Morts au travail : celles qui restent

Le 13 octobre, l’Assurance maladie a confirmé que 783 personnes sont décédées en 2025 par accident du travail dans le secteur privé, soit 19 de plus qu’en 2024, faisant de la France le pays européen au plus grand nombre de morts au travail. Parmi les victimes, une très large pro­por­tion d’hommes. Les veuves, mères, sœurs ou filles qui prennent en charge les suites de ces décès se battent pour que ces morts soient reconnues comme un fait social majeur.
Publié le 20/10/2026

Deux femmes blanches, l'une brune, à gauche, et l'autre aux cheveux décolorés, à droite, se tiennent debout dans un champ breton. Celle de droite tient un casque de chantier.
Coline et Isabelle Lousteau, la fille et l’ex-compagne de Jean-Luc Lousteau, à Roscoff (Finistère), le 12 juillet 2026. Isabelle porte le casque de chantier de Jean-Luc, mort treize ans aupa­ra­vant lorsque la chute du garde-corps d’une grue lui a sectionné la moelle épinière. Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante.

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Les photos de Jean-Luc sont encadrées sur une table-autel, dans l’entrée de ce pavillon de la banlieue de Brest (Finistère). Ici et là, des témoi­gnages de son amour pour Corto Maltese s’affichent sur les murs et les étagères, remplies de bandes dessinées du marin.

Ce sont les quelques traces qu’Isabelle et Coline Lousteau, son ex-épouse et sa fille, ont gardées de lui. Jean-Luc Lousteau est mort en 2013 après un accident sur la base navale militaire de l’île Longue (Finistère), où il tra­vaillait. « Pendant longtemps, je n’ai pas pu jeter ses affaires, ses vêtements, ses souvenirs. Et puis, l’année dernière, alors que j’achetais ma maison avec la vente de l’appartement de mon père, je me suis dit qu’il fallait avancer », raconte Coline, 25 ans, les joues inondées de larmes. À ses côtés, Isabelle, l’ex-compagne, aux yeux rougis, enrage : « J’aurais pu accepter un accident de voiture, la faute à pas de chance, quelque part. Mais là, non : on ne va pas au travail pour mourir. »

Le 12 juillet 2013, la terrible nouvelle s’est abattue sur la famille du quin­qua­gé­naire. Alors que Jean-Luc Lousteau sécu­ri­sait un tube lance-missile sur un sous-marin nucléaire, la chute du garde-corps d’une grue lui a sectionné la moelle épinière. Un accident du travail mortel tel qu’il s’en produit plusieurs centaines en France chaque année, et dont le décompte est très en deçà de la réalité (lire l’encadré). Ils sont en constante aug­men­ta­tion et « concernent à plus de 90 % des hommes dans tous les secteurs », selon l’Agence nationale pour l’amélioration des condi­tions de travail dans un rapport sur les accidents du travail de 2022.

Matthieu Lépine, pro­fes­seur d’histoire-géographie, relève chaque jour les accidents mortels dans la presse locale et diffuse ces chiffres sur les réseaux sociaux. Il a fait de ce travail de recen­se­ment un livre, L’Hécatombe invisible. Une enquête sur les morts au travail (Seuil, 2023). Alors que « le BTP, l’industrie, les trans­ports, l’agriculture sont les secteurs les plus touchés et [que] leur main‑d’œuvre est surtout masculine », il observe que, « dans presque 100 % des cas, lorsque des familles [le] contactent, ce sont des femmes qui [lui] écrivent ». Des mères, des sœurs, des filles, qui doivent faire face à la justice et aux employeurs. Ceux-ci sont en effet tenus, selon le Code du travail, à une obli­ga­tion générale de santé et de sécurité. Si elle n’est pas respectée, ils s’exposent à des condam­na­tions sur le plan pénal et à des indem­ni­sa­tions civiles pour la famille de la victime.

