« L’intersexuation est une variation du vivant »

Depuis 2016, le collectif Intersexes et Allié.e.s — OII France milite pour une meilleure repré­sen­ta­tion des personnes inter­sexes et pour la fin de pro­to­coles médicaux qui jalonnent leur vie.
Publié le 31 mai 2023
“L’intersexuation est une variation du vivant.” avec le collectif Intersexes et Allié·es OII France

Les chiffres varient selon les études, mais on estime com­mu­né­ment à 1,7 % la proportion des nais­sances de personnes inter­sexes¹, c’est-à-dire nées avec des carac­tères sexuels ou repro­duc­tifs ne cor­res­pon­dant pas aux défi­ni­tions sociales et médicales caractéristiques du « féminin » et du « masculin » et avec des varia­tions pouvant être chromoso­miques, ana­to­miques, gona­diques ou hor­mo­nales. Ces varia­tions natu­relles n’ont pas d’incidence sur leur santé. Pourtant, l’immense majorité des inter­sexes subissent des pro­to­coles médicaux lourds et non vitaux (trai­te­ment hormonal, gona­dec­to­mie²) qui ont pour but de confirmer un genre qu’on leur assigne à la naissance, un genre qui peut ne pas cor­res­pondre à celui auquel se serait iden­ti­fiée la personne si elle avait pu le choisir. Selon un document du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe³, on estime que l’erreur d’assignation de sexe varie entre 8,5 et 40 % ; ces enfants finissent par rejeter le sexe qui leur a été assigné à la naissance. Depuis 2016, le collectif Intersexes et Allié.e.s — OII France, la seule asso­cia­tion en France créée par des personnes inter­sexes, lutte pour une meilleure visi­bi­li­té des vécus inter­sexes et apporte un soutien aux concerné·es. Gabrielle (dont le prénom a été changé à sa demande), membre de ce collectif, a accepté de nous expliquer pourquoi ils, elles, iels luttent.

Pourquoi avoir constitué le collectif Intersexes et Allié.e.s — OII France  ?

Le mouvement intersexe est rela­ti­ve­ment récent dans le monde des luttes sociales. Notre collectif, d’une vingtaine de membres actif·ves, s’attèle à accueillir les personnes concer­nées et leur entourage à travers des ateliers, des groupes de parole, des per­ma­nences, etc. Nous menons également un travail de sen­si­bi­li­sa­tion au travers de campagnes contre les trai­te­ments médicaux ou chirurgicaux précoces non consentis réalisés sur les personnes inter­sexes. C’est une mission impor­tante car l’intersexuation n’existe pas dans les repré­sen­ta­tions communes. Dans la ter­mi­no­lo­gie médicale on parle de « désordre », « anomalie », « trouble du déve­lop­pe­ment », « syndrome », alors que ce ne sont que des varia­tions du vivant qui n’ont rien à voir avec la santé de l’enfant.

De votre point de vue, comment est accueilli·e un·e enfant intersexe aujourd’hui en France ?

L’intersexuation n’est pas forcément visible à la naissance, elle peut être décou­verte bien plus tard : dans l’enfance ou au moment de la puberté. Certain·es apprennent leur inter­sexua­tion quand ils ou elles veulent être parents. Dans le cas du diag­nos­tic à la naissance, se pose la question de l’assignation de genre à l’état civil. On observe soit une mécon­nais­sance totale de la part du corps médical, soit une redi­rec­tion auto­ma­tique des bébés vers les centres spé­cia­li­sés⁴.


« En France, l’excision est for­mel­le­ment interdite et consi­dé­rée comme “barbare”… mais certains médecins pres­crivent encore des pro­cé­dures de réduction du clitoris sur des personnes inter­sexes sans leur consen­te­ment ! »


En France, la stratégie est de sys­té­ma­ti­ser la prise en charge des enfants concerné·es en pres­cri­vant des traitements non consentis, des pro­to­coles adoubés par la Haute Autorité de santé. Le consensus revient à dire qu’il est impos­sible de grandir avec un corps qui a des varia­tions de carac­té­ris­tiques sexuelles et que les corps doivent se conformer à l’archétype du genre féminin et masculin. Mais à cause de l’hétéronormativité médicale et sociétale, cela peut aller très loin : on considère qu’une femme doit être pénétrée et qu’un homme doit pénétrer, il y a donc une expertise sur la rectitude du pénis (il faut bander droit) et sur la pro­fon­deur du vagin.

Et si l’intersexuation est décou­verte longtemps après la naissance ?

La personne a alors déjà grandi avec une assi­gna­tion sociale déter­mi­née pour elle, mais elle va faire l’objet d’une très forte patho­lo­gi­sa­tion [la situation de la personne sera présentée comme une maladie grave nécessitant une inter­ven­tion]. En général, le protocole mis en place suit le genre donné à la naissance, sauf si la famille est très ouverte. J’ai récemment parlé avec la mère d’une ado­les­cente dont une équipe médicale allait arti­fi­ciellement provoquer la puberté : elle était en mesure de décons­truire le discours médical et d’écouter le choix de sa fille qui avait refusé le trai­te­ment. Nous accompagnons les parents parce qu’ils et elles ont besoin d’être rassuré·es, de ren­con­trer d’autres parents.

Pourquoi la France semble ne rien faire pour mettre fin à ces prises en charge consi­dé­rées comme abusives par l’ONU ?

Dans les sociétés occi­den­tales, décons­truire culturellement l’approche médicale du soin est compliqué. Par exemple, en France, l’excision est for­mel­le­ment interdite et consi­dé­rée comme « barbare »… mais certains médecins pres­crivent encore des pro­cé­dures de réduction du clitoris sur des personnes inter­sexes sans leur consen­te­ment ! On pourrait croire que légiférer contre les muti­la­tions non consen­ties est la solution, mais si l’on prend l’exemple de Malte, on peut en douter. Ce fut le premier pays en Europe à interdire ces pratiques en 2015, mais la loi n’est toujours pas mise en application.

Parvenez-vous à faire changer les choses dans l’appréhension de l’intersexuation chez les professionnel·les de santé ?

Certain·es médecins adoptent le principe du « patient sachant », estimant que l’opinion de celles et ceux qui prennent fait et cause pour les personnes inter­sexes sont quasi inexis­tantes dans les centres de référence. Les spé­cia­listes existent mais ils ou elles sont encore pathologisant·es et jouissent d’une légi­ti­mi­té très forte. C’est très compliqué à déconstruire.

Les débats sur la réforme de la loi bioé­thique (projet de loi adopté à l’Assemblée nationale en août 2020) n’auront fina­le­ment pas permis de repenser col­lec­ti­ve­ment le trai­te­ment des personnes inter­sexes. Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit d’une injustice tes­ti­mo­niale : la parole publique des médecins a toujours plus de pouvoir. En amont du vote de la loi bioé­thique, nous avons tenté de faire entendre notre voix pour que l’interdiction des mutilations génitales soit inscrite dans la loi. Sans réponse de la part des minis­tères de la Santé et de la Justice, nous avons dû passer par les asso­cia­tions, par la Délégation interminis­té­rielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), par le Défenseur des droits et en inter­pel­lant plusieurs député·es qui sou­te­naient le collectif. Nous avions un argument de poids pour les convaincre : la France a quand même été condamnée trois fois pour actes de torture par trois instances différentes de l’ONU entre janvier et juillet 2016 ! Mais il y a eu volte-face, certain·es par­le­men­taires de la majorité, très couard·es, ont préféré écouter les chirurgien·nes de centres de référence qui étaient venu·es donner leur point de vue lors des auditions à la com­mis­sion spéciale chargée d’examiner le projet de loi bioé­thique. La ministre de la Santé d’alors, Agnès Buzyn [elle a démis­sion­né de son poste le 16 avril 2020], ne voulait pas perdre la face vis-à-vis de ses collègues médecins. Des député·es souhaitaient quand même « faire quelque chose » : au lieu de mettre fin aux muti­la­tions, on a donc abouti à une simple loi d’organisation de la filière de prise en charge par les centres où sont prescrits les actes mutilants sur les enfants intersexes.

Votre dernière campagne de sen­si­bi­li­sa­tion aux droits des personnes inter­sexes « Justice main­te­nant » a été lancée en novembre 2020. Quel est son objectif ?

D’abord, le droit à la vérité médicale : nous aidons les personnes inter­sexes à faire une saisine auprès du Défenseur des droits en cas de refus d’accès à leur dossier médical par les per­son­nels de santé et nous les accom­pa­gnons dans la lecture du dossier, une étape qui peut être très difficile à vivre. Ensuite, le droit à la répa­ra­tion : aider les personnes à faire constater un préjudice, à porter plainte avec consti­tu­tion de partie civile, à faire prévaloir le dommage corporel. Enfin, nous nous battons pour le droit à obtenir des condam­na­tions des ins­ti­tu­tions hos­pi­ta­lières ou des professionnel·les qui ont prescrit et réalisé des trai­te­ments de confor­ma­tion des corps des enfants et adolescent·es inter­sexes sans leur consentement éclairé.

 

Entretien réalisé le 10 décembre 2020 par Anne-Laure Pineau.

Journaliste pigiste indé­pen­dante, membre du collectif Youpress et de l’Association des jour­na­listes les­biennes, gay, bi·e·s, trans et inter­sexes (AJLGBTI).


1. « How sexually dimorphic are we? Review and synthesis » (article collectif), American Journal of Human Biology, 2000.
2. Gonadectomie : inter­ven­tion chi­rur­gi­cale consis­tant à retirer les ovaires ou les tes­ti­cules (les gonades).
3. « Droits de l’homme et personnes inter­sexes », document thé­ma­tique (dernière réim­pres­sion, juin 2017).
4. Chaque année, à Paris, l’hôpital Necker prend en charge environ 2 000 primo-interventions : des pro­to­coles chi­rur­gi­caux exercés dès les premiers jours après la naissance.
5. En 2016, trois organes de l’ONU (Comité des droits de l’Enfant, Comité contre la torture et Comité pour l’élimination de la dis­cri­mi­na­tion à l’égard des femmes) ont appelé la France à protéger les enfants inter­sexes et cesser les muti­la­tions génitales.
6. La loi Gender Identity, Gender Expression and Sex Characteristics, adoptée à Malte en avril 2015 « interdit expli­ci­te­ment les trai­te­ments et/ou inter­ven­tions chi­rur­gi­cales d’attribution de sexe qui peuvent être réalisés plus tard, au moment où la personne peut donner son consen­te­ment éclairé, sauf cir­cons­tances excep­tion­nelles »

Naître : aux origines du genre

Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°1. La Déferlante est une revue tri­mes­trielle indé­pen­dante consacrée aux fémi­nismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abon­ne­ment, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.

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