« Sogno reale » d’Isabelle Sorente

Dans la famille de l’écrivaine Isabelle Sorente, le rêve lucide est une pratique occulte qui se transmet de femme en femme depuis plus de deux siècles. Dans cette lignée sici­lienne, l’usage du sogno reale, le rêve réel, a toujours accom­pa­gné et éclairé les choix de vie et permis aux femmes de se sous­traire aux logiques productivistes.
Publié le 17 octobre 2023
Illustration de Marie Larrivé pour le récit signé Isabelle Sorente « Sogno Reale, rêve réel » - La Déferlante 12
Marie Larrivé

« De quoi as-tu rêvé ? » Avant même de me dire bonjour, ma grand-mère pose cette question, tout en sur­veillant la flamme de la gazinière, la tem­pé­ra­ture de l’eau qu’elle fait chauffer dans une vieille casserole en fer-blanc toute cabossée.

Le jour n’est pas levé, nous avons ça en commun, Maria-Yolanda et moi, nous nous réveillons avant l’aube, même si j’ai quinze ans et elle cinquante de plus, même si je suis en vacances et elle à la retraite (elle a commencé à tra­vailler à dix-neuf ans, d’abord sage-femme puis infir­mière, d’abord à Tunis puis à Marseille), on dirait que nous obéissons à un appel mys­té­rieux. Je me réveille quand le ciel sort du noir pour devenir bleu comme l’intérieur d’une flamme, ce bleu phos­pho­res­cent qui annonce le jour qui annonce le soleil. D’habitude, je suis seule à cette heure-là, même mon père ne se lève pas aussi tôt pour aller au travail. Mais ici, à Marseille, dans le petit appar­te­ment de Maria-Yolanda où je passe les vacances, je ne suis pas, je ne suis jamais la première à me lever. Ma grand-mère a entre­bâillé les per­siennes de la cuisine pour faire entrer la lumière de cinq heures et demie, elle a déjà arrosé les géraniums sur le balcon. Son appar­te­ment est petit mais il a une grande terrasse qui prolonge le salon et un balcon qui longe la cuisine, notre pièce préférée à Maria-Yolanda et à moi, parce que d’un côté du balcon, il fait encore nuit et de l’autre côté, l’obscurité se troue, devenant bleue, puis rose – tout à l’heure, le soleil sera levé. En attendant, nous sommes là, toutes les deux, sus­pen­dues entre le jour et la nuit, profitant de cette heure qui n’appartient qu’à nous. « Alors ? De quoi tu as rêvé cette nuit ? » répète ma grand-mère tout en versant l’eau fré­mis­sante sur le café soluble qu’elle a mélangé à du lait concentré au fond de mon bol (ce n’est pas encore la mode des mugs, dans les années 1980, en tout cas, cette mode n’est pas arrivée jusqu’à elle). Bruit de l’eau qui grésille en sortant de la casserole. Odeur du lait concentré mélangé au café.

Me lever avec elle et lui raconter mes rêves

J’ai eu du mal, les premiers jours, à me souvenir de mes rêves. Ce n’est pas à cause du chan­ge­ment de lieu, du transfert Paris-Marseille. Je dors bien, chez ma grand-mère, j’aime le rituel consis­tant à déplier le soir le canapé-lit du salon. Mon frère n’est pas avec moi, il passe quinze jours à La Clusaz avec son meilleur pote, ils se sont inscrits à un stage d’astronomie – ils vont dormir le jour et veiller chaque nuit pour observer les étoiles. Le séjour coûtait cher, mon frère a choisi un stage d’astronomie haut de gamme où les par­ti­ci­pants sont logés dans un hôtel avec piscine, c’est un choix qui ne lui ressemble pas, mon frère se fiche des chambres spa­cieuses, il n’aime même pas nager, tout ce qu’il aime ce sont les étoiles, mais ce sont mes parents qui ont insisté. Cette année, mes parents ne nous refusent rien. Pour les vacances, ils ont même rivalisé, c’était à qui pro­po­se­rait le truc le plus incroyable, le plus mer­veilleux. Tu veux faire un stage d’astronomie ? Tu veux partir avec un ami ? Pas de problème, mon fils. C’est mon père qui a payé le stage. Ma mère, elle, a tenu à offrir le train aller-retour à mon frère et à son ami. J’ai bien vu que mes parents étaient embêtés que je ne leur demande rien de spécial, c’est-à-dire rien de cher. Tout ce que je voulais, moi, c’était rejoindre Maria-Yolanda pour les vacances comme chaque année. C’était me lever avec elle et lui raconter mes rêves. C’est une tradition dans ma famille mater­nelle, les rêves. « Tu as encore beaucoup à apprendre », m’a dit Maria-Yolanda l’été dernier. Pourtant, j’avais réussi à faire ce qu’elle me demandait, réussi à me rappeler, non pas des bribes de rêves, des images par-ci par-là, mais des séquences entières, et la façon dont le paysage change brus­que­ment entre les séquences comme si on secouait un kaléi­do­scope, je lui relatais tout ça le plus fidè­le­ment possible le matin, pendant qu’elle buvait son café au lait. « C’est bien, m’avait-elle dit le dernier jour des vacances, mais tu as encore beaucoup à apprendre. » Visiblement, elle attendait quelque chose de plus, quelque chose qui, l’été dernier, n’était pas venu.