Une photo d'un homme blanc dans un cadre tenue par deux paires de mains.
Coline et Isabelle Lousteau tiennent un portrait de Jean-Luc Lousteau.
Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

« La seule chose que je veux entendre dire, c’est que cette mort n’aurait pas dû avoir lieu et que l’entreprise est res­pon­sable », tance Isabelle Lousteau. Treize ans que la comptable attend l’issue du procès et qu’elle se bat avec sa fille, Coline, pour une recon­nais­sance de la faute de l’employeur, sous-traitant de l’armée, dans l’accident de Jean-Luc Lousteau, qui avait déjà perdu un doigt au travail quelques mois plus tôt.

Les suites de son décès, qui a occa­sion­né des conflits dans la famille, les ont malmenées toutes les deux. Mère et fille se sont fina­le­ment retrou­vées pour le combat judi­ciaire alors que le fils est resté à l’écart. Cette répar­ti­tion genrée des rôles n’étonne guère la socio­logue et his­to­rienne à l’Iris-Université Sorbonne Paris Nord, Anne Marchand : le combat de ces femmes, « c’est le care : prendre soin, permettre la conti­nua­tion de la vie, de l’organisation familiale. La charge n’est pas seulement dans le travail à faire, mais également dans le travail émo­tion­nel et dans la res­pon­sa­bi­li­té qui incombe à ces femmes. »

Delphine T.* a elle aussi pris en charge les suites du décès de son fils de 18 ans, Paul*, survenu sur son lieu de travail sai­son­nier en 2022. La nouvelle l’a « anéantie », confie-t-elle dans son salon, face au guéridon recouvert des photos de son aîné disparu, et lui a « fait perdre le goût à la vie ». Le plus difficile à endurer pour elle, c’est de ne pas pouvoir parler de cet être si cher avec son mari et sa fille, qui préfèrent éviter le sujet. « Je sais qu’il faut avancer, qu’on ne peut pas vivre avec le passé, mais c’est quand même une partie de nous », s’excuse-t-elle, submergée par l’émotion. À la douleur de penser chaque jour à mettre une assiette de moins sur la table s’ajoute le manque d’informations pour mener à bien les démarches en justice. Delphine T. a ainsi appris trop tard qu’il existait un délai de pres­crip­tion de deux ans pour la recon­nais­sance des pré­ju­dices subis par le pôle social du tribunal judi­ciaire, cette instance qui verse des dommages et intérêts aux ayants droit de la victime.

Rester debout

En 2023, cherchant de l’aide pour continuer le combat sur le plan pénal, Delphine T. est tombée sur le Collectif familles stop à la mort au travail. Né en 2022, il rassemble une qua­ran­taine de familles – en très grande partie des femmes – dont un·e proche est mort·e au travail. L’objectif ? Se soutenir, s’entraider et alerter l’opinion publique sur l’« hécatombe » docu­men­tée par Matthieu Lépine. Delphine T. est alors accom­pa­gnée par un cabinet d’avocates spé­cia­li­sé dans le droit du travail, le cabinet Nicolau, qui propose des rendez-vous col­lec­tifs et des per­ma­nences indi­vi­duelles gratuites aux parent·es pour les informer sur les démarches à suivre. « J’ai noté pendant une des dernières réunions qu’il n’y avait que des par­ti­ci­pantes. Et que, quand il y avait des fratries impli­quées, c’était souvent les sœurs que l’on voyait », déclare l’avocate Delphine Sanchez Moreno, du cabinet Nicolau. Les délais des démarches sont dis­sua­sifs, relève-t-elle par ailleurs, mais « lorsque la personne est décédée, il y a une forme de recon­nais­sance sym­bo­lique à gagner pour les proches ».

Delphine T. a donc fait appel au cabinet Nicolau et retrouve un mince espoir après avoir été rongée par la culpa­bi­li­té. « On m’a imprimé dans le cerveau que c’était la faute de Paul s’il était décédé », raconte-t-elle. « Dans l’imaginaire de beaucoup de gens, l’accident du travail est considéré comme allant de soi, on entend dire que le risque zéro n’existe pas », déplore Matthieu Lépine. Le lanceur d’alerte, comme on le qualifie souvent, dénonce le trai­te­ment de cette mortalité au travail « toujours sous l’angle du fait divers, toujours sous l’angle de la faute indi­vi­duelle ». Alors que, selon lui, il s’agit clai­re­ment d’un « fait social majeur ».


« On attend des hommes qu’ils sup­portent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers. »
Haude Rivoal, socio­logue et autrice


Le secré­taire CGT de la Fédération nationale des salariés de la construc­tion, bois et ameu­ble­ment, Frédéric Mau, abonde : « C’est bien simple : le pro­lé­ta­riat était sacri­fiable hier, il l’est aujourd’hui, il le sera demain. » Selon lui, les employeu­reuses font courir les risques d’accident à « une popu­la­tion invi­si­bi­li­sée par l’ubérisation du travail », en faisant appel à une « cascade de sous-traitants, quand ce ne sont pas des tra­vailleurs sans papiers ».

Magda, Laura et Ophélye* font le même constat. La mère et ses deux filles ont perdu leur fils et frère, Tennessee, élec­tri­cien en intérim de 28 ans, en 2022 à Acigné, près de Rennes. « Titi », comme elles l’appellent encore avec tendresse, a été percuté à bord d’une nacelle élé­va­trice par un convoyeur aérien qui tournait à vide sur un chantier d’extension d’usine. « C’est le rendement au détriment de la santé, on pousse les ouvriers à en faire toujours plus », déplore Magda, un tee-shirt du Stade rennais floqué du nom de son fils ­– un fan du club de foot breton – sur le dos.

Des vies qui pèsent peu face au profit

La tragédie, dont elles ont appris le détail par la presse, a renforcé les liens de ce trio de femmes soudé et encore bou­le­ver­sé par l’événement. Elle les a également révoltées, quand elles ont découvert les nombreux man­que­ments à la sécurité relevés par l’enquête sur le chantier. À cela s’est ajouté le mépris de l’employeur, « qui n’a même pas osé nous regarder dans les yeux pendant le procès ». « On dirait que ça vaut moins cher de payer une amende que de mettre tout en place pour qu’un accident comme ça n’arrive pas », s’indigne Laura, 30 ans, la cadette. C’est elle qui a pris en charge toutes les démarches admi­nis­tra­tives après la mort de son frère « car les papiers, ça [la] connaît ».

« L’accident mortel au travail, avance la socio­logue Anne Marchand, est l’indice extrême de la faillite du respect du droit du travail. » Pour la cher­cheuse, plusieurs critères peuvent en partie expliquer ces décès, qui touchent parfois de très jeunes sta­giaires ou apprentis de 15 ou 16 ans, à l’image d’Axel Darthenay, stagiaire de seconde écrasé par une palette dans un magasin Gifi à Saint-Lô en 2025, ou de Calvin Simon, un autre ado­les­cent, écrasé par un chariot élévateur lors d’un stage dans une entre­prise de BTP à Bagnols-sur-Cèze (Gard) en avril 2026. L’organisme de santé et sécurité au travail INRS indique à ce sujet que « les salariés de 15 à 24 ans ont 1,5 fois plus d’accidents du travail que le reste de la popu­la­tion ». Anne Marchand explique cette sur­mor­ta­li­té par des déro­ga­tions de plus en plus nom­breuses au Code du travail, une ins­pec­tion du travail elle-même en sous-effectifs et en grande souf­france, des sanctions finan­cières « sans doute pas assez dis­sua­sives ». Sans compter l’externalisation, pratiquée de façon crois­sante par les entre­prises. Ces dernières s’appuient sur des inté­ri­maires, des sous-traitants, voire des autoen­tre­pre­neu­reuses pour effectuer diverses tâches, parmi « les plus exposées au risque », précise-t-elle. Cela dans une « orga­ni­sa­tion du travail qui oblige à aller vite » et alors que les injonc­tions à la virilité « amènent les hommes à se dépasser. On attend d’eux qu’ils sup­portent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers », souligne la socio­logue Haude Rivoal, autrice de La Fabrique des mas­cu­li­ni­tés au travail (La Dispute, 2021).

