Claudette Duhamel
Claudette Duhamel est avocate au barreau de Fort-de-France, en Martinique, et vice-présidente du Mouvement international pour les réparations (MIR). Dans ce cadre, elle a participé à plusieurs actions judiciaires contre l’État français pour demander réparation de l’esclavage.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante
Fania Noël
Fania Noël est sociologue et militante. Enseignante-chercheuse en théorie politique et sociale à l’université de la Ville de New York (Cuny), elle est également l’autrice de plusieurs essais afroféministes. Elle intervient régulièrement au sujet des enjeux politiques en Haïti, d’où elle est originaire.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante
Aïssata Seck
Aïssata Seck est directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), créée en 2019. Elle a aussi fondé l’Association pour la mémoire et l’histoire des tirailleurs sénégalais. Depuis 2021, elle est conseillère régionale d’Île-de-France au sein du groupe Socialiste, écologiste et radical.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante
Du XVe au XIXe siècle, entre 15 à 20 millions d’Africain·es ont été déporté·es, selon l’ONU. Elles et ils furent réduit·es en esclavage par les grandes puissances européennes. Sous le coup de violences et d’une déshumanisation totales, elles et ils étaient légalement considéré·es comme des biens meubles.
En 1804, les Haïtien·nes infligent une défaite aux troupes napoléoniennes, créant le premier État noir indépendant et antiesclavagiste issu d’une révolution. Mais, en 1825, l’État français impose le paiement d’une dette à Haïti pour « dédommager » les anciens colons esclavagistes, ce qui contraint le pays à des prêts octroyés par des banques françaises. En 2022, une enquête du New York Times a chiffré le montant payé par Haïti à la France à 560 millions de dollars actuels, plongeant le jeune État « dans un endettement chronique qui l’a affaibli durablement », selon le Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages (Ciresc).
Pourtant, aucune réparation en direction des victimes n’a jamais été mise en place par l’État français. À l’inverse, il a indemnisé les anciens propriétaires esclavagistes. Face aux nombreuses et profondes répercussions actuelles du système esclavagiste et colonial, des États, des peuples et des communautés descendant·es de personnes réduites en esclavage exigent des réparations matérielles, s’appuyant sur le droit international qui accorde le droit à la réparation aux victimes de violations flagrantes des droits humains. Ces demandes de réparations sont aussi vieilles que le système de l’esclavage. Au xviie siècle, par exemple, deux religieux envoyés dans les Caraïbes, Francisco José de Jaca (Espagnol) et Épiphane de Moirans (Français), furent révoltés par la découverte de l’esclavage sur place. Ils luttèrent non seulement pour son abolition auprès du pape, mais aussi pour que les personnes esclavisées obtiennent des dédommagements1Leur histoire est relatée dans l’édifiant podcast Réparations, écrit par les journalistes Iris Ouedraogo et Adélie Pojzman-Pontay en 2022..
Des États ont déjà versé des indemnités après des crimes contre l’humanité : en 1952, l’Allemagne de l’Ouest s’engage à verser à Israël – considéré, de fait, comme représentant des victimes juives du génocide commis par les nazis et leurs complices européens – 3 milliards de marks (un neuvième du budget fédéral de l’époque). Des descendant·es de familles esclavagistes ont aussi versé une partie de leur richesse à titre de réparations. Loin de constituer de véritables réparations, ces indemnisations individuelles soulèvent la question des chemins possibles pour s’engager dans cette voie.
En 2014, la « Communauté caribéenne » (Caricom) a défini une liste de demandes aux anciennes puissances esclavagistes européennes au titre des réparations. Depuis 2001, la France reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pourtant, si le président Emmanuel Macron a assuré, en mai 2026, qu’il ne fallait pas « refuser » la question des réparations, la prise en compte des revendications matérielles patine.
Le 25 mars 2026, l’ONU a adopté la résolution 80/250 qui reconnaît la traite transatlantique et l’esclavage comme les « plus graves crimes contre l’humanité ». Cette résolution encourage également les États membres à répondre aux demandes de réparations. La France, comme beaucoup de pays occidentaux, s’est abstenue. Comment analysez-vous ce vote ?
Aïssata Seck Du côté de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous avons évidemment regretté cette abstention, ainsi que celle des autres États européens. D’autant plus que la France a été le premier pays au monde à avoir voté la reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité en 2001.
