Elles avancent régulièrement, en rangs serrés, dans un mouvement parfaitement coordonné. Pieds dans l’eau, jupes remontées sur les cuisses, larges chapeaux de paille sur la tête, elles se penchent vers le sol, arrachent les mauvaises herbes et plantent les pieds de riz.
Ces gestes précis, chacune d’entre elles les reproduit indéfiniment, jusqu’au terme de son harassante journée. Et surtout : toutes en même temps, miroirs les unes des autres. Le ballet est impeccable.
Elles, ce sont les mondine1Le terme mondine provient du verbe mondare, en italien, qui signifie « nettoyer, retirer les mauvaises herbes »., les ouvrières saisonnières des rizières du nord de l’Italie. De la plaine du Pô, de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle, s’élève leur chant de labeur. « Il lavoro è poco / Rubare non si può / Morire di fame / E questo poi no » : « Il y a peu de travail / Voler, on ne peut pas / Mourir de faim, / Non plus ». Polyphonique, entonné a cappella, ce chant mêle deux voix. La première, « c’est celle de la cheffe de file, elle donne le rythme, la façon d’avancer avec son chant. La réponse à cette première voix est donnée par le chœur, c’est-à-dire toute la ligne de femmes », explique Anna Andreotti, chanteuse italienne passionnée par les chants traditionnels de transmission orale. Avec cette chanson typique, les travailleuses des rizières de la région d’Émilie-Romagne tiennent leur tempo. C’est l’une des raisons d’être des « chants de travail » : cadencer la tâche et ainsi produire une régularité coordonnée du groupe.
Tenir un rythme commun : c’est aussi ce que recherchent les dentellières de Bruges en récitant leurs « tellingen ». Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces très jeunes femmes brodent sous la surveillance de sévères bonnes sœurs ou de maîtresses d’école qui commercialisent leur production. Elles accompagnent le jeu minutieux de leurs mains de chansons qui résonnent comme des comptines, pour coordonner leurs mouvements mais pas seulement : ces chansonnettes sont aussi un repère dans l’avancée de leur travail. Chaque vers énoncé correspond à une maille. Ainsi, les dentellières ne se perdent pas dans leurs rangs de dentelle. Et puis, truffées de paroles parfois loufoques, les chansons les distraient de leur tâche particulièrement répétitive. « Ces chants de travail, de femmes et d’enfants témoignent d’expériences et d’émotions intimement liées aux contraintes matérielles (l’immobilité physique), mentales (la routine aliénante) et émotionnelles (l’absence de toute autre forme de communication) découlant de leur activité et de son contexte socioéconomique », explique Isabelle Peere, chercheuse belge indépendante spécialiste des chansons populaires.
Chanter en travaillant, pour soutenir son labeur, s’en distraire, s’en plaindre aussi : la pratique est ancestrale et universelle. Certain·es spécialistes professent même que le travail est à l’origine de la musique, voire de tout art. Le plus ardent défenseur de cette théorie est Karl Bücher, économiste allemand de la fin du XIXe siècle. Pour lui, « travailler, c’est danser ». Bougeant et produisant des sons pour accompagner leurs gestes de travail, les êtres humains auraient fini par inventer la danse et la poésie… L’hypothèse est séduisante mais difficilement démontrable. « Reste que le travail implique une respiration. Et que, en respirant, on finit par chanter », explique malicieusement Annemarie Dinvaut, sociolinguiste et ergologue, deux disciplines qui s’intéressent à ce sujet.

Crédit : Centre de la dentelle de Bruges
Chanter… et donc protester ? Tous les chants de travail, y compris féminins, comportent une part de contestation, de révolte. « Celles et ceux qui luttent sont celles et ceux qui travaillent. Dans leurs chants, on trouve l’amour porté à leur besogne mais aussi la détestation du système et de l’exploitation », relève la sociolinguiste. « Dans la Basse Beira, les femmes évoquent la “Sainte Mère des travaux” et l’injustice qu’elle entraîne », explique Céline Costa, chanteuse franco-portugaise qui a coréalisé un recueil de chants traditionnels des femmes de cette région montagneuse du centre-est du Portugal. À travers leurs comptines, les dentellières de Bruges protestent, elles aussi, contre la dureté de leur besogne. Celle-ci, par exemple, où elles se moquent de la maîtresse d’école qui les surveille et recueille le gain de leur labeur en la faisant parler. « Monsieur, mes enfants ne veulent pas travailler / Qu’est-ce que j’en fais ? / Mettez-les tous dans un lieu obscur / Et donnez‑y leur de l’avoine et de l’eau de vaisselle / Et un peu à manger. »
À travers leurs chants, les mondine aussi se sont indignées de leurs conditions de travail. La chanson Otto ore revendique un temps de travail précis, et dénonce le paiement à la journée sans horaires fixes : « Si huit heures vous semblent peu / Essayez donc de les travailler / Et vous sentirez la différence entre trimer et commander. » Les travailleur·euses italien·nes des champs finiront par obtenir cette limite des huit heures de travail en 1906, grâce à des grèves féroces menées sous l’impulsion d’un socialisme alors plein de vigueur. Elle sera étendue au reste des métiers en 1919.
L’exemple des Penn Sardin
La mécanisation des travaux agricoles, à partir des années 1950, a fait disparaître les chansons des campagnes. Mais celles-ci rebondissent dans les usines, à la faveur de l’exil rural, et dans la rue. « Beaucoup de chants de rizières ont été repris par les ouvrières du textile, indique Anna Andreotti. Les mélodies, avec de nouvelles paroles, ont servi pour tous les combats sociaux des années 1970 et même 1980. Elles deviennent des chants de travail qui racontent une lutte. » Au-delà même de l’univers du travail. Bella Ciao, célèbre chant de la résistance italienne, tire d’ailleurs sa mélodie d’une chanson des mondine.

Crédit : Aldo Ferrari / Cineteca di Bologna
En Bretagne, les fameuses Penn Sardin, les ouvrières des conserveries de sardines de la baie de Douarnenez, se sont également révoltées en chantant. Les ateliers de dépiautage, de friture et de mise en boîte des poissons résonnent de chansons, au départ plutôt légères : des mélodies d’amour qu’on fredonne, en breton, pour soutenir l’effort. La grève victorieuse de 1924 – au bout de sept semaines d’arrêt du travail, les Penn Sardin finissent par obtenir une augmentation de salaire – fera évoluer le répertoire. Les ouvrières, soutenues par les marins, les élu·es et tout un pan de la population de ce territoire de confins, entonnent volontiers L’Internationale. Elles chantent aussi Saluez, riches heureux, un tube anarcho-syndicaliste qui dépeint la cruauté de la lutte des classes… Survivance de leur combat historique : la chanson Penn Sardin, composée en leur honneur et enregistrée à la fin des années 2000 par la chanteuse bretonne Claude Michel, et son « Écoutez l’bruit d’leurs sabots », a été entonnée en manifestation ces dernières années, comme lors des protestations contre la réforme des retraites en 2023…
Rythmer, distraire, protester : les usages du chant de travail diffèrent peu, a priori, chez les hommes et les femmes. A priori. Parce que le chant de travail féminin reste un objet peu étudié, et jamais dans son ensemble ni au prisme du genre. Ce répertoire a été moins archivé que celui des hommes. En témoignent les célèbres work songs africains-américains (lire l’encadré ci-dessous). « Dans les enregistrements qu’on possède, il n’y a pas à ma connaissance de work songs chantés par des groupes de femmes », admet Daisy Bolter, chanteuse anglo-étasunienne qui a travaillé sur le sujet. Bruce Jackson, un de ses compatriotes folkloriste, enregistre, dans les années 1960, les chants de prisonniers africains-américains au Texas, dans le contexte du convict leasing, cette époque où les prisonnier·es, pour la plupart noir·es, étaient forcé·es d’effectuer des travaux agricoles. Il n’enregistre que des chœurs d’hommes. « Pourtant, les chercheurs estiment que, pendant la période de l’esclavage, entre 60 et 80 % des femmes travaillaient dans les champs aux mêmes travaux que les hommes. En toute logique, les femmes africaines-américaines ont aussi chanté des work songs », estime Daisy Bolter. Les ethnomusicologues de l’époque, majoritairement des hommes, ne décident pas d’en garder trace. Et les quelques femmes qui embrassaient alors la discipline « ont souvent choisi des sujets qui ne ramenaient pas au féminin, pour asseoir leur crédibilité », indique Marianne Lemaire, anthropologue.