Morts au travail : des chiffres largement sous-estimés

Le nombre de morts au travail est largement sous-évalué en France, puisqu’il n’existe pas de comptage global de ceux-ci. Le régime général de l’Assurance maladie en recensait 764 en 2025 contre 733 en 2019. Mais il ne prend pas en compte de nombreux secteurs d’activité, dont l’agriculture – un des plus acci­den­to­gènes –, la pêche ou la fonction publique. Impossible dès lors de savoir combien de personnes sont victimes d’« employi­cide » chaque année en France.

Une opacité dénoncée par le Collectif familles stop à la mort au travail, qui déplore l’« invi­si­bi­li­sa­tion » de la mort au travail. C’est aussi ce que Frédéric Mau, repré­sen­tant fédéral CGT des métiers du bâtiment, constate dans sa branche d’activité, parmi les plus dan­ge­reuses en France : « Les inté­ri­maires, les tra­vailleurs détachés, les tra­vailleurs sans papiers… ceux-là ne sont pas comp­ta­bi­li­sés. » Le syn­di­ca­liste dit recevoir tous les jours des annonces de décès sur les chantiers et voir régu­liè­re­ment des « vidéos de cercueil qui rentrent dans les pays d’origine des ouvriers ». La première mesure portée par le Collectif familles stop à la mort au travail et les par­le­men­taires européen·nes de La France Insoumise vise d’ailleurs juste : pour endiguer cette sur­ex­po­si­tion aux risques, elle est de « réviser et sys­té­ma­ti­ser les données récoltées au niveau européen concer­nant les accidents du travail et l’employicide ».

De quoi déres­pon­sa­bi­li­ser les employeurs ? Magda et ses filles le croient, elles qui ont fait appel du jugement prononcé par le tribunal cor­rec­tion­nel de Rennes en décembre 2025 à l’égard des deux sociétés impli­quées dans la mort de Tennessee, condam­nées à verser 800 euros chacune pour le préjudice moral subi par la famille. « C’est largement insuf­fi­sant », plaident celles qui ont fait de la dis­pa­ri­tion de Tennessee un moyen d’alerter sur cette sur­ex­po­si­tion aux risques d’accidents mortels, qui touche la France plus qu’aucun autre pays de l’Union euro­péenne1Valentin Ledroit, « Accidents et morts au travail : la France affiche un triste record européen », touteleurope.eu, 16 octobre 2025. (UE).

Des morts politiques

« Je me bats pour éviter que ça recom­mence. Si ça peut sauver ne serait-ce qu’une vie, ce sera déjà bien », avance Magda. La quin­qua­gé­naire a rejoint le Collectif familles stop à la mort au travail, a assisté aux procès intentés par d’autres membres de l’association et a participé à une marche blanche en hommage à un homme mort au travail à Concarneau.

L’ex-ouvrière dans le bâtiment fait aussi de la pré­ven­tion quand l’association a, de son côté, trans­for­mé la mort au travail en question politique en alertant élu·es et pouvoirs publics. Elle a récemment obtenu de par­le­men­taires européen·nes de La France insoumise (LFI) une réso­lu­tion sur le sujet, qui vise à inscrire dans l’agenda politique une lutte plus vigou­reuse sur la mortalité au travail dans l’UE. « Dès lors que les familles de victimes se sont saisies du sujet, nous avons pu avancer à petits pas dans l’éradication de ce fléau », décrit Marina Mesure, euro­dé­pu­tée LFI et ancienne syn­di­ca­liste CGT construc­tion, qui se bat contre la mort au travail depuis de longues années.