On peut comprendre l’excuse donnée, à savoir l’opposition à la hiérarchisation de ces crimes. Mais j’aurais préféré que la France se prononce pour la résolution, qu’elle incite ses voisins à la voter aussi, et indique son objection dans son explication de vote. Au-delà de cette résolution, ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est comment on mène des actions concrètes sur ces questions-là et comment on incite nos voisins à faire de même.
Fania Noël De mon côté, je constate que la multiplication de résolutions ne se traduit pas en avancées matérielles, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’amélioration des conditions d’existence des personnes qui vivent dans les pays affectés par l’esclavage. Cette question devrait être traitée de la même façon que les syndicats traitent l’opposition avec la bourgeoisie : sous le prisme de l’amélioration des conditions de vie des travailleureuses. Et, dans ce cas précis, de celles des habitant·es des pays d’Afrique ou de la Caraïbe. Les résolutions de l’ONU ne permettent pas de répondre aux attentes de réparations de ces pays. Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable.
Certains enjeux ont droit à des résolutions juridiques – « l’esclavage est un crime » – quand d’autres ont droit à des réparations matérielles. La France et les békés2Les békés sont les Blanc·hes, descendant·es de colons et d’esclavagistes aux Antilles françaises. Représentant moins de 1 % des populations guadeloupéenne et martiniquaise, ces familles concentrent le pouvoir économique. ont obtenu des indemnités financières, après la seconde abolition de l’esclavage [1848]. Des pays européens ont également reçu une indemnisation après la Seconde Guerre mondiale. Et cette logique continue jusqu’à aujourd’hui : dans le cadre des négociations de cessez-le-feu avec les États-Unis, l’Iran exige des dédommagements.
« Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable. »
Fania Noël
En 2025, une nouvelle commission sur la dette d’Haïti a été créée par Emmanuel Macron, alors que Jacques Chirac en avait déjà ouvert une [en 2003]. C’est ce que les spécialistes appellent le « réflexe des commissions ». Je ne vois pas leur utilité puisque le Comité national haïtien sur les restitutions et réparations a établi une liste très concrète de ses demandes, et il ne s’agit pas uniquement d’argent3Il demande,
entre autres, la reconnaissance du caractère illégal de la « rançon imposée » par la France à Haïti, et l’ouverture d’un dialogue pour sa restitution intégrale..
Il y a eu assez de rapports et de résolutions, l’heure est plutôt à réaliser des transferts économiques. Surtout au moment où l’ethno-nationalisme se développe partout dans le monde, et après avoir été témoin des manquements des institutions internationales, notamment sur la Palestine.
Claudette Duhamel Le refus de la France de reconnaître, par son vote à l’ONU, l’esclavage et la traite comme les plus grands crimes contre l’humanité vient à l’appui de ce que nous constatons au sein du Mouvement international pour les réparations (MIR). Alors que la loi Taubira les reconnaît comme des crimes contre l’humanité, donc censés être imprescriptibles, la France s’est toujours farouchement opposée aux réparations. À la place, on nous parle uniquement
de la mémoire – elle aussi, confisquée par l’État français. Je ne suis donc pas étonnée.
J’ai été avocate du MIR, qui a introduit des actions en justice à partir de 20054En 2005 et en 2014, le MIR a lancé des procédures à l’encontre de l’État français, demandant la reconnaissance des préjudices causés par l’esclavage et la traite, ainsi que des réparations. Ces procédures sont allées jusqu’à la Cour de cassation, qui les a rejetées au motif de la prescription. pour obtenir réparation des crimes de traite et d’esclavage. Au cours de ces procédures, qui sont allées jusqu’en cassation, l’État a pris position à travers les juges, qui ont considéré que la loi Taubira ne pouvait servir de base pour obtenir ces réparations. Il estime que c’est une loi mémorielle, donc une coquille vide. C’est très hypocrite : l’État a voté une loi pour dire, ensuite, qu’elle n’est pas applicable. La justice française a refusé de considérer l’esclavage et la traite comme imprescriptibles. C’est assez extraordinaire. Au MIR, nous menons donc le combat pour faire reconnaître l’imprescriptibilité sur le plan judiciaire.
Qu’entend-on par « réparations » ? Y a‑t-il débat sur la définition ?
Claudette Duhamel La réparation est une technique juridique bien ancrée dans le droit français. L’article 1240 du Code civil dit qu’à partir du moment où vous avez causé un préjudice à autrui, vous devez le réparer. Pour établir ces réparations dans le cas de l’esclavage, nous nous basons sur la loi Taubira, qui reconnaît qu’il y a eu un crime. Le préjudice, ce sont les quatre siècles d’esclavage, la déshumanisation, tous les retards de développement, etc. Quand un pays a été privé de sa population pendant plusieurs siècles, il y a un préjudice énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. Et même après l’esclavage, nous n’avons pas été « libéré·es » mais « affranchi·es ». Cela signifie que nous avons été acheté·es par l’État, qui a indemnisé les esclavagistes pour la perte de leurs biens. La France nous a embarqué·es dans sa République, nous rendant dépendant·es d’un État qui faisait ce qu’il voulait de nous : nous n’avons jamais bénéficié d’un statut de pleine liberté.
C’est pourquoi nous disons que ce système pèse encore sur tout notre développement. Par exemple, le chlordécone est directement lié au système esclavagiste5Le chlordécone est un pesticide cancérigène utilisé au moins jusqu’en 1993 aux Antilles françaises, alors que son usage avait été interdit plus tôt en France hexagonale. Les sols guadeloupéen et martiniquais sont toujours contaminés.. Le préjudice économique, psychologique et moral reste prégnant pour tous les peuples qui ont subi l’esclavage.
Aïssata Seck Je rejoins complètement Claudette. L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. En tant qu’enfant issue de la diaspora sénégalaise, en tant que Noire, je suis quotidiennement confrontée à la négrophobie. Comment fait-on pour mettre en place de réelles politiques publiques pour lutter sur ces fronts-là ? Quels sont les moyens concrets ? Par exemple, le gouvernement met en place un plan national de lutte contre le racisme et les discriminations liées à l’origine.
Avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous travaillons depuis cinq ans pour que le racisme anti-Noir·es y soit pleinement mentionné6Publié le 6 juillet 2026, ce plan n’inclut finalement pas d’analyse ou de mesures spécifiques
sur la négrophobie.. Parce qu’on ne lutte pas de la même manière contre le racisme anti-Noir·es que contre le racisme anti-Roms ou l’antisémitisme.
Les réparations doivent également inclure une politique mémorielle beaucoup plus active. Nous estimons que tous les enfants, quelles que soient leurs origines, doivent connaître cette partie de l’histoire de France, aussi tragique soit-elle. Il s’agit aussi de donner des moyens supplémentaires à la recherche. Dans l’Hexagone ou en outre-mer, nous avons de jeunes chercheureuses qui souhaitent travailler sur ces questions et n’ont pas la possibilité de bénéficier de bourses.
Les lieux dans l’espace public doivent être nommés ou renommés s’il le faut, par exemple avec la pose de plaques commémorant l’histoire de l’esclavage ou en débaptisant des rues aux noms d’esclavagistes. Mais dire que l’on souhaite mettre en place des politiques publiques en lien avec la question des réparations ne peut faire oublier la part économique. Ce sujet doit être mis sur la table des négociations. C’est un point extrêmement important.
Fania Noël Dans le discours public, différentes choses se mêlent à propos des réparations. D’un côté, des États ont des demandes, et, de l’autre, les sociétés civiles, formées par les personnes minorisées à l’intérieur des pays occidentaux, en formulent également. Politiquement, il me semble dangereux de mélanger les désirs des personnes comme moi, Noires de France, avec les demandes d’États-nations comme Haïti. Nos objectifs ne sont pas toujours les mêmes, ils ne portent pas forcément sur le même type de réparations : elles ne peuvent pas être gérées à la même échelle.
Les Noir·es français·es sont peut-être plus attaché·es à des éléments mémoriels, à des questions de représentation ou de manuels scolaires, par exemple. Beaucoup d’organisations antiracistes encouragent au déboulonnement des statues [d’esclavagistes et de colonialistes installées dans l’espace public], font en sorte qu’il y ait des départements d’études noires dans les universités françaises ou se battent afin d’obtenir des bourses pour les doctorant·es qui travaillent sur ces sujets. Ce sont des luttes qui doivent être prises en charge par les personnes noires en France. Mais on peut comprendre que ce qu’il y a dans les manuels des écoles de France ne soit pas le problème des Haïtien·nes et qu’elles et ils demandent déjà à ce qu’on leur rende l’argent pour construire leurs propres écoles. La négrophobie française est bien une conséquence de l’esclavage. Mais la lutte contre le racisme ne peut pas être un substitut à celle des réparations. Cette problématique va au-delà de la condition noire en France. Et les Noir·es qui sont citoyen·nes français·es doivent aussi se mobiliser pour que l’État accepte de payer des réparations aux pays ou aux territoires victimes de l’esclavage, d’où sont originaires leurs parents ou leurs grands-parents.
« Il y a un préjudice de l’esclavage énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. »
Claudette Duhamel
La confusion entre ces différentes demandes permet aux gouvernements de noyer le poisson. Ils font exprès de ne pas comprendre que ce que demandent le Sénégal ou le Cameroun n’est pas similaire à ce que demandent leurs propres citoyen·nes. La question des réparations devient ainsi une question qui se pose surtout lors des périodes électorales, sous l’angle des Noir·es de France qui voudraient un chèque.
Quels types de réparations sont prioritaires et qui doit les mettre en place, selon vous ?
Fania Noël Pour moi, tout le monde doit payer les réparations. Je pense que l’État doit payer, et si, pour payer, il doit aller chercher l’argent chez Renault ou d’autres entreprises, c’est son problème.
Aïssata Seck À mon sens, ce n’est pas à nous de définir les priorités. Nous devons écouter les pays directement concernés par ces questions, ainsi que les descendant·es de personnes mises en esclavage qui militent depuis des décennies. C’est aux structures comme la Caricom et aux États africains d’évaluer et de définir quelles sont les priorités et les formes que doivent prendre les réparations.
Claudette Duhamel Les réparations sont possiblement multiples. La France a eu des esclaves aux États-Unis, en Haïti, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Les peuples de ces territoires subissent encore les conséquences de l’esclavagisme. L’esclavage a abouti au néocolonialisme en Afrique, au fait qu’on ne puisse pas diriger notre propre territoire dans les Antilles, au racisme quotidien contre les Noir·es en France. C’est quelque chose qui a déterminé le rapport au monde de toustes les Noir·es à travers la planète.
Dans notre action en justice, nous demandons une provision de 200 milliards d’euros, ainsi que trois collèges d’expert·es qui pourront intervenir pour détailler le préjudice. Cette évaluation doit se faire sur le plan économique, mais aussi en réfléchissant à ce qui continue de freiner les Antilles. Il faut aussi que les États en Afrique demandent réparation, pour s’être trouvés bloqués dans leur développement. C’est différent de ce que les Antillais·es demandent, parce que nous, nous sommes toujours colonisé·es. La première réparation, c’est que l’on reconnaisse notre souveraineté, notre droit à diriger nos pays. La décolonisation est consubstantielle aux réparations. Cela fait des années qu’on l’exige : c’est le b.a.-ba. Ensuite viendront toutes les autres formes de réparations.
Vous parlez de l’État français, mais au MIR, demandez-vous aussi des réparations aux descendant·es d’esclavagistes ?
Claudette Duhamel L’État est permanent : c’est-à-dire que l’État français sous Louis XIV – qui a promulgué le Code noir rédigé par Colbert –, c’est le même État qu’aujourd’hui. Donc c’est à lui qu’on s’adresse. En ce qui concerne les descendant·es d’esclavagistes, nous considérons qu’ils font du recel de crimes contre l’humanité. Parce qu’elles et ils vivent du produit de la traite et de l’esclavage. En Martinique, le MIR demande la restitution des terres comme première réparation. Ces terres ont fait la richesse des esclavagistes alors que ce ne sont pas les leurs et que ce sont nos ancêtres qui les ont travaillées. Deuxièmement, ces descendant·es ont profité d’une richesse bâtie sur l’exploitation. Nous demandons qu’elles et ils restituent ces richesses. On ne les considère pas comme responsables – car la responsabilité est individuelle – mais comme des profiteurs de ce crime contre l’humanité.
Comment les personnes et les organisations qui se mobilisent sur la question des réparations peuvent-elles réussir à la maintenir à l’agenda ?
Aïssata Seck L’enjeu des réparations doit être à l’agenda national. À la Fondation, nous avons prévu d’interroger chaque candidat·e à la présidentielle sur le sujet. Jusqu’à récemment, ne serait-ce qu’employer le terme dans un discours présidentiel n’existait pas. Et on veut le voir figurer dans l’agenda politique des prochaines élections. On fera le lobbying nécessaire malgré nos moyens restreints.
Il y a aussi une question de rapports de force, politique et militant, pour faire bouger les lignes. Il faut pouvoir s’appuyer sur des élu·es qui sont profondément convaincu·es par ces questions pour porter ces sujets. Elles et ils sont rares aujourd’hui.
Fania Noël Il y a quelque chose d’intéressant en France, c’est que même la gauche est extrêmement réticente sur les réparations. Tout le monde s’accorde à dire que l’esclavage, c’était vraiment triste, mais ce n’est pas à l’agenda politique. La gauche affirme qu’il faut être fier·es de notre diversité et du métissage, mais aucun parti politique ne réfléchit à un chemin vers la décolonisation.
Claudette Duhamel Avec le MIR, chaque année, nous organisons le « convoi pour les réparations ». Nous marchons à travers la Martinique pendant sept jours et nous faisons des conférences sur les différentes formes de réparations. Nous voulons que le peuple martiniquais – de même que toustes les Caribéen·nes – s’approprie cette volonté d’être réparé et que nous parlions d’une seule voix.
Or, en Martinique, il y a encore des gens qui disent : « Mais arrêtez avec les histoires d’esclavage et de réparations, pourquoi vous demandez ça ? C’est fini, nous sommes tous ensemble maintenant. » C’est aussi ce qu’affirment certains partis et l’État français. C’est pour ça que le MIR s’efforce de mener une éducation sur le sujet. Davantage de personnes nous écoutent maintenant. Je fais confiance à la jeunesse de mon pays pour y arriver.
Fania Noël Oui, beaucoup d’organisations participent à ce travail : le MIR, des associations qui luttent contre la négrophobie, des chercheurs et chercheuses qui produisent de nouvelles connaissances… Tous ces groupes permettent d’éviter que les commémorations de mai7 ne soient privatisées par l’Élysée et dépolitisées. Il faut que chacun·e prenne sa part du travail. Et l’un des objectifs de ce travail, comme l’a dit Claudette, c’est la radicalisation de la conscience politique des personnes noires. Pour moi, c’est l’une des priorités, au lieu d’essayer de convaincre l’État et les personnes blanches. Dans l’histoire, les luttes se sont construites via des groupes souvent minoritaires, composés de personnes extrêmement déterminées.
En 2026, en France, émerge ce qui ressemble de plus en plus à une communauté noire. Ça devient plus facile d’organiser les gens autour d’éléments positifs comme notre culture, mais aussi autour de ce qui nous réunit – c’est-à-dire être victimes de tous ces préjudices qui résultent de l’histoire des esclavages – et de demander réparation.
« L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. »
Aïssata Seck
Est-ce que vous croyez à la voie de la justice pour atteindre les réparations, à l’image des procédures engagées par le MIR ?
Fania Noël Il faut frapper le marteau partout. Le but ultime de la mobilisation politique, c’est certes de gagner. Mais il faut poursuivre les combats, même lorsqu’ils ne sont pas possibles à remporter du vivant d’une personne. Il faut pouvoir l’envisager à l’échelle de longues années, parce que l’État a tout son temps.
Une des victoires de la mobilisation politique, surtout sur des sujets comme celui des réparations, à l’image de la lutte des Palestinien·nes, c’est le fait que la question existe encore. Que chaque génération produise une lignée de personnes prêtes à s’organiser autour de ce combat pour permettre que, longtemps après nous, chacun·e puisse continuer à prendre sa part. La plus grande défaite serait que plus personne ne se mobilise.
Claudette Duhamel Je suis tout à fait d’accord. La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a été obtenue en 2001 : c’était hier. Après un combat de deux siècles. Le combat pour la réparation devrait prendre moins de temps, et nous allons le gagner. Je ne vais peut-être pas le voir, j’ai des cheveux blancs (rire), mais j’aurais mis ma pierre. Nous aurons planté les graines nécessaires pour que notre peuple soit, un jour, réparé. Et, finalement, que l’entièreté de la planète le soit parce que ça ne concerne pas seulement les peuples noirs.
Entretien mené par Maya Elboudrari et Sarah Benichou le 6 juillet 2026 en visioconférence.