Entre l’été dernier et cet été, mon père a rencontré quelqu’un, comme on dit. C’est-à-dire qu’il a rencontré une autre femme que ma mère. J’ai surpris certaines de leurs conver­sa­tions nocturnes, j’ai entendu des pleurs aussi. C’est à partir de là que j’ai cessé de me rappeler mes rêves. Je n’étais plus motivée pour m’en souvenir, ma vraie moti­va­tion, c’était de ne dormir que d’un œil pour sur­prendre les conver­sa­tions entre mes parents, dont la chambre est juste à côté de la mienne.


Je me réveille quand le ciel sort du noir pour devenir bleu comme l’intérieur d’une flamme, ce bleu phos­pho­res­cent qui annonce le jour qui annonce le soleil.


« Nous étions mi-sé-rables »

Quand j’ai raconté ça à Maria-Yolanda en arrivant, elle m’a dit : « Je comprends que tu sois triste. C’est triste que tes parents ne s’aiment plus. Mais ce n’est pas une raison pour oublier de rêver. » J’ai trouvé ça un peu gonflé, surtout venant de la mère de ma mère. J’aurais attendu qu’elle prenne part à mes lamen­ta­tions, mais non. No comment. No lar­mi­chette. No gémis­se­ment sur le triste sort de sa propre fille et de ses petits-enfants. J’ai même cru voir un petit sourire, oh léger, un sourire soupir quand elle a dit « C’est triste que tes parents ne s’aiment plus », comme elle aurait dit « C’est triste la fin des vacances ». Ma mère s’est souvent plainte devant mon frère et moi de la dureté de sa mère à elle. « Votre grand-mère a été une mère dure, disait-elle. Elle m’a eue à dix-huit ans, elle ne pensait qu’à une chose, ses études de sage-femme, la guerre a éclaté, j’avais l’impression de l’encombrer. »

Ma mère est née à Tunis en 1938, un an avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Elle a grandi dans le quartier dit de la Petite-Sicile, qui était un quartier populaire mais plutôt agréable. Ma grand-mère est née un an après la fin de la Première Guerre mondiale, en 1919. Elle a grandi dans le quartier sicilien de Tunis, à ne pas confondre avec la Petite-Sicile (je sais, c’est contre-intuitif). Le quartier sicilien de Tunis après la Première Guerre mondiale était un quartier très pauvre, pour ne pas dire misérable. Un jour, ma grand-mère m’a dit ça au petit déjeuner : « Je t’ai dit que nous étions pauvres. Ce n’est pas vrai. Nous étions mi-sé-rables. » Elle a fait son sourire soupir parce qu’elle avait employé le mot juste. Misérables.

Ma grand-mère adore trouver le mot juste, on dirait que le français est un jeu pour elle, on dirait que c’est un défi, on dirait un peintre cherchant du bout du pinceau la nuance exacte. Le matin où elle a employé ce mot, « misé­rables », elle avait rêvé de son père. Il était venu lui rendre visite, il l’avait félicitée. Ma grand-mère s’apprêtait à prendre sa retraite, son pot de départ à l’hôpital avait lieu le lendemain. Dans son rêve, son père la féli­ci­tait pour sa carrière d’infirmière. Il la féli­ci­tait d’avoir accompli sa vocation. Il était jeune, dans son rêve, bien plus jeune qu’elle. En réalité, le père de Maria-Yolanda est mort à trente-trois ans de la tuber­cu­lose. Elle était encore gamine, elle lui avait tenu la tête pendant qu’il crachait tout son sang dans une bassine. Beaucoup de gens mouraient de la tuber­cu­lose dans le quartier sicilien de Tunis, son père, son frère cadet, son frère aîné, mais pas elle, ni sa sœur, ni sa mère, comme si dans ce quartier misérable les filles s’accrochaient à la vie, s’accrochaient, s’accrochaient. Heureusement pour elle, ma grand-mère s’échappait de la ville chaque été pour les vacances. Sa propre grand-mère, la mère de sa mère, habitait la campagne, une grande ferme au lieu-dit de Sedjoumi. On y arrivait par un chemin de terre. Un figuier gigan­tesque étendait ses branches et son ombre devant la porte en fer forgé. C’est derrière cette porte que sa grand-mère, Apollonia, lui avait enseigné l’art de rêver. Maria-Yolanda me disait souvent qu’il lui arrivait de retourner à Sedjoumi en rêve. Quand je lui avais demandé la dif­fé­rence entre rêver de Sedjoumi et y retourner en rêve, elle avait levé les yeux au ciel. « C’est justement ce que tu es censée apprendre, ma petite. »

Je venais d’un autre monde

Illustration de Marie Larrivé pour le récit signé Isabelle Sorente « Sogno Reale, rêve réel » - La Déferlante 12 Quand je rentrais à Paris et racontais tout ça à ma mère, elle me regardait en fronçant les sourcils. « Tu ne devrais pas écouter ces bêtises. Tu ferais mieux de tra­vailler en classe et de te faire des amis. Ta grand-mère vient d’un autre monde. » Ma mère avait raison. Ma grand-mère venait d’un autre monde, pas d’eau chaude, pas d’électricité, des gens mourant de mort violente – et moi, je n’avais pas d’amies, juste une fille qui m’aimait bien et que j’aimais bien. Mais je n’étais pas populaire, plutôt rejetée, genre seule au fond de la classe, attirant les sourires gogue­nards. Je me sentais marginale, dif­fé­rente, comme si moi aussi, je venais d’un autre monde.

La famille de ma grand-mère avait quitté la Sicile au xixe siècle, à cause des grandes famines qui rava­geaient l’Italie du Sud en plein tumulte gari­bal­dien. Les gens crevaient de faim, alors ils partaient. Ils partaient le soir en barque et, au lever du jour, les familles se retrou­vaient de l’autre côté de la Méditerranée sur la côte tuni­sienne. Quand la Tunisie était passée sous pro­tec­to­rat, le gou­ver­ne­ment français avait commencé à s’inquiéter du péril italien, une sorte de (petit) grand rem­pla­ce­ment, vu qu’il y avait à Tunis dix fois plus de Siciliens que de Français. Pour faire pencher les sta­tis­tiques côté France, des baisses d’impôts et des lopins de terre furent proposés à ceux qui se natu­ra­li­se­raient – la famille de ma grand-mère faisait partie de ceux-là. Et voilà comment des hommes et des femmes parlant italien mais n’ayant jamais vu l’Italie se mirent à parler français sans avoir jamais vu la France. Après l’indépendance de la Tunisie, l’Italie accueillit très mal les Siciliens qui voulurent rentrer au pays, les faisant transiter par des camps ou des

casernes, les consi­dé­rant comme des pouilleux, des Marochini, des Arabes. Mes grands-parents choi­sirent fina­le­ment de s’établir à Marseille, après que ma grand-mère eut reçu en rêve ce conseil avisé de la défunte Apollonia, qui lui montra aussi, paraît-il, la façon dont les Siciliens de Tunis étaient parqués à leur arrivée dans des camps de triage à la péri­phé­rie de Rome. Ma grand-mère avait donc débarqué à Marseille avec son mari, sa fille et sa col­lec­tion de livres : la saga des Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo (avec les cou­ver­tures illus­trées des éditions Nelson), La Comédie humaine et Les Rougon-Macquart. Apollonia avait acheté ces livres quand la famille s’était natu­ra­li­sée – mais elle avait aussi transmis l’art des sogni reali à sa petite-fille, pour qu’elle devienne française sans oublier ses racines. À présent, c’était mon tour.

La prérogative des femmes du village

Sogno reale. Rêve réel. Voilà comment ma grand-mère appelle ces rêves où l’on devient conscient de rêver, ces rêves qu’on peut diriger, explorer, comme une réalité chan­geante sans pour autant se réveiller. Ce n’est qu’une fois devenue adulte que j’ai appris l’expression « rêve lucide », popu­la­ri­sée par les ouvrages du chercheur Stephen LaBerge (1). Mais l’expression sogno reale, rêve réel, était celle qu’employaient ma grand-mère et la sienne avant elle. J’ignore son origine, si une lointaine ancêtre entendit cette expres­sion ou si elle l’inventa. En italien, elle signifie à la fois rêve réel et rêve royal. Dans ma famille, la pratique du rêve lucide faisait partie des pré­ro­ga­tives des femmes, pré­ro­ga­tives à la frontière du cha­ma­nisme et de la psy­cho­lo­gie. Ma tri­saïeule, Apollonia, s’était gagné une répu­ta­tion digne d’une psy­cha­na­lyste en inter­pré­tant les rêves de ceux qui venaient la consulter. Mais la pratique du sogno reale, c’était autre chose. Elle était plus per­son­nelle, si ce n’est occulte. Apollonia invitait de temps en temps chez elle deux sages soufis du voisinage (l’un était gué­ris­seur, l’autre berger) pour comparer leurs méthodes. Leurs conver­sa­tions se dérou­laient en arabe (le sicilien que parlait ma grand-mère était en réalité un mélange d’italien et d’arabe), et les trois amis, car ces trois-là se voyaient chaque semaine et s’envoyaient mutuel­le­ment des patients, se racon­taient leurs rêves, discutant de leur signi­fi­ca­tion et de la meilleure façon d’entrevoir la réalité cachée. D’après les deux marabouts, ce qu’Apollonia appelait sogno reale était en réalité une pratique soufie, et elle avait beau se croire chré­tienne, elle était des leurs. Ma tri­saïeule soutenait, au contraire, que le sogno reale n’appartenait à aucune religion. Il était la pré­ro­ga­tive de certaines femmes du village de sa grand-mère (lointaine ancêtre dont j’ignore le nom), petit bled de pêcheurs de la province de Trapani. Les femmes se servaient de ce don pour rendre visite à leurs maris partis en mer ou pour com­mu­ni­quer avec leurs ancêtres. Mais celles qui pra­ti­quaient sérieu­se­ment le sogno reale se rendaient vite compte qu’il vous emmenait plus loin. Cette dimension reli­gieuse ou mystique, Maria-Yolanda la sous-entendait sans jamais en parler à voix haute – chaque rêveuse ne pouvait la découvrir qu’en rêvant. Ma grand-mère se servait des rêves lucides pour inter­ro­ger ses ancêtres, pour y voir clair dans des situa­tions com­pli­quées, ou sim­ple­ment pour retourner sur les lieux de son enfance. La réalité diurne n’était qu’une parcelle de quelque chose de plus vaste, voilà tout ce qu’il fallait retenir.


Ouvrir l’oeil en rêve, c’est se retrouver soudain dans un monde où tout, abso­lu­ment tout, devient possible.


Mon appren­tis­sage débuta donc cet été-là, au cœur des tapa­geuses années 1980, alors que Bernard Tapie venait de racheter l’OM. Comme je l’ai dit, ça com­men­çait mal. Le matin, je ne me souvenais de rien. Maria-Yolanda commence par décrasser ma mémoire en m’apprenant un exercice très simple. Au moment de me coucher, je dois repasser dans ma tête tous les évé­ne­ments de la journée en sens inverse, en com­men­çant par le soir, pour remonter jusqu’au matin. Ma grand-mère me prévient qu’il est probable que je m’endorme avant d’être arrivée au début de la journée. Elle me dit que ce n’est pas grave, que la méthode est infaillible. J’ai quinze ans, je veux com­prendre comment ça marche. Est-ce que la mémoire est stimulée avant de dormir ? Est-ce que se souvenir de sa journée revient à se souvenir d’un rêve ? « Contente-toi de faire ce que je te demande », dit Maria-Yolanda. Je le fais et ça marche. Dès le lendemain, je me souviens de mes rêves. Rêves divers et variés, dont un où je joue magni­fi­que­ment au volley-ball avec l’équipe du lycée (dont je ne fais pas partie dans la vraie vie parce que je suis nulle en sport). En revanche, pas un gramme de lucidité dans tout ça. Je rêve mais je ne m’en rends pas compte. Pas un seul sogno reale. Voilà ce que j’avoue piteu­se­ment à ma grand-mère à l’aube, en buvant mon café au lait et en résistant à l’envie de gober le lait concentré à même le tube.

« Tu n’es pas assez motivée, me dit-elle. Il n’y a pas un lieu où tu aurais envie de te rendre ? Quelque chose d’impossible que tu rêverais de faire ? » Ma grand-mère m’avoue qu’en plus de retourner régu­liè­re­ment en rêve à Sedjoumi, à l’ombre du grand figuier, il lui arrive aussi de demander conseil à Apollonia. C’est important d’avoir un plan quand on veut faire des rêves lucides, de savoir ce qu’on fera de cette lucidité, où on se rendra, qui on ren­con­tre­ra, quels conseils on demandera.

Il est La peur qui me barre la route

À mon âge, la première chose qu’avait faite Maria-Yolanda pour son premier sogno reale avait été de s’envoler. Elle avait écarté les bras par la fenêtre de sa chambre et rêvé qu’elle volait jusqu’à Foum Tatatouine, jusqu’au désert qu’elle avait toujours rêvé de traverser. « Tout le monde rêve de voler. Pas toi ? – Non. – Alors tu ne rêves de rien ? – Il y a bien quelque chose. Mais je ne sais pas si ça va te plaire. – Dis toujours. – Je rêverais de voir mes parents amoureux. De voir à quoi ils res­sem­blaient avant ma naissance. Quand ils s’aimaient encore. Mais bien sûr, ce n’est pas possible. » Ma grand-mère pousse un long soupir. « Bien sûr que c’est possible. Si tu ouvres l’œil en rêve, tout est possible. » Cette fois, je suis motivée. J’ai presque hâte que la journée soit passée, hâte de me coucher. Le soir venu, je fais défiler comme d’habitude toute la journée en sens inverse, plus déter­mi­née que jamais à faire un rêve réel.

« J’ai fait un cauchemar », dis-je le lendemain à Maria-Yolanda, tout en regardant les géraniums éclatants. « Oh », dit-elle. « J’avançais sur un chemin et un chien noir a surgi de nulle part. Il me barrait la route. – Et alors ? – J’étais pétrifiée. Le chien grondait. – Et alors ? – Il m’a foncé dessus. Je me suis souvenue que c’était un rêve et je me suis réveillée. – Tu as donc su que tu rêvais. Pendant quelques secondes, juste avant de te réveiller. À ce moment-là, tu savais. Tu savais que tu rêvais. » Je la regarde, émer­veillée. C’est mon premier (minuscule) succès, et j’ai failli ne pas en avoir conscience. Maria-Yolanda me dit que c’est souvent comme ça, c’est souvent par un cauchemar que vient la lucidité. Le cauchemar n’est pas juste un mauvais rêve, c’est une porte d’entrée. La prochaine fois, si je revois ce chien, je suis censée me souvenir que c’est un rêve, lui demander son nom et pourquoi il me barre la route, et écouter ce qu’il me dit, au lieu d’appuyer bêtement sur le bouton Eject. Mon entrée dans le ter­ri­toire du sogno reale commence comme ça, par un chien noir qui m’aboie dessus. Je rêve à nouveau de lui la nuit suivante. Je me souviens à la dernière minute de ne pas me réveiller, de ne pas m’enfuir à toutes jambes mais de lui demander son nom. Je comprends, sans qu’il le dise, car il ne parle pas, qu’il s’appelle Garde. Il est la peur qui me barre la route quand je dois ouvrir une nouvelle porte.

Agrandir les possibilités

J’ai dû rêver de Garde trois ou quatre fois dans ma vie, à plusieurs années d’intervalle. L’un de ces rêves fut par­ti­cu­lier. Je venais de passer mon permis et m’apprêtais à acheter une voiture d’occasion. Je n’y connais­sais rien en bagnoles, j’étais juste heureuse d’en avoir trouvé une à bas prix. J’ai rêvé que Garde se plantait devant moi et n’arrêtait pas d’aboyer. Le lendemain, j’ai demandé à faire réexa­mi­ner la voiture par un garagiste. L’arbre de trans­mis­sion était sur le point de casser. Pour autant, le rêve lucide n’est pas forcément pré­mo­ni­toire, c’est même assez rare qu’il le soit et, en ce qui me concerne, c’est son aspect le moins important. Je crois que l’intérêt du sogno reale est d’agrandir notre champ de vision. Ouvrir l’œil en rêve, c’est se retrouver soudain dans un monde où tout, abso­lu­ment tout, devient possible. Question : Que va-t-on faire de ce champ infini ? Que va-t-on oser ? Si on ne sait pas, si on hésite, on perd sa lucidité, on se laisse embarquer dans un rêve minable, un rêve qu’on n’a pas choisi. Comme dans la vie, quand nos rêves ne sont pas assez précis et qu’on finit malgré soi embarquée dans ceux des autres.


Je crois au savoir qui se transmet dans les cuisines, avant le lever du jour. Je crois au savoir des sages-femmes, des marabouts et des sorcières.


Cet été-là, chez Maria-Yolanda, je rêve qu’une jeune femme frappe à la porte. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon et elle porte de longs pendants d’oreille. Elle me tend une grande assiette recou­verte d’une cloche en argent. J’ignore ce qu’il y a dessous et, dans le rêve, je passe en revue les pos­si­bi­li­tés : de la nour­ri­ture ? des serpents ? des bijoux ? une tête tranchée ? À mesure que j’imagine tout ce qu’il pourrait y avoir là­-dessous, le visage de la femme s’illumine de plus en plus. Je comprends que c’est ça, c’est ça, le sogno reale. Agrandir les pos­si­bi­li­tés. Se souvenir qu’elles sont multiples. Dans la vie diurne, si une inconnue avait frappé à la porte pour me tendre un plat, j’aurais bêtement pensé qu’il ne pouvait contenir que de la nour­ri­ture. Trop souvent, nos rêves se sou­mettent aux pro­ba­bi­li­tés. Ma grand-mère croyait, au contraire, que l’habitude, l’usage, l’usure, le désespoir devaient se soumettre aux rêves. Elle croyait que notre devoir était de rêver avec suf­fi­sam­ment de précision, de dévotion et de sérieux pour rendre nos rêves probables.

Je ne rêve pas de mes parents, cet été-là. Ce n’est pas grave. Maria-Yolanda me montre des photos d’eux avant ma naissance, quand ils étaient beaux et amoureux.

Maria-Yolanda a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix-sept ans. Elle est morte un matin, après un long séjour à l’hôpital, un demi-sourire aux lèvres. Elle a pratiqué le rêve lucide jusqu’à la fin de sa vie, je suppose qu’elle se rendait régu­liè­re­ment au pied de son grand figuier de Sedjoumi. Quant à moi, je ne cherche pas forcément à avoir des rêves lucides chaque nuit. Le sogno reale n’a rien à voir avec la per­for­mance. Mais je m’inquiète quand je ne me souviens pas de mes rêves. En les oubliant, j’aurais l’impression de céder une part essen­tielle de mon être à cette logique pro­duc­ti­viste pour laquelle les rêves ne comptent pas. Je crois que la vie commence quand cette logique s’arrête. Je crois au savoir qui se transmet dans les cuisines, avant le lever du jour. Je crois au savoir des sages-femmes, des marabouts et des sorcières. Je crois qu’écrire est une forme de sogno reale, il y a quelque chose du rêve lucide dans l’écriture. Peut-être que ma vocation est née cet été-là, à Marseille, entre la col­lec­tion de livres de ma tri­saïeule Apollonia et le balcon de ma grand-mère. À moins qu’elle ne soit née du rêve d’une gamine, fuyant la misère dans une barque sous les étoiles. •

Isabelle Sorente

Après des études scien­ti­fiques et un début de carrière dans l’aviation, Isabelle Sorente s’initie au théâtre, écrit et met en scène des pièces.
En 2001, avec la publi­ca­tion de L, son premier roman, elle se tourne réso­lu­ment vers l’écriture. En 2020, elle signe Le Complexe de la sorcière, un récit d’autofiction autour d’un rêve qui la hante.

1. Stephen LaBerge, Le Rêve lucide. Le pouvoir de l’éveil et de la conscience dans vos rêves (éditions Oniros, 1999) et S’éveiller en rêvant. Introduction au rêve lucide (éditions Almora, 2008).

 

Rêver : La révolte des imaginaires

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°12 Rêver, paru en novembre 2023. Consultez le sommaire.

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