Il y a quatre ans, en août 2020, je publiais dans la revue Ballast un article intitulé « Marlène Schiappa, le fémonationalisme et nous », qui analysait les prises de position politiques de l’une des ministres les plus en vue de la macronie. Ancienne secrétaire d’État à l’égalité, se proclamant volontiers féministe, Marlène Schiappa venait d’être nommée ministre déléguée à la citoyenneté.
Son plan de « lutte contre le communautarisme et le séparatisme », tel que l’encourageait le président Macron quelques mois plus tôt, avait alors donné lieu au déploiement d’un discours répressif et stigmatisant. Le 11 juillet 2020, dans un entretien au Journal du Dimanche, se félicitant d’avoir obtenu l’expulsion des étrangers coupables de violences sexuelles et sexistes et annonçant vouloir mener « des opérations de reconquête républicaine », Marlène Schiappa affirmait : « Si la maison de votre voisin s’effondre, vous l’accueillez. Mais s’il se met à tabasser votre sœur, vous le virez ! » En réaction, peu de temps après, paraissait dans le JDD une tribune intitulée « Le discours fémonationaliste indigne de Marlène Schiappa ». Elle était signée par plus de trente féministes dénonçant ses propositions typiques « d’une politique xénophobe visant les étrangers et leur distribuant des expulsions du territoire en notre nom ».
Quelques mois plus tard, Marlène Schiappa a souhaité associer les actes aux discours. Ainsi est apparu en avril 2021 le plan dit « QSR » – « quartiers sans relous » – qui visait à identifier les zones fréquentées et populaires, nommées « zones rouges du harcèlement de rue » propices au harcèlement quotidien des femmes. La sociologue Marylène Lieber estime que « les campagnes de prévention, telles les zones “sans relous”, où des espaces spécifiques sont déclarés interdits aux hommes “relous” […] font implicitement référence aux expressions orales utilisées par des catégories spécifiques de populations ». Puis elle ajoute que ces campagnes « suggèrent que le harcèlement est avant tout le fait d’hommes de catégories populaires ou racisés, quand bien même les agressions à caractère sexiste sont bel et bien présentes dans toutes sortes d’espaces publics, comme les universités, par exemple, et qu’elles sont également perpétrées par des hommes de catégories favorisées qui n’utiliseraient sans doute pas un tel vocabulaire, mais n’en seraient pas moins des harceleurs (1) ».
Dans un contexte marqué par le souvenir de l’assassinat de Samuel Paty, la loi dite « loi séparatisme » est promulguée en juillet 2021. Elle prétend viser « l’islam politique » et cherche à « conforter les principes de la République » par le contrôle accru sur les associations et les lieux de culte, des restrictions concernant l’enseignement à domicile, l’interdiction des pratiques polygames, notamment. Cela laisse entrevoir la formation en constante reconfiguration d’une politique d’État décrite comme « féministe », liant la violence de la condition contemporaine des femmes à l’existence d’une catégorie particulière d’hommes : les hommes racisés. Plus précisément, écrivais-je dans Ballast, « en amalgamant les figures incommensurablement altérisées de l’étranger, du réfugié, du migrant, du musulman, de l’Arabe, du Noir ou encore du jeune de banlieue, ce segment devient le seul qui vaudrait la peine d’être combattu ». Dans le contexte actuel de banalisation des idées d’extrême droite, il semble important de repréciser le sens à la fois théorique et politique d’une action publique d’État en faveur des femmes, qui cible certains hommes et en épargne d’autres.
Culturaliser les violences, c’est considérer qu’elles sont présentes au sein de certaines cultures et absentes d’autres.
La fabrication d’un corps national
Cette action publique procède du nationalisme et de la manière dont la nation s’incarne en un corps. Selon l’historien George L. Mosse, « l’idéal masculin [qui] imprègne toute la société occidentale […] a été partout utilisé comme un symbole de régénération personnelle ou nationale et, plus généralement, a donné à la société moderne la base de sa propre définition (2) ». En ce sens, afin d’exister, d’assurer la pérennité de son existence et de bâtir sa domination, la nation – en tant que forme politique qui associe un peuple à un territoire – a dû se donner une couleur et, dans le même mouvement, un genre et une sexualité. La fabrique sexuelle d’un corps national, et plus encore la détermination de ses usages, a ceci de fondamental qu’elle a permis de « définir un critère d’appartenance nationale basé sur la respectabilité ». De là, « la sexualité pouvait être l’objet de formes de contrôle multiples en tant que mécanisme fondamental de la reproduction physique de la nation, et les désirs qui l’alimentaient pouvaient être transformés en un ardent amour pour la nation (3) ». Si les nationalismes sexuels connaissent des formes variables selon le contexte politique au sein desquels ils se déploient, ils conservent ce trait commun de coder, d’une manière surdéterminante, les catégories de la sexualité.
Ainsi, vers la fin du xviiie siècle, la formation de la société bourgeoise européenne a favorisé l’émergence d’une « virilité moderne », selon l’expression de Mosse, caractérisée par la maîtrise de soi, des émotions, par l’hygiène du corps ainsi que par le développement de capacités physiques et sportives. L’homme, le vrai, viril donc, se reconnaissait à son courage, sa force, sa probité et son sens de l’honneur. Le nationalisme européen du xxe siècle a ensuite accentué ce modèle masculin. Dans les années 1930 et 1940, le régime nazi en appelle à l’homme nouveau et veille à encadrer la jeunesse masculine en la soumettant au culte du sacrifice, de la performance et de la rigueur. Quelques décennies plus tard, comme l’a mis en lumière la sociologue Magali Boumaza dans son étude des discours et des pratiques d’engagement des jeunes au sein du Front national, « la culture frontiste repose […] sur la mise en scène de la masculinité incarnée par cette jeunesse “ardente” qui doit s’affirmer et [qui] réactive aussi les rôles traditionnels de la femme et de l’homme dans une vision archaïque (4) ».
En 2021, suite à l’échec du Rassemblement national (RN) aux élections régionales, Jean-Marie Le Pen affirmait : « Aujourd’hui, ou Marine Le Pen revient aux fondamentaux, qui ne consistent pas seulement à les énoncer mais à les faire vivre, sur l’immigration, l’insécurité, avec une reprise de la virilité, de la netteté des positions, ou bien ce sera sa disparition. » Se noue là, dans l’imaginaire frontiste, une certaine manière d’incarner la masculinité – de façon virile, affirmée, fière et brutale – et de défendre des valeurs nationalistes.
L’historienne états-unienne Jasbir K. Puar s’est intéressée au tournant politique pris par les États-Unis, au lendemain du 11 septembre 2001. Ce tournant s’est caractérisé par le soutien d’une partie des groupes LGBT+ à la guerre contre « l’axe du Mal », analyse-t-elle dans Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times (5) (Duke University Press, 2007). Cette collusion politique entre le mouvement gay et une classe politique néoréactionnaire a contribué, selon l’universitaire, à inclure le corps queer, jadis stigmatisé et honni, à la communauté nationale. L’homonationalisme (lire notre glossaire) désigne alors cette déstigmatisation progressive des identités homosexuelles au profit d’une participation des groupes LGBT+ à l’idéologie de la défense nationale. En contrepoint, l’homophobie cesse d’être perçue comme interne à la communauté nationale états-unienne, civilisée, tolérante, pacifique, et devient le trait essentiel caractérisant les sociétés autres, jugées arriérées, barbares, violentes.
Histoire d’un concept
Le concept de fémonationalisme a été forgé par la chercheuse états-unienne Sara R. Farris au milieu des années 2010. Il désigne l’instrumentalisation d’un discours féministe à des fins électorales racistes, islamophobes et xénophobes. Dans son livre Au nom des femmes. « Fémonationalisme », les instrumentalisations racistes du féminisme, paru en 2017 et édité en France par les éditions Syllepses en 2021 (traduction de July Robert), la sociologue montre que ces discours qui stigmatisent notamment les hommes musulmans sont portés par des nationalistes, des néolibéraux, des islamophobes, et des « fémocrates », définies comme les tenantes d’un féminisme institutionnel. Raccourci des mots « nationalisme féministe et fémocratique », le fémonationalisme s’est notamment incarné en France dans la politique contre le port du voile qui mettrait en péril l’identité nationale et dans la lutte contre les violences faites aux femmes, présentées comme étant essentiellement le fait d’hommes étrangers.
Une alliance contre nature
La sociologue et féministe marxiste anglaise Sara R. Farris a, pour sa part, cherché à décrire « les tentatives des partis européens de droite (entre autres) d’intégrer les idéaux féministes dans des campagnes anti-immigrés et anti-islam ». Dans Au nom des femmes. « Fémonationalisme », les instrumentalisations racistes du féminisme (lire l’encadré ci-dessus), la chercheuse analyse ce qu’elle nomme « l’alliance contre nature » ainsi que la « convergence » de projets politiques distincts – l’un relatif à la cause des femmes et l’autre à la cause nationaliste – attachés à représenter les hommes racisés comme danger pour les femmes occidentales. Ainsi, le concept de « fémonationalisme » présente l’intérêt de mettre au jour le processus de culturalisation des violences, c’est-à-dire le fait de considérer qu’elles sont présentes au sein de certaines cultures et absentes d’autres.
S’intéressant aux raisons qui ont, en 1926, poussé une jeune femme à se suicider, la théoricienne indienne Gayatri C. Spivak a entrepris l’écriture de l’ouvrage Les subalternes peuvent-elles parler ? (éditions Amsterdam, 2020 ; édition originale 1985). Elle faisait alors remarquer qu’en contexte colonial, « les hommes blancs, cherchant à sauver les femmes de couleur des hommes de couleur, imposent à ces femmes une contrainte idéologique ».
Bien qu’ancien, le discours relatif au « sauvetage » de « la femme musulmane » n’en connaît pas moins des expressions contemporaines. À ce propos, Sara R. Farris se dit « très intéressée par […] la compréhension des soi-disant “récits de sauvetage” [rescue narratives] que la droite et les néolibéraux, mais aussi quelques féministes, utilisaient lorsqu’ils parlaient des communautés musulmanes et migrantes et affirmaient que ces femmes devaient être émancipées de leurs cultures arriérées (6) ». Le sens de ces récits est donc interrogé : « De nos jours, particulièrement dans le sud de l’Europe, les migrants sont fréquemment perçus comme une réserve de main‑d’œuvre bon marché dont la présence menace les emplois et les salaires des travailleurs nationaux. Pourtant, les travailleuses migrantes et les musulmanes en particulier ne sont ni présentées ni perçues de la même manière. Pourquoi ? », écrit encore Sara R. Farris. Les femmes migrantes sont très sollicitées par le secteur du travail domestique. Il apparaît donc que le discours fémonationaliste, d’obédience néolibérale, tire sa force de cette nécessité nationale de s’approprier la force de travail des femmes migrantes, sous couvert de vouloir les « sauver », analyse la sociologue.
En mai 2021, devant le Sénat, le collectif décolonial Nta Rajel ? (T’es un homme ?, en arabe dialectal) qui rassemble des féministes de la diaspora nordafricaine, dénonce la nature sexiste et islamophobe de certains amendements du « projet de loi contre le séparatisme » alors en discussion. NOÉMIE COISSAC / HANS LUCAS
L’émergence d’un féminisme raciste
Il y a un peu plus de vingt ans, à la suite de la Marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité, partie de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) le 1er février 2003 et arrivée à Paris le 8 mars, naissait l’association Ni putes ni soumises. Fadela Amara, sa fondatrice expliquera alors : « Il est de notre devoir de faire vivre les valeurs républicaines dont la laïcité est un pilier essentiel. Ces valeurs sont garantes de liberté et de progrès social. […] Cette exigence est notamment essentielle dans nos quartiers, devenus depuis plus de dix ans de véritables poches de relégation où règnent la misère sociale, affective, éducative et les discriminations (7). »
En 2004, un an plus tard, dans le cadre d’une campagne médiatique dénonçant la trop forte visibilité de l’islam, une loi a été votée qui interdisait aux élèves le port, dans l’espace scolaire, de signes qui contribueraient à les identifier comme musulmans, et plus particulièrement comme musulmanes. Ainsi s’est ouverte l’une des séquences contemporaines les plus violentes de l’expression du fémonationalisme en France. Comme l’a noté la sociologue Christine Delphy, les féministes favorables à l’interdiction du voile en milieu scolaire ont décrété l’exceptionnalité de la violence sexiste exercée par les hommes non blancs, la rejetant au-delà du cadre de la violence sexiste ordinaire des hommes blancs.
Quelques jours avant la rentrée scolaire 2023, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, annonçait au journal télévisé de TF1 l’interdiction du port de l’abaya pour les jeunes filles et du qamis (8) pour les jeunes garçons, au nom du respect des principes de laïcité dans les établissements scolaires. Cela fut justifié par la considération suivante : « Le port de telles tenues […] manifeste ostensiblement en milieu scolaire une appartenance religieuse. » Le jugement est alors sans appel : « Cela ne peut […] être toléré. » Bien que largement contestée, cette mesure a été confirmée par le Conseil d’État, puis mise en application par le biais d’une circulaire.
Avec la loi 2004 contre le port du voile à l’école, s’est ouverte l’une des plus violentes séquences contemporaines de l’expression du fémonationalisme en France.
Quelques mois plus tard, le 18 avril 2024, Gabriel Attal, devenu Premier ministre, intervenait sur BFMTV juste après son discours à Viry-Châtillon, où venait d’avoir eu lieu le meurtre d’un jeune nommé Shemseddine à la sortie de son collège. Il revenait sur l’interdiction du port de l’abaya, affirmant que « des groupes organisés appelaient les jeunes filles à porter une abaya à défaut de porter un voile pour manifester ostensiblement leur religion et couvrir les corps dans l’école de la République ». Puis, abordant le meurtre de ce jeune homme ainsi que l’agression quelques jours plus tôt à Montpellier d’une jeune fille du nom de Samara, il dénonçait, dans le même mouvement, « l’entrisme islamiste » et le fait que les « préceptes de la charia » soient prônés au sein des établissements scolaires.
L’évocation de la charia frappe alors les esprits. La presse d’extrême droite s’empare immédiatement du sujet. Le JDD – dirigé par Geoffroy Lejeune, partisan d’Éric Zemmour, et ancien directeur de rédaction du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles – publie une chronique dès le lendemain : « Entrisme islamiste, charia : quand Gabriel Attal fait du Éric Zemmour ». « C’est inédit », peut-on lire, car « jamais auparavant un locataire de Matignon n’avait dressé un tel constat implacable. » Le magazine Causeur se fait également l’écho de cette affaire : « Le Premier ministre a brisé un tabou sémantique en dénonçant la charia comme l’origine de nombreuses violences en France, notamment à l’école. À la presse désormais de s’emparer de ce mot, qui a le mérite de la justesse et de la précision. »
Il s’agit là d’un glissement discursif supplémentaire vers le processus d’altérisation des jeunes filles musulmanes opéré par la droite et applaudi par l’extrême droite. Dans la confusion d’une séquence relative à un vêtement et d’une autre portant sur une agression physique et un meurtre, ces femmes deviennent à la fois les envoyées de Dieu et les envoyées des talibans et autres islamistes. Remarquons que lors de ces épisodes aucun discours n’a été prononcé au nom des femmes. Il n’y eut nulle justification féministe ni opération de « sauvetage » des jeunes filles « en danger ». La figure féminine musulmane « pitoyable » semble ne plus être la victime de son père, de son frère ou de son mari, mais leur complice.
Si, les femmes adultes migrantes et précaires continuent d’être perçues comme des sujets féminins dignes de « pitié », pour les jeunes filles musulmanes françaises instruites, la structure de domination sexiste et raciste se reconfigure pour en faire des ennemies intérieures qui ne méritent plus le nom de « femme ». Les femmes musulmanes deviennent des « musulmans comme les autres », et sont perçues comme menaçant l’ordre national français. •
(1) Marylène Lieber, « La lutte contre le harcèlement de rue et les (nouveaux) indésirables des espaces publics », revue Déviance et société, vol. 45, 2021.
(2). George L. Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, éditions Abbeville, 1997.
(3). Stefan Dudink, « Les nationalismes sexuels et l’histoire raciale de l’homosexualité », Raisons politiques, no 49, 2013.
(4) Magali Boumaza, « Entrer au Front national et devenir un homme : pour une lecture genrée du militantisme des jeunes frontistes », Annales de la faculté de droit de Strasbourg, no 7, 2004.
(5) Publié en français sous le titre Homonationalisme. Politiques queer après le 11 septembre aux éditions Amsterdam en 2012, dans une traduction de Judy Minx et Maxime Cervulle.
(6) Sara R. Farris, Au nom des femmes (voir l’encadré).
(7) Fadela Amara, « Ni putes ni soumises. Pour une nouvelle mixité fondée sur le respect », revue Empan, no 57, 2005.
(8) L’abaya et le qamis sont des vêtements traditionnels couvrant le corps des épaules jusqu’aux pieds. Dans l’évocation de cette interdiction, on ne retiendra ensuite communément que celle de l’abaya.