des violences qu’elles subissent.
Pour permettre aux enfants de bénéficier de prévention et d’être informé·es des violences qu’elles et ils peuvent subir, le ministère de l’Éducation nationale a fini par publier, en février 2025, un programme officiel d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (Évars). La mise en place de ce dispositif éducatif, qui prévoit trois séances de sensibilisation par année scolaire et par tranche d’âge, a été votée en 2001 et remise sur le devant de la scène ces dernières années sous la pression des associations féministes, qui soulignaient sa non-application. Lors de nos échanges avec elles et eux dans le cadre de SPEAK!, encore beaucoup d’enfants témoignent de leur méconnaissance de la notion de consentement ou des noms des parties de leur corps. Or, les partisan·es de l’extrême droite ont fait de la lutte contre l’Évars un cheval de bataille. Des collectifs de parents issus de leur camp, comme Parents vigilants ou Maman louves, véhiculent des fake news relatives à ce programme, par exemple que l’on apprend aux enfants à faire des fellations. Une preuve supplémentaire que l’extrême droite ne s’intéresse aux droits des plus jeunes que lorsqu’il est possible d’en faire un cheval de Troie pour des idées autoritaires.
Ce n’est pas le tout-sécuritaire qui résoudra un problème comme celui des violences faites aux enfants. Tant que nous ne les considérerons pas comme des individu·es à part entière, tant que nous ne saisirons pas l’urgence de les protéger collectivement, alors les violences continueront, et il risque d’y avoir de nouvelles Lyhanna. L’extrême droite ne considère pas les enfants comme des sujets de droit. C’est dans les urnes, en 2027, que leur protection se jouera. •