Trois femmes racisées tiennent la photo encadrée d'un jeune homme racisé.
À Vitré (Ille-et-Vilaine), le 12 mai 2026, Laura, Magda et Ophelye (de gauche à droite) tiennent une photo de Tennessee, leur fils et frère, mort à bord d’une nacelle élé­va­trice à Acigné, près de Rennes, en 2022.
Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

La feuille de route que l’élue porte avec d’autres par­le­men­taires européen·nes contient 14 mesures2« Initiatives euro­péennes contre l’employicide : 14 solutions », document consul­table sur le site de l’association : stopalamortautravail.fr pour combattre « le crime d’employicide », comme ils et elles sou­haitent qu’il soit nommé : renforcer les effectifs de l’inspection du travail, écarter les entre­prises condam­nées des marchés publics, « limiter, voire interdire la sous-traitance », ajoute Marine Mesure, ou encore mettre en place un fonds de soutien aux familles des victimes financé par les employeurs. « Nous voulons que l’action de l’Union euro­péenne sur la santé et la sécurité au travail soit prio­ri­taire », affirme l’eurodéputée, qui a choisi de soumettre chacune des réso­lu­tions sépa­ré­ment plutôt que de tenter de faire voter un texte complet, « qui aurait peu de chance de passer ». L’une de ces réso­lu­tions, votée en juin 2026, va déjà voir le jour : l’instauration d’une journée en souvenir des victimes des accidents du travail, le 8 août. Une avancée, même si, insiste le lanceur d’alerte Matthieu Lépine : « On ne peut pas se cantonner à des mesures symboliques. »

Rendre l’affaire publique

Pour Takounda et Arnaud Ngangro-Struillou, rendre public le drame doit être sys­té­ma­tique pour que les choses changent. Le couple vit encore dans sa maison près de Morlaix (Finistère), entouré des affaires de leur fils, récu­pé­rées dans son appar­te­ment. Clément a perdu la vie en 2023 après un accident survenu dans une ferme maraî­chère à La Roche-Maurice (Finistère). Une machine agricole « de bric et de broc », fabriquée par un garagiste du coin, a happé celui qui, à 28 ans, enchaî­nait les CDD depuis cinq ans et sortait tout juste d’un arrêt de travail pour une tendinite. « Il m’avait dit que c’était sa dernière saison… », se rappelle la mère de ce garçon « gentil, aimé de tous, grand lecteur ».

Au décès de son fils, Takounda Ngangro-Struillou s’est effondrée au point de ne plus s’alimenter. Elle est désormais déclarée en inva­li­di­té au travail. Son mari, Arnaud, et leur fille, Erena, ont maintenu le foyer à flot. Ce n’est que plus tard que la famille s’est tournée vers une avocate pour entamer des démarches judi­ciaires. « On veut que l’employeur et le fabricant de la machine soient condamnés très sévè­re­ment et que ça se sache ! », explique le père de famille de 53 ans, alors que son épouse, du même âge, regrette le peu d’écho de l’affaire : « Jusqu’ici, c’est comme si les médias et les poli­tiques cachaient ce qu’il s’était passé. » Un premier jugement en mai 2026 a reconnu l’employeur et le méca­ni­cien coupables de la mort de Clément Ngangro-Struillou, décrivant par la même occasion l’absence de formation à la sécurité des ouvrier·es agricoles de la ferme. Le fabricant de la machine a fait appel. Pas de quoi entamer la volonté de Takounda Ngangro-Struillou, qui a apporté une série de photos de son fils au tribunal : « Le procès est éprouvant psy­cho­lo­gi­que­ment, mais j’ai dit que j’irais jusqu’au bout. »

Deux gommes et une femmes blanches posent dans un champs breton. L'homme de droite tient dans les bras un gros classeur gris débordant de papiers.
René Louail, Édith Le Goffic et Serge Le Quéau (de gauche à droite) se battent depuis six ans pour faire recon­naître la faute inex­cu­sable de l’employeur pour la mort de Gwenaël Le Goffic, intoxiqué par des insec­ti­cides interdits sur son lieu de travail.
Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

Édith Le Goffic a elle aussi accepté de mettre en lumière dans les médias son combat de plus de six ans pour faire recon­naître la faute inex­cu­sable de l’employeur après le décès de son mari, Gwenaël Le Goffic. Un jour de mars 2014, son conjoint s’est donné la mort sur son lieu de travail, l’entreprise de nutrition animale Nutréa de Plouisy (Côtes‑d’Armor). À 41 ans, le chargé de produits médi­ca­men­teux pour porcelets, qui enchaî­nait d’éreintantes journées, avait été intoxiqué deux mois plus tôt par des insec­ti­cides interdits sur son lieu de travail, comme d’autres salariés. Gwenaël Le Goffic, à bout, a laissé un mot à sa compagne sur la même étiquette bleue que les pous­sières des sub­stances nocives qu’il avait inhalées à son poste. Comme une alerte sur les condi­tions de travail qu’il avait endurées et qui l’ont conduit à ce geste fatal. « Très vite, j’ai voulu aller voir le bâtiment où cela s’était produit », décrit avec émotion Édith Le Goffic. La scène l’a choquée : « Il n’y avait pas d’extracteur de pous­sières, pas de gants, pas de masque, aucune pro­tec­tion. Je me suis dit que ce n’était pas possible de tra­vailler dans de telles conditions. »

Dès lors, Édith Le Goffic s’est battue. Pour la mémoire de son mari, épuisé par son travail, et pour ses deux enfants, avec les autres salarié·es contaminé·es aux pes­ti­cides. Elle a refait toute l’enquête. A pris contact avec d’ancien·nes collègues malades. S’est rap­pro­chée du syndicat Sud Solidaires de Saint-Brieuc, qui menait la bataille judi­ciaire face à ce géant de l’agroalimentaire breton. Ensemble, et avec le Collectif de soutien aux victimes des pes­ti­cides de l’Ouest, qui venait de naître, elle est allée devant les tribunaux jusqu’à obtenir la recon­nais­sance de la faute inex­cu­sable de l’employeur quant au décès de son mari. Elle s’est même rendue à Bruxelles pour plaider leur cause. « Rien ne m’aurait arrêtée », avance-t-elle, quand, à ses côtés, le président du syndicat Sud Solidaires, Serge Le Quéau, la décrit comme une « sen­ti­nelle » sur la question de la santé et de la sécurité au travail. « Le combat d’Édith montre qu’on ne peut pas empoi­son­ner les gens impu­né­ment », lance son autre voisin de table, le paysan et syn­di­ca­liste René Louail, qui a fait partie de cette lutte menée en commun dès les débuts. De cette lutte aussi envi­ron­ne­men­tale que politique, Édith Le Goffic, qui n’ose se dire « fière »,
a conservé minu­tieu­se­ment chaque article. De quoi se souvenir du travail accompli. Et surtout de quoi ne pas oublier les raisons qui l’ont menée jusqu’ici : « Je n’ai pas envie que d’autres personnes vivent ce que j’ai vécu. »

* La famille a souhaité garder l’anonymat.

  • 1
    Valentin Ledroit, « Accidents et morts au travail : la France affiche un triste record européen », touteleurope.eu, 16 octobre 2025. ↩︎
  • 2
    « Initiatives euro­péennes contre l’employicide : 14 solutions », document consul­table sur le site de l’association : stopalamortautravail.fr ↩︎
Manon Boquen

Journaliste établie en Bretagne, elle s’intéresse aux questions liées à l’environnement, aux jeunesses et au féminisme. Elle a cofondé la revue Pays. Pour La Déferlante, elle s’est penchée sur le travail des ouvrières des conserveries bretonnes, à l’heure où fermait la dernière usine Saupiquet. Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire