Le 5 mai 2026 au matin, j’étais en cours, et une copine m’a dit qu’une liste de prénoms de filles, accompagnés de leurs photos, circulait sur WhatsApp. C’est comme ça qu’on a découvert qu’on faisait partie d’un classement sexiste établi par des garçons du lycée.
Quand j’ai vu cette liste, j’étais sous le choc, je me suis sentie humiliée. Jusque-là, je n’avais pas spécialement été victime de comportements sexistes. À la pause, des filles sont allées demander des comptes à des garçons du lycée pour savoir qui avait fait ce classement et qui l’avait diffusé. Elles ont appris qu’il avait été lancé sur Discord par une dizaine d’entre eux, dont certains étaient dans ma classe.
Une heure plus tard, pendant la récréation, on a été une trentaine de filles à aller voir le proviseur pour l’alerter. Il nous a écoutées, puis nous a dit que si on ne se sentait pas de rester en cours, on pouvait rentrer chez nous. Il a aussi fait en sorte d’identifier les garçons concernés et les a renvoyés chez eux. Ensuite, le lycée a porté plainte1Cinq lycéens ont été poursuivis par la justice. Les poursuites ont été classées à condition qu’il y ait réparation., et nous a incitées à faire pareil. L’équipe de direction a aussi mis en place une cellule d’écoute.
Tout de suite, on s’est senties un peu plus en sécurité. On a aussi reçu beaucoup de messages de soutien d’élèves et de profs. Plusieurs professeur·es sont venu·es nous voir et l’un d’elleux nous a suggéré de nous rassembler le lendemain devant le lycée, pour marquer le coup. Mais il nous a dit que c’était à nous de gérer. Du coup, on a créé un groupe de conversation avec plein d’élèves du lycée, pour les prévenir et leur proposer de faire une manifestation le lendemain matin. Toustes étaient d’accord. Certain·es ont imprimé des pancartes [avec des slogans comme “Ton classement ne détermine pas ma valeur”, “Stop au sexisme”], d’autres ont apporté des feutres, des feuilles. Et on s’est donné rendez-vous à côté du lycée, à 6 h 45, juste avant l’ouverture.
Nombreuses et puissantes
Au moment de la première sonnerie, on s’est mises devant l’entrée pour bloquer. On était environ une centaine, dont 95 % de filles. À ce moment, on a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. On se sentait plus puissantes d’être aussi nombreuses. Pour nous soutenir, une dizaine de professeur·es, le proviseur et son adjointe nous ont rejointes. Il y avait aussi des journalistes parce que l’appel à la manifestation de la veille avait été relayé sur les réseaux sociaux et par bouche-à-oreille.
Plusieurs jours d’affilée, après la manifestation, les profs ont commencé leurs cours par un temps d’échange sur cette affaire. Le 22 mai, le lycée a organisé une journée de sensibilisation avec des ateliers sur les questions de sexisme, de respect femmes-hommes, de harcèlement. On a eu énormément de conversations à ce sujet entre nous, avec les profs et les responsables d’éducation. En fait, cet épisode a changé l’ambiance du lycée, mais en bien : il y a plus de vigilance sur ces questions.
« On était environ une centaine. On a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. »
Entre filles, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit un maximum à porter plainte, pour qu’il y ait des conséquences pour les auteurs. On a été une dizaine à le faire. Pour moi, ça s’est bien passé. Mais une policière a dit à une autre fille que ce qui était arrivé, c’était aussi parce que les filles postaient des images d’elles sur les réseaux.
On s’est senties vraiment prises en compte par les adultes, mais pas par les auteurs des violences. Quand ils sont revenus en cours, ils ne se sont pas excusés. Certains sont même allés narguer des filles ou leur faire des remarques. Mais je n’ai pas peur, parce que je sais que tout le monde est de notre côté.
Avant cette histoire, le sexisme et les inégalités me révoltaient déjà. Mes parents sont féministes et m’ont transmis certaines valeurs, mais c’était la toute première manifestation de ma vie. Je me sens encore plus concernée maintenant.
Ce qui a changé aussi, c’est que je suis devenue très proche de certaines filles du lycée que je ne connaissais pas, ou que je ne fréquentais pas. Ensemble, on a créé un groupe très soudé. Ces nouvelles amitiés et la sororité, c’est surtout ça qui reste maintenant. » •
* Elle n’a pas souhaité donner son nom de famille.
