« Les enfants du silence » de Juliette Rousseau

Que deviennent nos rêves ? Certains restent en suspens dans nos vies éveillées et accroissent notre sen­si­bi­li­té au monde vivant. Dans ce dialogue amoureux, l’autrice éco­fé­mi­niste Juliette Rousseau s’interroge sur la manière de guérir des trau­ma­tismes vécus dans l’enfance. Un texte poétique, dans lequel les rêves s’enracinent.
Publié le 18 octobre 2023
Illustration de Jeanne Macaigne pour le récit « Les enfants du silence » signé Juliette Rousseau - La Déferlante 12
Jeanne Macaigne pour La Déferlante

Sur le bocage à l’horizon, le mois de mars façonne des contrastes violents, comme seules les saisons inter­mé­diaires savent ici en produire. Incandescent, le colza en fleur fend le ciel noir qui précède les giboulées, tandis que les premiers pis­sen­lits percent la masse sombre des fossés. On entend presque leur cré­pi­te­ment. Pour prendre sa place, le printemps met le feu à l’hiver.

Dans une salle muni­ci­pale sans pré­ten­tion, dans le courant des années 1990, un air d’accordéon impose le silence. Puis un chœur de voix émues s’élève, accom­pa­gnant la valse. Rouge aux joues et dans les verres, muscles épais et mains calleuses, le papier blanc des nappes, sur les tables du comité des fêtes. Les corps enfin au repos, à la célé­bra­tion, en communion.Trente ans plus tard, de corps, je sais qu’il reste le mien. Je le sais, car je le sens, me saigner par en dedans, de tant d’absence et de beauté per­sis­tante. Mars ne me guérira pas du passé. Mais il m’offre les méta­phores dont j’ai besoin, pour faire avec le présent.

Les champs s’étalent main­te­nant à l’infini. Nos vies, comme le paysage, ont pris la forme d’un rêve que d’autres, avant nous, ont fait. Certains rêves gagnent, d’autres se noient, et les derniers entrent peut-être en clan­des­ti­ni­té. Mais rien ne dure, pas même ce qui nous tue. J’écris pour donner matière aux rêves clan­des­tins qui nous furent transmis. Pour déplier les mots dif­fé­rem­ment et raconter d’autres histoires. Je veux les voir prendre corps, et prendre terre.

*

Illustration de Jeanne Macaigne pour le récit « Les enfants du silence » signé Juliette Rousseau - La Déferlante 12 Ces mots-ci ne sont pas nés dans le colza ni les contrastes de mars, mais dans une rue blafarde de la banlieue pari­sienne, une rue à la chaussée éventrée. Entre les barrières de chantier, on aper­ce­vait les tonalités ocre de la terre morte qui gît par-dessous les villes. L’envers asphyxié des exis­tences urbaines. Tu marchais à mes côtés et, de temps à autre, je devinais ton sourire et tes yeux sur moi. J’avais envie de t’arrêter à chaque pas pour t’embrasser. À la place, j’ai saisi une fleur sur une giroflée qui poussait dans une crevasse de goudron, et je te l’ai tendue. Je sentais pro­fon­dé­ment que c’était aussi nos enfances qui se ren­con­traient, et j’avais envie de te partager un peu plus de la mienne, de ses couleurs et ses senteurs. En dedans, j’avais de nouveau 7 ou 8 ans, et ce n’était pas petit ni inachevé. Au contraire, c’était plein et tendre. Au point que j’en pleu­re­rais, quelques jours plus tard. Comme le sou­la­ge­ment immense d’une chose que l’on a attendue longtemps, sans savoir qu’on l’attendait : depuis des années, une enfant en moi patien­tait que l’on se souvienne d’elle avec tendresse.

 

Après la giroflée, j’ai cueilli un brin de ché­li­doine, t’ai montré son suc jaune vif. J’ai dit : « C’est bon contre les verrues, si on en applique dessus tous les jours. » Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Peut-être que les traumas de l’enfance sont comme des verrues, des excrois­sances. Quelque chose en plus, mais avec des racines profondes. J’ai imaginé que nous étions enfants, que la ché­li­doine nous entourait. Puis, j’ai eu envie de t’étreindre à nouveau, dans des draps immenses et jaune vif. Serais-je aussi heureuse à présent, si je n’avais pas déjà eu si honte ? Contrairement à ce que vou­draient croire les adultes, dans l’enfance, les joies, comme les peines et les terreurs, sont sérieuses. Elles donnent à toute l’existence qui suit son rythme tenace et brisé.

Tu dis « les enfants perdus », je dis « les enfants du silence ». Il est clair que pour nous, quelque chose s’arrête – ou bien commence – dans l’enfance. Certains secrets sont comme des mauvais rêves. Ils nous suintent à l’intérieur et sans bruit, filtrent la lumière du jour, prennent pos­ses­sion de la nuit. Sans relâche ils nous fabriquent, à l’insu des nôtres. Pourtant, les enfants du silence ne sont pas silen­cieux. C’est l’absence de mots des autres, l’absence de mots justes, qui les façonne comme ils sont. C’est de les taire qui les inscrit dans le secret.

Quelques jours plus tard, tu m’as envoyé une pho­to­gra­phie de la giroflée, au creux de ta main. Tu l’avais gardée, l’avais laissée flétrir auprès de toi. J’ai eu envie d’être cette fleur à tes côtés, qui peut se laisser vieillir, se sachant accueillie. Je ne sais plus quand j’ai arrêté de dormir vraiment. Il y a des choses que je ne saurai jamais, je commence seulement à le com­prendre. Aux enfants du silence, il revient de vivre avec des questions sans réponse. Qui, des gestes ou des mots qui leur laissent libre cours, meurtrit le plus la peau ? Combien pèse exac­te­ment la mémoire ? Ce qu’une existence configure lentement à travers un corps peut-il être renommé ? Je pense aux terres en nous, à nos landes arasées, après avoir été prises de force. J’aimerais que la ché­li­doine y pousse.

*

Avant la décennie de ma naissance, entre la maison où je vis et la forêt qui lui fait face se trou­vaient sept parcelles. Sept parcelles, liées entre elles par autant de talus et de haies. Le hameau, qui ne compte plus que six maisons, en comptait trois de plus, et cinq fois plus d’habitant·es. Mesurer le passé à l’aune des chiffres ne me plaît pas tellement, mais je cherche encore d’autres façons de nommer notre densité perdue. Le hameau était ceint de vergers : y pous­saient pommiers, poiriers, cognas­siers. Plutôt que de l’eau, on buvait souvent du cidre, et pendant les moissons, les bou­teilles vides s’alignaient au rythme des pauses. On finissait exsangues et rond·es, dans la chaleur atténuée de la fin du jour. Pour aller au village, qui se trouve à trois kilo­mètres, on prenait dif­fé­rents chemins creux, bordés de haies, de chênes cen­te­naires. Une route de terre tra­ver­sait le hameau de part en part, longeant ce qui fut aussi une cour de battage. De part et d’autre de ce chemin s’est longtemps tenu un marché, lequel a donné son nom au lieu.

Une immense étendue de colza m’aveugle désormais. Les vergers ont disparu les uns après les autres. On achète le cidre au super­mar­ché. Le chemin de terre s’est effacé, au profit d’une route qui passe devant le hameau. Petite encore, mais gou­dron­née et large, assez pour que les machines agricoles y passent. Les chemins creux ont disparu également, presque plus personne ne marche ici. On se déplace en voiture, ou en tracteur. Peu à peu, certaines des bâtisses aban­don­nées s’effondrent. Là où se côtoyaient les parcelles ne s’en trouve plus qu’une, désormais. Un champ à perte de vue, la mono­cul­ture comme totalité.

Je ne vis pas dans la nostalgie de ce que je n’ai pas connu. Comment le pourrais-je ? Mais j’ai le manque de mon corps plein, et de mes terres vivantes. J’aimerais com­prendre ce qui nous hante, pour savoir comment sortir de ce rêve dans lequel je suis enfermée et qui n’est pas le mien.


Certains secrets sont comme des mauvais rêves. Ils nous suintent à l’intérieur et sans bruit, filtrent la lumière du jour, prennent pos­ses­sion de la nuit.


 

*

Le plus souvent, je me lève aux aurores, le corps en alerte, après une nuit morcelée. Parfois, j’imagine que cette condition précède les évé­ne­ments de l’enfance et que je suis, par nature, un être au sommeil mité, un corps qui traverse la vie sans demander sa part de repos. Cela me rassure de n’être pas tout à fait définie par les abus. Tu me dis que tu dors peu également. Je comprends, sans que tu aies besoin de le préciser : dormir implique de rêver, et les rêves ne connaissent pas de fron­tières dans la car­to­gra­phie de nos mémoires. Comment, alors, se protéger de sa propre histoire ? La première nuit, nos corps sont restés nichés l’un contre l’autre, et je te sentais réagir au moindre de mes mou­ve­ments. Alerte, toi aussi.

Après que tu m’eus laissée cette fois-là, les rêves ont fait à nouveau leur chemin en moi, malgré moi. Calmement et fermement, la défla­gra­tion de notre rencontre conti­nuait d’opérer ses fractures salu­taires. Un rêve que je n’ai pas oublié : j’étais au lycée, nous regar­dions une vidéo, la classe était plongée dans le noir. Sur l’écran, un bébé pleurait. Elle était entourée de mains adultes. L’une de ces mains se sai­sis­sait d’une aiguille et l’approchait doucement de la tête du clitoris. Elle l’y plantait fermement puis tirait d’un coup sec, faisant exploser le bulbe rouge. L’enfant hurlait, moi aussi, et la classe demeurait silen­cieuse, les yeux rivés à l’écran. L’aiguille remontait ensuite patiem­ment le long du corps, et se plantait à l’extrémité d’un œil, puis de l’autre, où elle creusait dans la peau un trait, en en sou­li­gnant la forme d’amande. Le bébé hurlait toujours, je hurlais toujours, mes mains sur mon visage brûlant. Personne ne m’entendait ni ne réagis­sait. C’est au lycée que j’ai parlé pour la première fois. Des mots brusques et mal­adroits, pau­vre­ment accueillis par des adultes depuis longtemps privés des leurs.

J’ai grandi dans un lieu plein de chants d’oiseaux et de monstres cachés dans les granges. Ce que j’y ai appris : au bord du précipice des granges obscures et en l’absence des mots, ce sont parfois d’autres dialogues qui te sauvent. Je te l’écris et j’ai main­te­nant envie de te dire que c’est si long, que ça prend tellement de temps et de détours, de recouvrer sa voix, son corps, et de retrouver, peut-être, son enfance. Sans les abus. Je t’imagine me répondre doucement : « S’il faut, ça prend la vie, tu sais. » Puis me prendre dans tes bras.

*

Rêver ?
Il y a d’un côté ces rêves que je fuis en évitant le sommeil. Certaines enfances brisent pro­fon­dé­ment le rapport à soi, laissant le corps inapte à entendre sa propre mélodie. J’ai erré, longtemps, entre une sen­si­bi­li­té exacerbée par la violence vécue à partir de mes 6 ans, et la traversée sans fin d’un brouillard des sens. Trop sensible ou pas assez, jamais à la bonne place pour savoir s’aimer. J’ai cogné, souvent, mon corps au souvenir des premiers pillages. Pour sentir à nouveau et continuer d’oublier. Dans un monde humain que le besoin de dévorer domine, il est des condi­tions dont il est infi­ni­ment difficile de s’extraire. Je l’ai appelée « ma mentalité d’abusée », et, un jour, elle a rencontré la tienne. Nos rêves, comme les paysages, ont des formes que d’autres nous ont imposées.

De l’autre côté, il y a les mots que je choisis pour laisser venir à moi mon histoire, pour fabriquer patiem­ment le tissu d’un autre rêve habitable. Quand je le peux, j’écris. Ce faisant, je fais le chemin inverse et j’élabore une rencontre. Selon mes propres termes.


J’imagine à quoi res­sem­ble­raient nos vies si nos mondes avaient su caler leur rythme sur celui de nos déli­ca­tesses. Combien elles seraient pleines.


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Pendant quelques jours au printemps, l’odeur du lisier envahit tout, jusqu’à l’intimité de mes draps. Je ne veux plus fuir, je sais désormais qu’il y a des choses sur les­quelles on ne ferme pas la porte. C’est peut-être parce que c’est le bocage qui, en premier lieu, m’a donné les refuges, la connexion et la magie dont j’avais besoin pour me consoler, qu’il me semble aussi difficile de cohabiter avec son agonie muette. Dans mon immense besoin de guérison, je ne sais plus faire la dif­fé­rence : mon enfance protégée et les haies abon­dantes, mon corps insoumis et les talus res­sus­ci­tés. J’imagine à quoi res­sem­ble­raient nos vies si nos mondes avaient su caler leur rythme sur celui de nos déli­ca­tesses. Combien elles seraient pleines.

Je rêve de guérison. Où est le corps de ceux qui rêvent d’avenir, sans penser à réparer ? Je veux raviver, rendre multiple, réin­ven­ter patiem­ment ce qui a été détruit. Et avec toi, affirmer qu’on ne laissera plus faire. Qu’on ne laissera plus taire. Nommer la honte et l’envoyer se coucher au panier. Des anéan­tis­se­ments ont eu lieu, des gestes raci­naires furent infligés, à jamais plantés dans le corps. J’en prends acte, j’apprends à habiter ma tristesse, à faire feu de mon passé. Nous aussi, nous mourrons de nos enfances. Mais qu’on nous laisse d’abord le temps et les mots pour leur faire tendresse – même un petit peu, même maladroitement.

Au-dessus de mon lit, après la peau austère du toit, un vieux chêne déploie ses branches. Très tôt, je t’ai parlé de lui, je voulais que tu le ren­contres. La loi, qui considère qu’il m’appartient, me donne le droit de le laisser vivre ou mourir. À lui, elle ne cède rien, sinon la pos­si­bi­li­té fugace d’aider les siens à vivre par sa simple présence, doucement et sans répit, depuis des décennies. Après m’être longtemps égarée, je suis revenue auprès de lui pour commencer le travail patient qui consiste à lier le passé au présent. Pour la plupart d’entre nous, guérir est un art bricolé. Une pratique subal­terne, arti­sa­nale et parfois clan­des­tine. Il faut guérir à l’arraché. Mais c’est aussi une nécessité col­lec­tive. La tâche est immense : il faut vivre après l’enfance, trouver où se blottir, dans les sillons terreux qu’elle a laissés derrière elle. Sans cesse, aller à la rencontre de soi, par le corps, les sens. Contourner les mots, en déposer de nouveaux, tout contre ce qui demeure au fond de nous. Leur proposer un com­pa­gnon­nage. Créer, pour laisser revenir peu à peu, puis inviter la suite, la rendre possible. Inscrire l’existence dans tout ce qui vit, sans mots et avec ténacité, pour se rappeler qu’on en est, nous aussi. Rêver pour reprendre corps à partir du monde vivant, abîmé mais résistant, qui est le nôtre.

Je rêve de repeupler mon milieu comme mon existence, ma chair, mes souvenirs, mes affects, mes rêves. De renaître de ma diversité. Que le réap­pren­tis­sage d’une attention fine à mon corps et ses désirs s’étende à la pos­si­bi­li­té d’une acuité des sens à l’endroit des mondes vivants qui sont les nôtres. Je n’ai pas consenti au saccage de mon intégrité ni à celui de mon envi­ron­ne­ment. Et je ne m’accommoderai pas des décombres.

*

Illustration de Jeanne Macaigne pour le récit « Les enfants du silence » signé Juliette Rousseau - La Déferlante 12 Juin est là. Sur la petite route qui traverse le hameau, la chaleur trouble les pers­pec­tives. Dans la grange, les jeunes hiron­delles sortent à l’unisson leurs têtes des nids, constam­ment affamées. Les parents éreintés concluent leurs journées en se ras­sem­blant pour jouer au-dessus de l’eau et avec elle. Réunies sur les berges de l’étang, nous les imitons, sirotant de la bière au coing, ou allongées dans les effluves de menthe sauvage.

Ces jours-ci, nous préparons l’automne et la récolte des fruits. La presse mobile, dont nous aurons besoin pour faire le cidre et le jus de pomme, doit être réparée. Le chantier est l’occasion de partager nos connais­sances en mécanique, en soudure, et parfois de réparer d’autres machines qui doivent l’être. Quand la saison viendra, nous ferons le tour des hameaux alentour pour aller y presser les pommes de nos voisins. Et puis les nôtres, bien sûr. En attendant, nous passons nos journées les mains dans la graisse, dans l’ombre du hangar.

Tu es là depuis quelques jours, et à tes côtés, je redé­couvre les aspérités de mon monde. Hier, après avoir ramassé et rentré les bottes de foin, je suis allée avec toi au verger qui borde le sud-ouest du hameau. Sous la fron­dai­son des arbres, au soleil couchant, nous avons renoué avec nos paysages intimes. Nos peaux piquaient, nos bras et nos jambes étaient striés d’éraflures. Doucement et avec minutie, j’ai arpenté ton corps et embrassé chacune d’entre elles, remer­ciant l’univers de ta présence au sein du bocage.
Au-dessus de nos corps nus, les fruits conti­nuaient de mûrir. •

Juliette Rousseau

Autrice (Lutter ensemble, 2018, et La Vie têtue, 2022, aux éditions Cambourakis) et tra­duc­trice (Joie militante, éd. du commun, 2021), elle est aussi éditrice aux éditions du commun, dont elle dirige la col­lec­tion de poésie.

Rêver : La révolte des imaginaires

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°12 Rêver, paru en novembre 2023. Consultez le sommaire.

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