« [Dans le n’dolo, les femmes] ne chantent pas nécessairement le travail mais les problèmes conjugaux, les problèmes éducatifs ou la jalousie entre femmes. »
Annemarie Dinvaut, sociolinguiste
Certaines sociétés, en particulier celles où les femmes et les hommes vivent de manière séparée et autonome, sont parvenues, grâce à la tradition orale, à conserver les traces de ces chansons de travail. Les femmes de la région montagneuse de la Basse Beira, dans le centre-est du Portugal, chantent les airs que leur ont transmis leurs aïeules, « au même titre que la couture et le crochet », relate Céline Costa. Ce répertoire est issu du « quotidien des femmes de ces villages, qui réalisent ensemble leurs tâches usuelles, et se retrouvent après le travail, pour des événements sociaux, religieux », explique-t-elle. Mais le labeur n’est pas le seul sujet de ces chansons, qui « sont aussi des chants de non-travail », note-t-elle.
Chanter pour s’émanciper
En pays sénoufo en Côte d’Ivoire, les femmes chantent aussi en travaillant sur des thèmes éloignés du travail en tant que tel. Marianne Lemaire, qui a observé et collecté ces chants à la fin des années 1990, rapporte que « le travail, couplé au fait d’être ensemble, entre femmes, donne l’occasion d’exprimer des plaintes, contre leurs belles-familles ou en écho de la nostalgie de leur enfance. Le chant de travail autorise alors à exprimer des émotions qui sont tues dans tous les autres contextes. »

Crédit : Molou Yao / FANZI : Festival régional des arts et traditions du N’Zi
L’observation du n’dolo, entonné par les femmes de la société anoh, dans le centre-nord de la Côte d’Ivoire, confirme la forme d’exutoire que peut prendre le chant de travail au féminin. Annemarie Dinvaut et la docteure en lettres N’da Kadiatou Kouadio-Bouadou ont documenté cette pratique au début des années 2020. Le n’dolo désigne une forme de travail collaboratif. Les femmes cultivent ensemble, à tour de rôle, les parcelles des unes et des autres, tout en chantant, selon un scénario ritualisé : l’une d’entre elles se lève, « elle ne chante pas nécessairement le travail mais les problèmes conjugaux, les problèmes éducatifs ou la jalousie entre femmes », décrit Annemarie Dinvaut. Une autre la rejoint et lui répond. Et ainsi de suite, dans des improvisations à partir d’un canevas. « Ces chants peuvent aussi résoudre des conflits entre deux femmes. Le fait que les reproches soient chantés fait office de médiation. La confrontation disparaît grâce à la chanson », indique la sociolinguiste.
Pour Annemarie Dinvaut, « les chants de travail au féminin sont nécessairement intersectionnels en ce qu’ils décrivent l’expérience spécifique des femmes travailleuses : le sexisme se mêle aux mauvaises conditions de travail ». Mais c’est finalement dans le choix des sujets portés que se trouve la spécificité féminine. Comme le souligne Céline Costa, « ces chansons sont intrinsèquement féministes. Non parce qu’elles portent des revendications mais parce qu’elles évoquent la difficile condition féminine. »
Les work songs, les chants de l’esclavage à travers les siècles
C’est l’un des répertoires les plus connus des chants de travail : les work songs africains-américains qui accompagnaient l’effort et permettaient de supporter la violence des conditions de vie des esclaves. Leur marque est profonde : des musiques entonnées dans les champs de coton ou de canne à sucre dont sont issus certains des plus importants courants musicaux du XXe siècle : blues, rock’n’roll, samba.
Cette pratique du chant de travail était encouragée par les propriétaires blancs. Dans ses écrits, la figure de l’abolitionnisme Frederick Douglass raconte qu’un esclave silencieux paraissait suspect, voire dangereux. Les ethnologues s’emparent de cette matière de « chants d’esclavage », dès le XIXe siècle. En 1867, deux ans seulement après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, un recueil de « slave songs » paraît, compilant tant des work songs que des spirituals, des chants d’Église. Autre trace, celle des enregistrements réalisés par Alan Lomax, ethnomusicologue étasunien, au cours des années 1930, dans les fermes pénitentiaires des États du Sud, là où se pratiquait le convict leasing, le travail forcé post-abolition et où l’incarcération des personnes noires perpétuait l’exploitation des ancien·nes esclaves. Ces chants de prisonnier·es issus de ceux de leurs ancêtres esclaves ont ainsi pu traverser les siècles.


