Entendez-vous gronder le chant des travailleuses ?

Des mondine dans les rizières du nord de l’Italie aux sar­di­nières de Douarnenez, en passant par les chan­teuses de n’dolo en Côte d’Ivoire, les femmes ont depuis toujours accom­pa­gné leur labeur de chants. Cette pratique uni­ver­selle qui cadence la tâche et soulage la rudesse du travail est autant acte de résis­tance qu’exutoire à la condition féminine. 
Publié le 28/04/2026

Quatre mondine, ouvrières agricoles italiennes travaillant dans les rizières, chante lors d’un concours national, en juillet 1951, pendant les olympiades culturelles de Mortara, dans la province de Pavie, en Italie du Nord.
Un groupe de mondine, ouvrières agricoles ita­liennes tra­vaillant dans les rizières, chante lors d’un concours national, en juillet 1951, pendant les olym­piades cultu­relles de Mortara, dans la province de Pavie, en Italie du Nord. Crédit : Fondazione Ivano Barberini, Fondo foto­gra­fi­co Editrice Cooperativa, scatola 25, busta 10, F. 10311

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Elles avancent régu­liè­re­ment, en rangs serrés, dans un mouvement par­fai­te­ment coordonné. Pieds dans l’eau, jupes remontées sur les cuisses, larges chapeaux de paille sur la tête, elles se penchent vers le sol, arrachent les mauvaises herbes et plantent les pieds de riz.

Ces gestes précis, chacune d’entre elles les reproduit indé­fi­ni­ment, jusqu’au terme de son haras­sante journée. Et surtout : toutes en même temps, miroirs les unes des autres. Le ballet est impeccable.

Elles, ce sont les mondine1Le terme mondine provient du verbe mondare, en italien, qui signifie « nettoyer, retirer les mauvaises herbes »., les ouvrières sai­son­nières des rizières du nord de l’Italie. De la plaine du Pô, de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle, s’élève leur chant de labeur. « Il lavoro è poco / Rubare non si può / Morire di fame / E questo poi no » : « Il y a peu de travail / Voler, on ne peut pas / Mourir de faim, / Non plus ». Polyphonique, entonné a cappella, ce chant mêle deux voix. La première, « c’est celle de la cheffe de file, elle donne le rythme, la façon d’avancer avec son chant. La réponse à cette première voix est donnée par le chœur, c’est-à-dire toute la ligne de femmes », explique Anna Andreotti, chanteuse italienne pas­sion­née par les chants tra­di­tion­nels de trans­mis­sion orale. Avec cette chanson typique, les tra­vailleuses des rizières de la région d’Émilie-Romagne tiennent leur tempo. C’est l’une des raisons d’être des « chants de travail » : cadencer la tâche et ainsi produire une régu­la­ri­té coor­don­née du groupe.

Tenir un rythme commun : c’est aussi ce que recherchent les den­tel­lières de Bruges en récitant leurs « tellingen ». Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces très jeunes femmes brodent sous la sur­veillance de sévères bonnes sœurs ou de maî­tresses d’école qui com­mer­cia­lisent leur pro­duc­tion. Elles accom­pagnent le jeu minutieux de leurs mains de chansons qui résonnent comme des comptines, pour coor­don­ner leurs mou­ve­ments mais pas seulement : ces chan­son­nettes sont aussi un repère dans l’avancée de leur travail. Chaque vers énoncé cor­res­pond à une maille. Ainsi, les den­tel­lières ne se perdent pas dans leurs rangs de dentelle. Et puis, truffées de paroles parfois loufoques, les chansons les dis­traient de leur tâche par­ti­cu­liè­re­ment répé­ti­tive. « Ces chants de travail, de femmes et d’enfants témoignent d’expériences et d’émotions inti­me­ment liées aux contraintes maté­rielles (l’immobilité physique), mentales (la routine aliénante) et émo­tion­nelles (l’absence de toute autre forme de com­mu­ni­ca­tion) découlant de leur activité et de son contexte socioé­co­no­mique », explique Isabelle Peere, cher­cheuse belge indé­pen­dante spé­cia­liste des chansons populaires.

Chanter en tra­vaillant, pour soutenir son labeur, s’en distraire, s’en plaindre aussi : la pratique est ances­trale et uni­ver­selle. Certain·es spé­cia­listes pro­fessent même que le travail est à l’origine de la musique, voire de tout art. Le plus ardent défenseur de cette théorie est Karl Bücher, éco­no­miste allemand de la fin du XIXe siècle. Pour lui, « tra­vailler, c’est danser ». Bougeant et pro­dui­sant des sons pour accom­pa­gner leurs gestes de travail, les êtres humains auraient fini par inventer la danse et la poésie… L’hypothèse est sédui­sante mais dif­fi­ci­le­ment démon­trable. « Reste que le travail implique une res­pi­ra­tion. Et que, en respirant, on finit par chanter », explique mali­cieu­se­ment Annemarie Dinvaut, socio­lin­guiste et ergologue, deux dis­ci­plines qui s’intéressent à ce sujet.

Une photo en noir et blanc d'une classe de jeune dentellières de Bruges. Une bonne sœur inspecte le travail de l'une d'entre elle.
Des élèves de l’école de dentelle des sœurs apos­to­lines à Bruges, entre 1950 et 1960. Le chant leur per­met­tait de coor­don­ner leurs mou­ve­ments et de se repérer dans l’avancée de leur travail.
Crédit : Centre de la dentelle de Bruges

Chanter… et donc protester ? Tous les chants de travail, y compris féminins, com­portent une part de contes­ta­tion, de révolte. « Celles et ceux qui luttent sont celles et ceux qui tra­vaillent. Dans leurs chants, on trouve l’amour porté à leur besogne mais aussi la détes­ta­tion du système et de l’exploitation », relève la socio­lin­guiste. « Dans la Basse Beira, les femmes évoquent la “Sainte Mère des travaux” et l’injustice qu’elle entraîne », explique Céline Costa, chanteuse franco-portugaise qui a coréalisé un recueil de chants tra­di­tion­nels des femmes de cette région mon­ta­gneuse du centre-est du Portugal. À travers leurs comptines, les den­tel­lières de Bruges pro­testent, elles aussi, contre la dureté de leur besogne. Celle-ci, par exemple, où elles se moquent de la maîtresse d’école qui les surveille et recueille le gain de leur labeur en la faisant parler. « Monsieur, mes enfants ne veulent pas tra­vailler / Qu’est-ce que j’en fais ? / Mettez-les tous dans un lieu obscur / Et donnez‑y leur de l’avoine et de l’eau de vaisselle / Et un peu à manger. »

À travers leurs chants, les mondine aussi se sont indignées de leurs condi­tions de travail. La chanson Otto ore reven­dique un temps de travail précis, et dénonce le paiement à la journée sans horaires fixes : « Si huit heures vous semblent peu / Essayez donc de les tra­vailler / Et vous sentirez la dif­fé­rence entre trimer et commander. » Les travailleur·euses italien·nes des champs finiront par obtenir cette limite des huit heures de travail en 1906, grâce à des grèves féroces menées sous l’impulsion d’un socia­lisme alors plein de vigueur. Elle sera étendue au reste des métiers en 1919.

L’exemple des Penn Sardin

La méca­ni­sa­tion des travaux agricoles, à partir des années 1950, a fait dis­pa­raître les chansons des campagnes. Mais celles-ci rebon­dissent dans les usines, à la faveur de l’exil rural, et dans la rue. « Beaucoup de chants de rizières ont été repris par les ouvrières du textile, indique Anna Andreotti. Les mélodies, avec de nouvelles paroles, ont servi pour tous les combats sociaux des années 1970 et même 1980. Elles deviennent des chants de travail qui racontent une lutte. » Au-delà même de l’univers du travail. Bella Ciao, célèbre chant de la résis­tance italienne, tire d’ailleurs sa mélodie d’une chanson des mondine.

