Inès, 17 ans : « C’était la première manifestation de ma vie »

Au printemps dernier, plusieurs dizaines d’élèves d’un lycée de la commune des Abymes, en Guadeloupe, se réunis­saient devant leur éta­blis­se­ment pour protester contre les agis­se­ments sexistes d’un groupe de garçons. Inès*, 17 ans, en classe de terminale, est une des orga­ni­sa­trices de la mani­fes­ta­tion. La toute première pour elle.
Publié le 16/10/2026

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Le 5 mai 2026 au matin, j’étais en cours, et une copine m’a dit qu’une liste de prénoms de filles, accom­pa­gnés de leurs photos, circulait sur WhatsApp. C’est comme ça qu’on a découvert qu’on faisait partie d’un clas­se­ment sexiste établi par des garçons du lycée.

Quand j’ai vu cette liste, j’étais sous le choc, je me suis sentie humiliée. Jusque-là, je n’avais pas spé­cia­le­ment été victime de com­por­te­ments sexistes. À la pause, des filles sont allées demander des comptes à des garçons du lycée pour savoir qui avait fait ce clas­se­ment et qui l’avait diffusé. Elles ont appris qu’il avait été lancé sur Discord par une dizaine d’entre eux, dont certains étaient dans ma classe.

Une heure plus tard, pendant la récréa­tion, on a été une trentaine de filles à aller voir le proviseur pour l’alerter. Il nous a écoutées, puis nous a dit que si on ne se sentait pas de rester en cours, on pouvait rentrer chez nous. Il a aussi fait en sorte d’identifier les garçons concernés et les a renvoyés chez eux. Ensuite, le lycée a porté plainte1Cinq lycéens ont été pour­sui­vis par la justice. Les pour­suites ont été classées à condition qu’il y ait répa­ra­tion., et nous a incitées à faire pareil. L’équipe de direction a aussi mis en place une cellule d’écoute.

Tout de suite, on s’est senties un peu plus en sécurité. On a aussi reçu beaucoup de messages de soutien d’élèves et de profs. Plusieurs professeur·es sont venu·es nous voir et l’un d’elleux nous a suggéré de nous ras­sem­bler le lendemain devant le lycée, pour marquer le coup. Mais il nous a dit que c’était à nous de gérer. Du coup, on a créé un groupe de conver­sa­tion avec plein d’élèves du lycée, pour les prévenir et leur proposer de faire une mani­fes­ta­tion le lendemain matin. Toustes étaient d’accord. Certain·es ont imprimé des pancartes [avec des slogans comme “Ton clas­se­ment ne détermine pas ma valeur”, “Stop au sexisme”], d’autres ont apporté des feutres, des feuilles. Et on s’est donné rendez-vous à côté du lycée, à 6 h 45, juste avant l’ouverture.

Nombreuses et puissantes

Au moment de la première sonnerie, on s’est mises devant l’entrée pour bloquer. On était environ une centaine, dont 95 % de filles. À ce moment, on a vraiment ressenti la soli­da­ri­té, la force du collectif. On se sentait plus puis­santes d’être aussi nom­breuses. Pour nous soutenir, une dizaine de professeur·es, le proviseur et son adjointe nous ont rejointes. Il y avait aussi des jour­na­listes parce que l’appel à la mani­fes­ta­tion de la veille avait été relayé sur les réseaux sociaux et par bouche-à-oreille.

Plusieurs jours d’affilée, après la mani­fes­ta­tion, les profs ont commencé leurs cours par un temps d’échange sur cette affaire. Le 22 mai, le lycée a organisé une journée de sen­si­bi­li­sa­tion avec des ateliers sur les questions de sexisme, de respect femmes-hommes, de har­cè­le­ment. On a eu énor­mé­ment de conver­sa­tions à ce sujet entre nous, avec les profs et les res­pon­sables d’éducation. En fait, cet épisode a changé l’ambiance du lycée, mais en bien : il y a plus de vigilance sur ces questions.


« On était environ une centaine. On a vraiment ressenti la soli­da­ri­té, la force du collectif. »


Entre filles, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit un maximum à porter plainte, pour qu’il y ait des consé­quences pour les auteurs. On a été une dizaine à le faire. Pour moi, ça s’est bien passé. Mais une policière a dit à une autre fille que ce qui était arrivé, c’était aussi parce que les filles postaient des images d’elles sur les réseaux.

On s’est senties vraiment prises en compte par les adultes, mais pas par les auteurs des violences. Quand ils sont revenus en cours, ils ne se sont pas excusés. Certains sont même allés narguer des filles ou leur faire des remarques. Mais je n’ai pas peur, parce que je sais que tout le monde est de notre côté.

Avant cette histoire, le sexisme et les inéga­li­tés me révol­taient déjà. Mes parents sont fémi­nistes et m’ont transmis certaines valeurs, mais c’était la toute première mani­fes­ta­tion de ma vie. Je me sens encore plus concernée main­te­nant.
Ce qui a changé aussi, c’est que je suis devenue très proche de certaines filles du lycée que je ne connais­sais pas, ou que je ne fré­quen­tais pas. Ensemble, on a créé un groupe très soudé. Ces nouvelles amitiés et la sororité, c’est surtout ça qui reste maintenant. » •

* Elle n’a pas souhaité donner son nom de famille.

  • 1
    Cinq lycéens ont été pour­sui­vis par la justice. Les pour­suites ont été classées à condition qu’il y ait répa­ra­tion. ↩︎
Sarah Bosquet

Journaliste indépendante, membre du collectif Hors cadre, elle s’intéresse à l’actualité carcérale, à la dépollution des friches industrielles et à l’accompagnement des victimes de violences sexistes et sexuelles. Voir tous ses articles

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Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire