Colonialisme chimique

Le colo­nia­lisme chimique désigne l’utilisation de pes­ti­cides dans des pays colonisés ou ancien­ne­ment colonisés, alors même que ces produits sont interdits dans les pays qui les fabriquent. Cette pratique s’inscrit dans un modèle d’agriculture intensive dans les pays dits du Sud global, destinée prin­ci­pa­le­ment à l’exportation vers les pays dits du Nord.

Larissa Mies Bombardi, géographe bré­si­lienne, dénonce dans son livre Pesticides. Un colo­nia­lisme chimique (Anacaona Éditions, 2024) le cynisme de l’Union euro­péenne qui a interdit l’utilisation d’une qua­ran­taine de pes­ti­cides sur son ter­ri­toire en raison de leur dan­ge­ro­si­té tout en conti­nuant de les produire pour l’exportation. Les problèmes sani­taires et envi­ron­ne­men­taux causés par ce modèle agricole sont multiples pour les popu­la­tions locales : aug­men­ta­tion des maladies – en par­ti­cu­lier les cancers –, défo­res­ta­tion, pollution, empoi­son­ne­ment des sols, etc.

Le colo­nia­lisme chimique peut aussi désigner l’utilisation de produits toxiques dans des contextes de conflit entre puis­sances du Nord et pays du Sud global. Entre 1956 et 1962, la France a ainsi testé et utilisé en Algérie des armes chimiques et gaz toxiques interdits pour éliminer des soldats de l’Armée de libé­ra­tion nationale (ALN) abrités dans des grottes des zones montagneuses.

L’épandage d’agent orange, un défoliant hautement toxique, par les États-Unis sur les forêts et cultures viet­na­miennes de 1961 à 1971 pendant la guerre du Vietnam en est un autre triste exemple. Le collectif Vietnam Dioxine se bat pré­ci­sé­ment pour faire recon­naître les crimes liés à l’agent orange dont les consé­quences envi­ron­ne­men­tales et sani­taires conti­nuent à impacter la population. 

En France, le colo­nia­lisme chimique s’illustre également dans le chlor­dé­cone, un pesticide can­cé­ri­gène utilisé dans la culture de la banane en Guadeloupe et en Martinique depuis les années 1960. Josette Bomaré, ancienne ouvrière agricole et militante mar­ti­ni­quaise, explique (La Déferlante no 21, février 2026) que, dès les années 1970, les ouvrier·es agricoles consta­taient les effets néfastes de ce pesticide sur leur santé. Interdite en France hexa­go­nale en 1990, son uti­li­sa­tion a été prolongée jusqu’en 1993 dans les Antilles fran­çaises. Depuis, il a été scien­ti­fi­que­ment prouvé que les sols antillais étaient toujours conta­mi­nés au chlor­dé­cone – et le resteront encore pour une durée de 4 000 à 11 000 ans. En Martinique, les taux de cancer de la prostate, pro­ba­ble­ment liés au chlor­dé­cone, sont parmi les plus élevés au monde. Josette Bomaré a cofondé en 2019 le Collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoi­son­nés par les pes­ti­cides pour faire recon­naître les consé­quences de ce colo­nia­lisme chimique auprès de la justice.


Pour aller plus loin

Autour du même thème

On en parle dans La Déferlante

Adeline Rapon pour La Déferlante
Portrait
Santé

Josette Bomaré, pionnière du combat contre le chlordécone

Ancienne ouvrière agricole, Josette Bomaré, 86 ans, a milité très jeune au sein des mou­ve­ments de lutte contre l’utilisation des produits phy­to­sa­ni­taires toxiques. Figure de la justice sociale et envi­ron­ne­men­tale en Martinique, elle a été de tous les combats : pour les salaires justes des ouvrières et ouvriers agricoles jusqu’à la dénon­cia­tion de l’empoisonnement au chlordécone.
Photos : Sophie Palmier pour La Déferlante
Rencontre
Lutte

Fleur Breteau et Priscillia Ludosky : « Nos luttes sont indissociables »

Fleur Breteau, 50 ans, malade d’un cancer, est devenue l’une des porte-parole des victimes des pes­ti­cides. Priscillia Ludosky, 40 ans, militante pour la justice sociale et envi­ron­ne­men­tale, est l’une des ini­tia­trices et figures du mouvement des Gilets jaunes de novembre 2018 à mars 2019. Incarnant toutes les deux des mobi­li­sa­tions qui ont bousculé la pré­si­dence d’Emmanuel Macron, elles s’ac­cordent sur l’importance de politiser la santé et de visi­bi­li­ser les victimes des poli­tiques qu’elles combattent.
De gauche à droite, les militantes Michelle Muriel, Sandra Guimarães et B.onça prennent la parole lors d’un événement du collectif Véganisme en mouvement à l’occasion de la journée du véganisme populaire, le 1er novembre 2024 à Belém. Crédit Anne Paq
Focus
Écoféminisme

Au Brésil, le combat du véganisme populaire

Depuis 2018, un mouvement social inédit se développe au Brésil : le véganisme populaire. Croisant éman­ci­pa­tion animale, lutte féministe anti­co­lo­niale et justice sociale, ses partisan·es appellent à une société bré­si­lienne affran­chie de sa dépen­dance à l’agrobusiness. L’une des fon­da­trices de ce mouvement, l’écrivaine bré­si­lienne Sandra Guimarães, nous plonge dans la genèse et l’ambition de ce mouvement.

Découvrez la newsletter des luttes féministes

Chaque vendredi matin retrouvez en alternance :

  • L’actu des féminismes : un article explorant l’actualité au prisme des questions féministes, queer et antiracistes
  • On aime, on partage : une sélection de livres, articles, événements et initiatives que nous souhaitons vous faire découvrir.