Une photo en noir et blanc de quatre ouvrières agricoles italiennes qui avancent en ligne en se tenant par la main dans une rizière.
Des mondine, ouvrières agricoles ita­liennes, chantent pour cadencer le rythme de leur labeur dans les rizières, dans la plaine de Pô en Émilie-Romagne, au début des années 1950.
Crédit : Aldo Ferrari / Cineteca di Bologna

En Bretagne, les fameuses Penn Sardin, les ouvrières des conser­ve­ries de sardines de la baie de Douarnenez, se sont également révoltées en chantant. Les ateliers de dépiau­tage, de friture et de mise en boîte des poissons résonnent de chansons, au départ plutôt légères : des mélodies d’amour qu’on fredonne, en breton, pour soutenir l’effort. La grève vic­to­rieuse de 1924 – au bout de sept semaines d’arrêt du travail, les Penn Sardin finissent par obtenir une aug­men­ta­tion de salaire – fera évoluer le réper­toire. Les ouvrières, soutenues par les marins, les élu·es et tout un pan de la popu­la­tion de ce ter­ri­toire de confins, entonnent volon­tiers L’Internationale. Elles chantent aussi Saluez, riches heureux, un tube anarcho­-syndicaliste qui dépeint la cruauté de la lutte des classes… Survivance de leur combat his­to­rique : la chanson Penn Sardin, composée en leur honneur et enre­gis­trée à la fin des années 2000 par la chanteuse bretonne Claude Michel, et son « Écoutez l’bruit d’leurs sabots », a été entonnée en mani­fes­ta­tion ces dernières années, comme lors des pro­tes­ta­tions contre la réforme des retraites en 2023…

Rythmer, distraire, protester : les usages du chant de travail diffèrent peu, a priori, chez les hommes et les femmes. A priori. Parce que le chant de travail féminin reste un objet peu étudié, et jamais dans son ensemble ni au prisme du genre. Ce réper­toire a été moins archivé que celui des hommes. En témoignent les célèbres work songs africains-américains (lire l’encadré ci-dessous). « Dans les enre­gis­tre­ments qu’on possède, il n’y a pas à ma connais­sance de work songs chantés par des groupes de femmes », admet Daisy Bolter, chanteuse anglo-étasunienne qui a travaillé sur le sujet. Bruce Jackson, un de ses com­pa­triotes folk­lo­riste, enre­gistre, dans les années 1960, les chants de pri­son­niers africains-américains au Texas, dans le contexte du convict leasing, cette époque où les prisonnier·es, pour la plupart noir·es, étaient forcé·es d’effectuer des travaux agricoles. Il n’enregistre que des chœurs d’hommes. « Pourtant, les cher­cheurs estiment que, pendant la période de l’esclavage, entre 60 et 80 % des femmes tra­vaillaient dans les champs aux mêmes travaux que les hommes. En toute logique, les femmes africaines-américaines ont aussi chanté des work songs », estime Daisy Bolter. Les eth­no­mu­si­co­logues de l’époque, majo­ri­tai­re­ment des hommes, ne décident pas d’en garder trace. Et les quelques femmes qui embras­saient alors la dis­ci­pline « ont souvent choisi des sujets qui ne rame­naient pas au féminin, pour asseoir leur cré­di­bi­li­té », indique Marianne Lemaire, anthropologue.

« [Dans le n’dolo, les femmes] ne chantent pas néces­sai­re­ment le travail mais les problèmes conjugaux, les problèmes éducatifs ou la jalousie entre femmes. »
Annemarie Dinvaut, sociolinguiste

Certaines sociétés, en par­ti­cu­lier celles où les femmes et les hommes vivent de manière séparée et autonome, sont parvenues, grâce à la tradition orale, à conserver les traces de ces chansons de travail. Les femmes de la région mon­ta­gneuse de la Basse Beira, dans le centre-est du Portugal, chantent les airs que leur ont transmis leurs aïeules, « au même titre que la couture et le crochet », relate Céline Costa. Ce réper­toire est issu du « quotidien des femmes de ces villages, qui réalisent ensemble leurs tâches usuelles, et se retrouvent après le travail, pour des évé­ne­ments sociaux, religieux », explique-t-elle. Mais le labeur n’est pas le seul sujet de ces chansons, qui « sont aussi des chants de non-travail », note-t-elle.

Chanter pour s’émanciper

En pays sénoufo en Côte d’Ivoire, les femmes chantent aussi en tra­vaillant sur des thèmes éloignés du travail en tant que tel. Marianne Lemaire, qui a observé et collecté ces chants à la fin des années 1990, rapporte que « le travail, couplé au fait d’être ensemble, entre femmes, donne l’occasion d’exprimer des plaintes, contre leurs belles-familles ou en écho de la nostalgie de leur enfance. Le chant de travail autorise alors à exprimer des émotions qui sont tues dans tous les autres contextes. »

Un groupe de femmes baoulé en Côte-d'Ivoire dansent le n'dolo ensemble. L'une d'elle tombe dans les bras d'une autre au centre de la photo.
Des femmes baoulé pra­tiquent le n’dolo, rituel interdit aux hommes qui combine chant, danse et jeu, à l’occasion du Fanzi, le festival régional des arts et tra­di­tions du N’Zi, dans le village d’Assika-Kpolessou, en Côte‑d’Ivoire, le 23 août 2025.
Crédit : Molou Yao / FANZI : Festival régional des arts et tra­di­tions du N’Zi

L’observation du n’dolo, entonné par les femmes de la société anoh, dans le centre-nord de la Côte d’Ivoire, confirme la forme d’exutoire que peut prendre le chant de travail au féminin. Annemarie Dinvaut et la docteure en lettres N’da Kadiatou Kouadio-Bouadou ont documenté cette pratique au début des années 2020. Le n’dolo désigne une forme de travail col­la­bo­ra­tif. Les femmes cultivent ensemble, à tour de rôle, les parcelles des unes et des autres, tout en chantant, selon un scénario ritualisé : l’une d’entre elles se lève, « elle ne chante pas néces­sai­re­ment le travail mais les problèmes conjugaux, les problèmes éducatifs ou la jalousie entre femmes », décrit Annemarie Dinvaut. Une autre la rejoint et lui répond. Et ainsi de suite, dans des impro­vi­sa­tions à partir d’un canevas. « Ces chants peuvent aussi résoudre des conflits entre deux femmes. Le fait que les reproches soient chantés fait office de médiation. La confron­ta­tion disparaît grâce à la chanson », indique la sociolinguiste.

Pour Annemarie Dinvaut, « les chants de travail au féminin sont néces­sai­re­ment inter­sec­tion­nels en ce qu’ils décrivent l’expérience spé­ci­fique des femmes tra­vailleuses : le sexisme se mêle aux mauvaises condi­tions de travail ». Mais c’est fina­le­ment dans le choix des sujets portés que se trouve la spé­ci­fi­ci­té féminine. Comme le souligne Céline Costa, « ces chansons sont intrin­sè­que­ment fémi­nistes. Non parce qu’elles portent des reven­di­ca­tions mais parce qu’elles évoquent la difficile condition féminine. »

Les work songs, les chants de l’esclavage à travers les siècles

C’est l’un des réper­toires les plus connus des chants de travail : les work songs africains-américains qui accom­pa­gnaient l’effort et per­met­taient de supporter la violence des condi­tions de vie des esclaves. Leur marque est profonde : des musiques entonnées dans les champs de coton ou de canne à sucre dont sont issus certains des plus impor­tants courants musicaux du XXe siècle : blues, rock’n’roll, samba.

Cette pratique du chant de travail était encou­ra­gée par les pro­prié­taires blancs. Dans ses écrits, la figure de l’abolitionnisme Frederick Douglass raconte qu’un esclave silen­cieux parais­sait suspect, voire dangereux. Les eth­no­logues s’emparent de cette matière de « chants d’esclavage », dès le XIXe siècle. En 1867, deux ans seulement après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, un recueil de « slave songs » paraît, compilant tant des work songs que des spi­ri­tuals, des chants d’Église. Autre trace, celle des enre­gis­tre­ments réalisés par Alan Lomax, eth­no­mu­si­co­logue étasunien, au cours des années 1930, dans les fermes péni­ten­tiaires des États du Sud, là où se pra­ti­quait le convict leasing, le travail forcé post-abolition et où l’incarcération des personnes noires per­pé­tuait l’exploitation des ancien·nes esclaves. Ces chants de prisonnier·es issus de ceux de leurs ancêtres esclaves ont ainsi pu traverser les siècles.

  • 1
    Le terme mondine provient du verbe mondare, en italien, qui signifie « nettoyer, retirer les mauvaises herbes ». ↩︎
Sylvie Fagnart

Journaliste indépendante au sein du collectif Hors cadre, elle s’intéresse au numérique et aux questions de genre. Elle travaille avec le magazine en ligne Chut! et l’émission « Affaires sensibles » sur France Inter. Dans le numéro Travailler, elle cosigne le focus sur le travail domestique et l’histoire d’un slogan. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire